‹ Henri quatreieme et RichelieuChapitre 38 sur 43 · B2MS · texte numérisé non relu

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tomber de grosses larmes. Mais deux choses le ralentissaient. Des protestants môme, la Hollande et le Danemark, lui reprochaient celle protection de la Rochelle, cette guerre avec la France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune leiume, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la France.

Le Parlement anglais avait pourtant rougi i la longue, et s'était réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle. Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les puritains le crurent ; un d'eux, Fclton, l'assassina.

Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop lard pour délivrer la ville, assez lot pour la voir périr- Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se rendre. Le

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magistrat qui eût signé, eût clé tué comme traître. Ils se traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste. Et , avec tout cela , on ne se rendait point. Guiton disait : « Nous y passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour fermer la porte. »

Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries du rivage.

Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal a la digue, le roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées. Les Anglais, envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt, trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils, et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port intérieur, et qui de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français

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l'honneur qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, Irès-mal et de travers. Tout avorta honteusement.

Que venait donc faire celle flotte? négocier. Milord Monlaigu, en partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au cardinal. Celui-ci, le voyant en nier à la Koclielle, lui renvoya des compliments. Tant on complimenta, que Monlaigu se chargea d'aller dire à Londres que la digue décidément était infranchissable cl qu'il fallait traiter.

Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral .en fut si fort, qu'on courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même de se ravitailler et de tenir longtemps encore.

Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle, Après tout, que lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même? Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta, et le roi en fil distribuer douze mille. C'était le nombre même du peuple qui restait; lous les autres étaient morls de faim.

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Le cardinal de Richelieu entra, pour l'aire enlever les cadavres, nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit la messe le matin du jour de la Toussaint (1" nov. 1028). Le roi entra le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.

Les oratoriens, les minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs temples et n'eurent de culte que dans uu lieu déterminé plus tard.

L'héroïque Guilon, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit interner dans je ne sais quel village.

Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent passer en Suisse et en Hollande.

Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le plus barbare, plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des bceufs, sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à ». so

tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme celte précieuse réserve de Vendée, qui en 92, (juand nous eûmes l'Europe à combattre, nous assassina par derrière.

Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui, fut comme anéanti. Plus de ia Rochelle. Tous se firent Hollandais. Celle ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à la mort, s'en sont emparés en dessous. Les (ermites rongent les charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence, s'affaisseront un matin.

Image trop naïve de celte France du disseptième siècle, souvent brillante et luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.

Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siège et vit cette désolation, dit ce mot prophétique : « Voici les huguenots à la merci des puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont pas huguenots. » La richesse eu effet, la subsislance même, iront toujours diminuant en ce siècle.

La France, sous Richelieu, maigrira de sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et ne vois plus qu'un os rongé.

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Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès?

On aurait tort de le croire. En œ pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en 93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.

Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction. Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux courir. Ou hien le mol de Molière (s'il est permis de citer la comédie en chose si triste) : a Croyez-m'en, crevez-vous un œil; vous y verrez bien mieux de l'autre. »

Du reste, j'accuse moins Richelieu que sou temps, sa fatalité monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux Testament), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fil commencer en France l'œuvre de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fail le désert d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille

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égorgés). Elle allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.

Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, « revenir aux étals de 1608 » (à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y revenir en politique.

Quoiqu'un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne l'aimait pas de cœur. Il n'était pas bon. il eut un sentiment élevé de l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du peuple. Il répèle dans son Teslamenl la vieille maxime qu'un peuple qui s'enrichirait deviendrait indocile. Le peuple est un mulet qui doit porter la charge; seulement pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut pas trop le maltraiter.

Richelieu fut haï de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras, hélas 1 que devint-elle alors? Oui désirait sous

Henri IV de devenir Français? Tout le monde.

Et qui sous Richelieu? Personne.

Comment s'élait-il fail qu'Henri IV, sans tirer lëpée, eût tant relardé la guerre de Trente- Ans? Conlre la révolution jésuitique du Midi et de l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie, mais vivante encore, dont il restait armé. A sa mort, en 1610, il attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du grand siècle, son Ame formidable.

Trois choses allaient en résulter : 1* Les huguenots, sous un roi catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient de plus en plus fondus dans le tout. Ni prolestants, ni catholiques, mais des citoyens, des Français;

2" Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates. La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les sympathies des nations.

5° Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi militaires qui eussent

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servi même pour rien et remercié en versant tout

leur sang.

La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée. L'homme, Je fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et )e dix-huitième siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des laquais spirituels.

Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai. Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais encore davantage si je mettais ici eu face 1a France étiquc de Louis Xill, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore, clic apparaît sur tous les points du glole. Son malheur de 1010 lui fait délester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse cl de tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment moral; et la grande exilée, l'Ame, clic la garde, afin qu'on la retrouve un jour.

Allez à la Bibliothèque, prenez Cnllol, prenez

— 455 — ilM7-t«8) Rembrandt. Rapprochement ridicule, direz-vous, el vous aurez raison, c'est mettre le sable et le caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe , regardez , étudiez , interrogez.

Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique? Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème : la cour, les fêtes et la famine, les eslropiés, les bossus el les gueux, les ruses de la misère, l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des scènes inouïes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde, les gritees du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté française.

Ah! pauvre peuple gai, que je le voudrais donc un peu de l'intérieur, du doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue incessamment la famille amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord, cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et chats, oiseaux, qui naviguent en si grande paix : c'est un abri où je voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais lemps qui va venir.

Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, !e paysan, ce malheureux souffredouleur, sur qui partout alors on marche et on trépigne. Le paysan, comme en Hollande I ii se sentait fort sous la loi ! quelle noble fierté d'homme ! et quels égards il exigeait des autres! Un tout petit fait le dira. Je le Lire des Mémoires de Du Maurier, le fils de notre ambassadeur.

n Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye, et uous y ayant places mon frère et moi avec notre précepteur et deux valets, un jour le roi de Bohème, réfugié en Hollande, étant à la chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et des chevaux dans un petit champ joignant celle maison qu'on avait semé de quenollcs (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons d'argent massif, courant, avec un grand valel qu'il avait, à la rencontre du prince, ayant chacun une grande fourche ferrée à la main, et sans le saluer, lui dit en grondant: Konùj van iïeliemen! Konig van Bellement (roi de bohème! roi de bohème!) pourquoi viens-tu perdre mou champ de quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?

« Ce qui liL retirer le roi tout court, lui faisant

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des excuses, el lui disant : a Que ses chiens « l'avaient mené là malgré lui. »

Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, celle liberté, celte audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs elle eût élé punie. Ce paysan, en France, eût élé aux galères. El le roi, en Allemagne, t'eût fait dévorer de ses chiens.

Hélas ! pauvre homme de la Guerre de Trente- Ans, qui le prolégcra et quelle fourche de fer le défendra contre Waldstein el ses cent mille voleurs?

La France n'y suffirait pas, mulïlée, comme elle est, épuisée par les grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le drapeau de Gustave-Adolphe.

iNOTES

Les trente années que contient ce volume me sont venues obscures, profondément énigmatiques. Y ai-je introduit la clarté?

Nulle œnvre de critique ne m'a coûté davantage. Je ne trouvais plus là la netteté et la franchise de mes hommes du seizième siècle (que je regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le dixseptième, le roi-lmmme cl le grand ministre, sonl des caractères infiniment mixtes, qui demandent constamment à êlre examinés de près, discutés et interprétés. Les situations aussi sont compliquées et troubles. Ni les hommes, ni les choses, ne se prêtent aux solutions absolues et systématiques que l'on a données jusqu'ici.

Il faut, dans celle époque, plus que dans aucune autre, distinguer, spécifier, marcher la sonde à la main. L'histoire, de la place publique, du grand jour des révolutions, tombe aux cabinets des princes ou des ministres-rois. Elle doit aller doucement et tàler dans l'obscurité.

Mais, cela fail et cet objet obscur une fois bien saisi el serré, il faut le mettre en pleine lumière sans tergiversation.

Trois questions dominantes, à la fin de celte enqaéte, se sont posées d'elles-mêmes, el les réponses sont sorties des faits, sans que je m'en mêlasse, par l.i force de la vérité.

I. Henri IV resta-l-il flollant jusqu'à la mort? S'arrûta-L-il au système mécanique de balance et d'équilibre, qui fut réellement l'idée de Richelieu, el que les Mémoires de Sully, écrils sous Richelieu, nous donnent comme l'idée d'Henri IV?

