C. Lenient
LETTRE DE M. VICTOR DURUY, DE L’ACADÉMIE FRAN- ÇAISE, ANCIEN MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, ANCIEN PROFESSEUR AU LYCÉE NAPOLÉON.
16 juillet 1889.
Villeneuve Saint-Georges (Seine-et-Oise),
Mon cher Directeur,
egnault fut, en effet, mon élève et je l’aimais beaucoup, quoiqu’il ne fût pas de ceux qui marchent régulièrement dans le rang. Souvent il me remit, au lieu d’une rédaction, un dessin au crayon qui reproduisait quelque scène historique racontée la veille. Je le vois encore me présentant après une page de Tacite lue en classe, la Mort de Vitellius retracée déjà avec une verve endiablée. Le triste empereur, entouré d’une foule hurlante, était traîné aux gémonies, une épée attachée sur la poitrine et dont la pointe lui perçait le menton, pour qu’il fût contraint de lever les yeux et de voir SQU supplice avant de le souffrir. C’était un
vrai tableau que j’envoyai à son père, en lui prophétisant qu’un véritable artiste nous était né.
Le grand physicien eut la sagesse de ne pas contrarier cette vocation. Son fils alla à Rome, puis au Maroc, en Espagne, et Régnault revint de ces pays du Midi avec du soleil dans les yeux!
Je le retrouvai à Paris durant le siège; son dernier coup de crayon fut un dessin de moi, en soldat de rempart, qui doit se trouver chez Mme Bréton-Hachette ou chez sa fille, Mme Vaudoyer. Quelques jours après eut lieu l’inutile sortie de Buzenval, et un soldat allemand tua le grand artiste, qui en tombant aurait pu dire avec vérité: Qualis artifex pereo, J’assistai en larmes à ses funérailles qui, au milieu de nos suprêmes douleurs, furent pour la patrie un deuil de plus...
Y. Duruy.