‹ Henri Regnault, 1843-1871Chapitre 4 sur 7 · LETTRE DE M. GEORGES CLAIRIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. GEORGES CLAIRIN

Mon cher ami,

oici, sans phrases ni grands mots, le récit que vous me demandez.

...Nous avions vingt-sept ans et nous menions une belle vie de voyages, avec tous ses côtés pittoresques et son imprévu : arrivées, départs, installations, emballages, déballages, etc. Survient la guerre. Nous étions à Tanger, formant de grands projets de travail et voulant vivre plusieurs mois dans le pays. Nous avions même acheté un terrain pour y faire construire un vrai atelier d’orientaliste. Les mauvaises nouvelles nous font remettre la construction à plus tard; nous disons au revoir au pays du soleil et nous voilà de retour à Paris. Régnault, comme grand prix, était exempté du service militaire; mais il n’admet pas cette excuse, et nous .entrons dans les bataillons de marche.

Un beau jour, il disparaît : trouvant qu’on ne faisait pas assez de besogne chez nous, il s’était

engagé dans les francs-tireurs. Il y resta peu de temps. Je crois que, là encore, il eut quelques désillusions. Enfin, nous voilà aux avant-postes. 11 faut vous dire d’abord, afin que vous connaissiez bien mon pauvre Régnault, que c’était, en temps de paix, le plus charmant toqué qui fût au monde, faisant toutes les excentricités, plein de sève et d’ardeur, avec un besoin insatiable de vie et d’émotion, ne prenant au sérieux que son art. Avec la guerre, l’homme s’était transformé. Il voulait faire son devoir, très bien, mais il le faisait sans pose, avec beaucoup de simplicité et de gaieté. Au feu, il montrait le calme d’un vieux soldat. Lorsqu’il avait quelques heures à lui, il travaillait. C’est alors qu’il fit quelques aquarelles, très belles, dans un atelier que lui avait prêté Albert Goupil.

La bataille de Buzenval dura tout un jour, comme vous savez. Nous ne comprenions pas grand’chose à ce qu’on nous faisait faire, mais nous tirions avec conviction, plusieurs fois lancés contre le mur du parc, mais ne pouvant arriver jusque-là. Vers cinq heures du soir, on nous fit redescendre près du château. Regnaultétaitfurieux, d’autant plus que la position était mauvaise et qu’on nous tuait du monde inutilement. On attendait des ordres qui ne venaient pas. Au bout d’un moment, Régnault me dit : « Il me reste encore une cartouche ; je ne veux pas rentrer avec une

APPENDICE

balle dans ma giberne, je vais par là et je reviens. » Je ne le revis plus.

Ce qui se passa depuis, mon cher ami, ce sont mes faits et gestes; inutile de vous en parler. Régnault était mort. Il emportait la moitié de moimême ; voici tout ce que je puis vous dire.

Six jours d’angoisse, pendant lesquels je fis toutes les démarches possibles pour le retrouver. Il avait été porté au Père-Lachaise, dans une prolonge. Que j’en ai vu passer de ces horribles voitures, semblables à ces charrettes de boucher qui laissent pendre des membres sanglants! Le nom de Régnault était écrit dans sa capote, avec l’adresse où on devait le transporter, en cas d’accident. Le troisième jour après Buzenval, un médecin parcourant le champ de bataille avait vu un cadavre de garde national de marche, la face tombée sur un tas de feuilles mortes, le corps roulé dans le fossé d’une route. Les mains fines du mort, sa chevelure, sa jeunesse, l’avaient frappé. Il l’avait retourné et avait vu une tête superbe, avec un filet de s'ang le long de la joue : une balle l’avait frappé à la tempe. Il avait ouvert la capote, cherché dans les vêtements quelque indice pour le reconnaître et trouvé au cou une petite médaille suspendue à une chaînette d’or (c’était un cadeau de sa fiancée), puis l’indication écrite que je viens de vous dire. Il connaissait le nom de Régnault. Il prit donc la médaille, le képi, l’adresse et vint nous apprendre

que Régnault était mort. Nous avions cru qu’il n’était que blessé ou prisonnier.

Revenons au Père-Lachaise. Pendant plusieurs heures, j’y cherchai le cadavre dans une sorte de grange qui servait de resserre pour les outils des jardiniers. Que de morts là dedans ! C’était horrible. Les pauvres cadavres ressemblaient à des sacs boueux, jetés les uns sur les autres. Enfin, j’aperçois dans un coin le bois blanc d’une bière, avec un paquet de vêtements à côté. Je fais glisser le couvercle et je vois mon pauvre ami, tout nu, la figure couverte de terre et de feuilles mortes. Je le lave et je moule sa tête, aidé de Barrias le sculpteur. Nous venions à peine de terminer, et nous respirions un peu d’air pur sur la porte de la grange, lorsque nous aperçûmes sa fiancée, qui montait la côte du cimetière, au bras de son père...

Nous le transportâmes à la Trinité, pour le service religieux. Tous ses amis, tous les survivants de sa compagnie s’y trouvaient. Saint-Saëns, un de ses intimes, tenait l’orgue et joua une « Marche funèbre pour l’enterrement d’un soldat », page superbe qu’il avait composée pour Régnault* La famille était absente : M. Régnault père était enfermé à Strasbourg, avec le reste de sa famille.

Voilà, mon cher ami, mes souvenirs. Régnault était un grand peintre; et que de dons avec cela !

APPENDICE

Il écrivait bien il était bon musicien. Par-dessus tout, c’était un grand cœur et une âme généreuse. Il ne pouvait voir un malheureux sans lui donner tout ce qu’il pouvait. Je ne crois pas que, de tous ceux qui l’ont connu, un seul ait autre chose à en dire que du bien...

Georges Clairin

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