A quoi je réponds : Non. À partir de 1006, sous une apparente fluctuation, Henri IV est fixé, les faits disent assez dans quel sens. Au départ de 1610, ses trois armées en marche ont trois généraux prolestants.

II. La seconde question, le mystère de sa mort, par ceci même csl résolue- A partir de 1606, dans ses quatre dernières années, ses ennemis, de leur côté, ne (louèrent plus; ils virent très-bien en lui, sous son masque indécis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, el ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y travailla, autant que l'Escurial.

III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continuée?

Nullement. La courdu Louvre, principale ennemie d'Henri IV, déjà tout espagnole de son vivant, fut de plus en plus la cliente de l'Espagne après sa mort. Richelieu, qui heureuse ment nous arrêta sur celle pente, trouvant la situation gâtée et la France rivée

dans celle fatalité d'intolérance qui la menait à h catastrophe de la fin du siècle, ne lutta contre l'Espagne qu'en limitant, en écrasant les dissidents, au lieu de les employer contre elle.

Enfin, pour résumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deui à l'unité nationale (suprême condition de salut), mais par des moyens différents, le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.

Je sais la différence qu'on établit, il les écrasa politiquement, les ménagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui ignorent que la vie est une, el qui en séparent idéalement les manifestations. De quelque façon que ce fut, les protestants périrent moralement ; l'émigration commença, cl ceux qui n'émigraient pas furent tranquilles, il est vrai, ne contrarièrent poinl Richelieu, Mazarin, personne. Pourquoi? ils étaient morts.

Est-ce à dire qu'il fallait laisser en France une république protestante? Non, on pouvait l'éteindre, mais par d'aulres moyens. Si Richelieu eùl été libre, quoiqu'il haîl les protestants, il les eûL ménagés, calmés et rassurés. Il les aurait tournés vers la mer, la guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriehc. Enrégimentés sur le Rhin, disperses sur les mers à la poursuite des galions, revenant chargés de dépouilles, ou fondant une France Cépée à la main dans l'Amérique espagnole, ils ne se seraient guère souvenus de leurs assemblées inutiles, ni des masures qu'ils appelaient places de sûreté.

Richelieu ne put rien faire de tout cela. Après un petit moment d'audace contre le pape, ses ennemis

le ramenèrent pur sa chaîne, l'obligèrent de ruiner la Rochelle, les marins qu'il eût employés contre eux, les finances qu'il commençait à rétablir. Ils le tinrent là près de deux ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.

11 se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposées. Il les dit siennes, et veut avoir toujours régné, fait tout et mené tout. Les historiens docilement l'ont pris au mot, et accepté la glorification testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient à ces grands acteurs de faire ainsi leur portrait héroïque, de se couronner de lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes à une droite idéale. Mais c'est à l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs tours et leurs détours sous la pression des événements, sans tenir grand compte des systèmes arrangés après coup par lesquels ils voudraient dominer encore l'opinion et duper la postérité.

M)VE II. — H ES COMtliDICriOIiS.

En voici encore uue que je livre à la critique. J'ai dit du bien et du mal d'Henri IV dans le volume précédent et dans celui-ci. Je maintiens l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mérités. Ce caractère est tel, mêlé, varié, inconsistant et double, double de nature et de volonté. Il a cela même de curieux que c'est quand il se fixe au bien qu'il se masque le plus, cl sa meilleure époque est toute enveloppée de mensonge.

Beaucoup de gens y étaient pris, ses amis surtout

(bien moins ses ennemis, qui ne furent pas dupes et le tuèrent). En 1000, lorsqu'il veut agir sérieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les humilie dans la dispute de Hornay et Du Perron, flatte le clergé catholique. De même, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de Charenton (1606) et d'arrêter avec Sully sa guerre pour secourir les protestants d'Allemagne, il caresse les Jésuites plus que jamais, et fait au ministre Charnier une réception sèche et dure, qui dut charmer Coiton et tous les catholiques. La hrochure de M. Read (sur Charnier) peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants durent méconnaître, tant qu'il vécut, un ami qui craignait tant de paraître tel. Dans le fond, il était pour eux (surtout dans les dernières années) . C'est le témoignage que lui rend un grand historien non suspect : a Les Réformés avaient vu mourir avec lui deux choses : l'une Y affection qu'il étoit certain qu'il avoit pour eus; l'autre éloil la bonne fo>j dont il se piquoit plus que nul autre prince, et rjui le rendoil si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur dans l'effet qu'il n'en avoit fait espérer par la promesse. » (Élie Benoît, Histoire de l'èdh de Nantes,

La critique peut continuer d'imputer a mon injjislice, à ma légèreté, les inconsistances et les variations de la nature humaine.

J'ai dit et j'ai dû dire que Louis XII fut en France bon et honnête, perfide en Italie; qu'Henri III, infâme à vingL ans, mais épuisé à trente, était alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle contradiction y a-t-il en cela?

NOTE JIf. — LES SOUKCES DE L'HISTOIRE D'HK[iRI IV.

Le livre de M. Poïrson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai. J'ai admiré plus que personne ce livre rare, si consciencieusement élaboré, eu contraste parfait avec tant d'œuvres de légère improvisation. J'en ai peu profilé. Pourquoi? Parce que le grave historien, en racontant si bien icroi, a presque partout caché l'homme, cet homme a ondoyant cl fuyant, » comme aurait dil Montaigne. L'osléologie d'Henri IV, et ses muscles aussi, sont an complet; j'y voudrais encore son sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses saillies. Il fui homme autant que personne, et les faiblesses humaines onl influé sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu, en vérité.

Péché d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a guère. C'est un livre bàli en quinze ans à chaux cl à ciment qui restera et ne bougera point.

« Le litre est bien modeste. Il ne promet que 17/ùftoire d'un règne, mais il donne en réalité un immense tableau de l'époque. Sciences, lettres, arts, inventions, tout le développement de la civilisation y est étudié, creusé, fouillé à fond, autant que la politique, l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopédie du temps (environ un quart de siècle). L'auteur est gallican, partisan de la tolérance el de la liberté religieuse. Je ne partage ni son admiration sans limites pour Henri IV, ni ses sévérités pour. les protestants. Mais je n'en fais pas moins un

cas infini de son livre. Tout Je monde sera frappe de l'excellente critique et de la vigueur d'esprit avec laquelle il a jugé l'Espagne et le parti espagnol, la Ligue. Il a montré parfaitement tout ce que celle-ci avaiL d'artificiel. — La construction fantasque de M. CapeGgue est rasée, et il n'en reste pas une pierre. »

A ces lignes, que je publiais en janvier même, une étude attentive me ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les bâtiments, par exemple, Sut les canaux, etc.) est un travail soigné, achevé, plus complet et plus instructif que les grands ouvrages spéciaux qu'on a écrits sur les mêmes matières.

La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu, c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a été ce grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi 1 II faudrait biffer toute la tradilionï II faudrait effacer, entre autres témoignages, le plus beau livre du temps, les Mémoires de d'Àubignéî M. Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans son triste exil de Genève, sous la bise du Rhône, a été aigre. Il aura, je le crois, exagéré, déliguré, sans s'en apercevoir, quelques détails; mais sciemment mentiî jamais. Ce livre reste, comme un jugement héroïque du noble seizième siècle sur son successeur le dixseptième, diplomatiquement aplati.

M. Poirson, honnête, austère et décidé à éLre juste, n'a nullement négligé les sources protestantes, telles que du Plessis, Mornay et la Force. Je voudrais seulement que, dans les éditions subséquentes, il mît en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si

graves et qui excusent entièrement l'esprit inquiet et l'incessante agitation qu'on leur a tant reproches. S'ils se montrèrent si difficiles au moment de l'Édil de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient d'avoir encore un massacre en Bretagne, Manquèrent-ils au siège d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubigné (Histoire, p. 455} assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs griefs dans les procès-verbaux de leurs assemblées, soigneusement extraits par Élie Benoît, Histoire de l'Édà de Nantes (G vol. in-4"). Ce grand et important ouvrage est de la fin du siècle, mais il est tire entièrement des pièces originales.

Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.

A cela près, nos éludes communes sur les mêmes sources nous conduisent aux mômes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulême, deThou, Nevers, Chevcrny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses notices.

Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. 11 a senti à merveille que las Economies royales ne sont pas seulement un des bons livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mol, le livre. C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matériel, et le moral, la politique et les finances, les caractères et les passions, les choses et les hommes, enfin lame. Persistance admirable du seizième siècle, qui, si lard, dans une époque ingrate, dure, vit, palpite encore, en ce livre naïf cl fort, jeune de verve et vieux de sagesse, admirable de plénitude.

Par d'Aubigné et par Sully, je sors du grand seizième siècle, que j'étudiai et enseignai tant d'années.

Le profond changement qui se fait au passage est marqué bien naïvement par d'Aubigné. Rude cascade! Sous Henri IV, il rêve les martyrs et Coligny, inédit du roi hâbleur. Mais, Henri IV frappé, il l'est lui-même, il tombe de la chute à la chute!... Cela ne s'arrêtera pas. Les temps même do Richelieu, tant glorieux qu'on les veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.

C'est le 12 décembre dernier (1856) que j'écrivais ceci, par un temps doux et maladif, en présence des notes nombreuses que mon père m'avait copiées de d'Aubigné, avant sa mort (1846). Ces noies, d'une écriture forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et pourtant très-vivante, plus digne des pensées qu'aucune impression ne sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le cœur le seizième siècle. A grand'peinc, je leur dis adieu.

Chaque lettre de cette écriture, accentuée de l'amour et de la religion de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double regret, de laisser cette histoire et de laisser ces manuscrits.

Je ne vois plus là-bas, à cette table près de la fenêtre, ce vénérable auxiliaire si ardemment zélé pour l'œuvre qui m'échappe aujourd'hui. Nous passâmes ensemble trente années de travail entre l'élude solitaire et les pensées de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se répondaient. Ce temps n'est plus, et après l'avoir quitte, quitté cette personne qui était moi, je dois quitter ce qui en reste.

ces papiers les mettre sous la clef, — avec un fragment de mon cœur.

Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai osé le suivre dans ses assertions les plus graves, dans celles où il s'est montré un courageux historien, un homme et un Français. En présence des montagnes de mensonges que bâtissaient tant d'autres à la gloire de Marie de Médicis, Sully a peint fidèlement le déplorable intérieur du roi, l'insolence de Concini, les offres fréquentes d'Henri IV de renoncer à ses maîtresses si on renvoyait cet homme, l'attente où il était de sa mort et sa conviction que la mort lui viendrait de là.

« Est-ce clair? » On peut dire ce mot à chaque ligne.

■ Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel : h Des preuves? des preuves?... Il n'y a que trop de preuves. »

Sur la lutte du mariage français et du mariage étranger (V. p. 59), j'ai suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal d'OssaL. Sur les ca- .mlien servante (p. 79, 83), je suis Sully encore, avec le mss. du fonds BéLhune qu'a copié M. Capeligue. Tout cela extrêmement cohérent, de celte vraisemblance frappante et saisissante qui fait qu'on crie : « C'est vrai! »

L'étonnante fluctuation où le roi se trouvait alors, entre ses deux mariages et ses deus religions, l'envoi du capucin Travail (le P. Ililairc) à Rome pour défaire

le mariage florentin au moment où i! se faisait, tout cela est fort clair, même à travers la mauvaise volonté, l'obscurité calculée de d'Ossat.

La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait à tant caresser ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette affaire anglaise, comme il l'avait été dans le complot de 1599 pour assassiner Henri IV. Luimême, allant en Poitou, vit s'évanouir tout ce que le clergé lui faisait croire de l'opposition protestante. Le roi et la Rochelle s'embrassèrent en 1005 (p. 125). El le roi (août IG06, p. 150) accorda aux huguenots le temple de Charenlon. La belle histoire que H. Rend nous a donnée de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui, à lui seul, était une révolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait faire en Europe.

C'est à cette année 1606 que la dame d'Escoman, dans sa déposition, rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse maîtresse ot d'Ëpernon, seigneur d'Àngoulémc et patron de Itavaillac, qu'il employait à Paris à solliciter ses procès.

Quoi de plus vraisemblable? C'est cette année que l'on sut définitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme on l'avait cru d'abord. Le tuer on ie viarier, tel avait été le dilemme en 1600. Le mariage étant inutile, on résolut de le tuer.

Il faut être sourd, aveugle et se crever les veux pour ne pas voir, entendre cela.

Le recueil de mensonges qu'on appelle Mercure

français part du procès de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la déposition de la d'Escoman, qu'on voulait étouffer en la défigurant.

La réfutation que ce Mercure fait de ia d'Escoman est bien plaisante. On ne doit pas la croire, car elle eU bossue el boiteuse. On ne doit pas la croire, car elle est pauvre, et elle a un enfant à l'Hôtel-Dieu. Elle a été condamnée, pour adultère, le crime universel alors. Elle a pris pour Ravaillac un autre homme. Qui l'affirme? On ne !e dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir la d'Escoman et la déconcerter chez la reine Marguerite. Le Mercure est pourtant forcé d'avouer que Marguerite était frappée de la déposition de celte femme, qui ne se démentait pas, ne variait pas, « répétait de mot en mot. »

Peu m'importe que la d'Escoman ail été boiteuse, pauvre, etc. Elle n'en est pas moins un témoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully. Elle s'accorde également avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut pensionné par le roi pour l'avis véridique donné à Henri IV. (Archives curieuses, XV, 150.)

Le peuple crut la d'Escoman et I.agarde. 11 crut que d'Épernon, Guise, Concini (Henriette cl la reine même) avaient trempé dans le complot, ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la profonde douleur qu'exprima le président Harlay devant les amis de Lestoilc quand il vit que la première personne du royaume, l'autorité elle-même, était tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile dans ta déposition de la d'Escoman, c'était le sentiment populaire. J'en

juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des meurtriers de Concini, qui crut qu'en réalité rien ne changerait si l'on ne luait aussi la reine mère, cl qui en fit la proposition à Brcssienx, écuyer de Marie de Médicis. Celui-ci refusant • « N'importe, dit Travail, je ferai en sorte que le roi ira à Vinccnues, et pendant ce temps-là, je b ferai déchirer par le peuple. » Le peuple la croyait donc complice de la mort d'Henri IV. {ftemie rétrospective, II, 505).

Ceci fait comprendre les craintes de d'Ëpernon et sa tentative pour terroriser les Étals et le Parlement en IGl'f, quand le témoin Lagarde se présenta aux États (p. 225, 228), — elles craintes de la reine more, sa fuite de Biois en novembre 1018 (p. 555), quand elle apprit que de Luynes avait fait arrêter la Du Tillct, maîtresse de d'Épernon, compromise dans l'affaire de Itavaillac (V. les Mémoires de Richelieu). Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menées secrètes, allait lui faire faire son procès.

P. 161. Projet de rèintbUtjite chrétienne, grand dessein d'Henri IV, etc.

H. Poirson a Irès-bien distingué qu'il y a la deux choses : 1" le syslème positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression de terreur que celle maison inspirait; luute l'Kuropc se serrait du coté de son défenseur. 2° Un plan tout ulopique de Sully pour la fédération européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mCmcs

en 1627 pendant le siège de la Rochelle, et déjà sous la royauté du cardinal. Richelieu, l'année précédente, avait proposé, comme type de l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées (si étranges chez un protestant) de faire une république italienne vasmle du pape. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie et de Bohême est ridicule et quasi fou. On regrette de trouver cette lâche dans ce beau livre des Économies.

P. 200. Le journal des digestions de Zowù XIII. Dans un gouvernement idolàtrique, fondé sur la divinité de l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien n'est plus triste. — L'historien, le politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 0 vol. in-folio d'une line écriture ; Ludonko-tr opine, par Hérouanl, médecin du roi, seigneur de Vaugrineuse (mss. Colbert, 2G01-2G06). J'en cite une seule journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son père :

h M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit : Ha ! si je y eusse esté avec mon espée, je l'eusse tué. Chascunse vint offrir à lui de la chambre de la roync. — Raisins de Corinlhc et à l'eau rose, asperges el salade, potage, hachis de chapon... deux cornets d'oubliés, quatre prunes de Brignolle, figues sèches, du pain, beu de la plisanc, dragée de fenouil, puis mené, etc. El chez lui à neuf heures : pissé jaune

paille, puis deveslu, mis au lit. Pouls solide, égal, pause. Chaleur doulce. Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré : « Pour ce qu'il me vient des son- « ges. » La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans sa chambre...

« Le xv, esveillé à six heures et demie... A sept heures un quart, levé, bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Yeslu d'un habillement bleu. A huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par intervalles quelque gaieté. Mène à la messe. A neuf heures et demie, disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, polage, chapon bouilli ; pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc... intrépidas. »

A ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère. Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent lieu {en 1622) entre elle elle prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï, clic soutient qu'il a fait semhlant d'être amoureux d'elle; que, sons prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène de Tartufe cl d'Iilmire, mais plus comique, la reine étant d'âge très-mûr, trèslourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres, comme le plus terrible mystère. (V. nos Archivât, œtraits du Vatican, Nonciutures, carton L, 389.)

P. 208. Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier

de Serres, le Bon Seigneur, elc. Ce beau livre d'OIHyier, le Théâtre d'agriculture et ménage des champs, est beaucoup plus économique que patriarcal et philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favorises. Le seul conseil de mettre les deux tiers du domaine en forets et prairies, s'il eût été suivi, eût considérablement réduit le travail des cultivateurs salariés. — ^oir sur la condition des paysans le grand travail do M. Bonnemère, qui donne tous les textes, l'ingénieux ouvrage de M. Doniol, en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administra lion de M. Ch6ruel, etc., elc. Ils font loucher au doigi comment la richesse, cl la subsistance même, vont diminuant dans lou L ce siècle. Quelle terrible distance des (Economies de Sully au livre de Vauban, si triste, à ceux de Boisguillebert, si cruellement désespérés!

Pages 261-557. Je reviendrai sur la casuistique cl \escouvents; et, quant à la sorcellerie, je donnerai mes sources et ma critique, quand le Diable expire à Loudun sous l'horreur cl le ridicule. — Sur le tabac, V, la brochure de M. Larricu et la lettre, si instructive, que H. Ferdinand Bénis a jointe à l'opuscule de Mi Demorsey (1854). Oviedo, Thével, Cartier, Léril, sont les premiers qui en lassent mention. Le Portugais Goes avait rapporté le labac a Lisbonne ; il le donna à notre ambassadeur Nieot, qui l'apporta en France comme une herbe propre à déterger et calmer les blessures. FjIIc fut présentée à Catherine de Médicïs, qui accepta d'en être la marraine, et voulut bien qu'on l'appelai Cathcrinairc, ou Médicée. On a vu sa vogue déjà fatale en 1610. Le fisc s'en empara bien-

lot. Richelieu dit en 1025 (Lellres, II, 1G5) qu'on en apporte deux millions de livres, qu'on en déclare moins de la moitié, et que l'État peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a rapporté jusqu'à nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il nous a fait perdre par la vaine rêverie, l'inaction et l'cnervation! C'est un secours pour le travailleur en plein air dans des lieux humides, pour ie marin peut-être; maïs pour tous les autres un fléau, une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de !a poitrine, d'une entre autres, la plus (liste, de cracher toujours et partout.

P. 563. — Si l'on veut ignorer Richelieu, xl faut tire ses Mémmrm. delà est dur el peul paraître exagéré. Mais, en réalité, ils sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits contemporains, par les ii - même. C'est eu réalité un Irès-long facturn marqué souvent d'une grande hauteur de vues el de raison, mais calculé, pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie Fort peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siège de la Rochelle, dans ce long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on écrivît ses actes, c'est-àdire qu'on les expliquât. C'est- là sans doute l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument impossible; les pièces de Simancas, citées par Capeligue, montrent que Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne; ils venaient de faire le double mariage espa-

gnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était d'érein ter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que Richelieu fit chasser; c'élait de lui ôlcr l'honneur d'avoir eu l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siège de la Rochelle. Sans doute comme prêtre, comme controversisle, il haïssait les protestants; cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lcpante. Tel fut le fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (ctdirai-jc, son âme française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne, ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les papiers de Bérulle, extraits par Tabasaud, montrent très-bien (et les offres continuelles de Richelieu aux prolestants montrent encore mieux) qu'il leur fil, malgré lui, cette guerre demandée par Rérulle et tous nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait l'Angleterre, la Hollande, ses allies naturels. Tabaraud est précieux ici. Panégyriste de Rérulle, il prouve innocemment, mais prouve que Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sollise, d'avoir travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Roban put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le traqua avec six armées, il fit un misera-

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ble et coupable traité aveu l'Espagne. Mais, clans cette grande faute, il était seul ou presque seul, nullement suivi de son parti. Je parlerai plus lard de tout cela. Je dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des Lettres de Richelieu que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne gardent presque jamais pour leur héros. Il dit ires-bien que Richelieu, si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le peuple. Les notes, non moins judicieuses par lesquelles M. Avenel éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements, de précieuses remarques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur la forme même des lettres de Richelieu qu'alors il n'était pas maître encore, mais le premier entre les minisires, ce qui confirme ce que les papiers deRérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au conseil (par Marillac et autres).

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