‹ Henri Regnault; sa vie et son œuvreChapitre 2 sur 11 · Lettre à M. Régnault · texte numérisé non relu

Lettre à M. Régnault

le fait entrer en une véritable fureur, c’est la ridicule et petite musique de la chapelle Sixtine. « Il faudrait, s’écrie-t-il à Saint-Pierre, au lieu d’une vingtaine de chanteurs, et quels chanteurs ! de doubles chœurs de cent ou deux cents voix au moins. Saint-Pierre, avec ce chœur d’une maigreur si déplorable, fait l’effet d’un géant de vingt pieds qui aurait une tête grosse comme le poing et une voix de cricri !... »

Bien que chaque jour son opinion sur Rome se modifiât et devînt peu à peu plus favorable, il n’admirait guère pleinement que la chapelle Sixtine, le Colisée, certaines compositions de Raphaël, et cette solennelle campagne romaine où sans cesse il courait à cheval , ne se pouvant lasser de son large aspect et, au soleil couchant, de sa beauté mélancolique.

Nous détachons encore des lettres de cette époque ces quelques paysages remarquables : « Nous avons été, quelques amis et moi, chasser les canards sauvages dans les étangs, près d’Ostie. Je me suis cru plus d’une fois sur le Nil ou sur les lacs d’Afrique, tant la pureté de l’air et l’éclat du soleil donnaient à la nature un aspect oriental ! Les étangs s’étendent très-loin, dans de vastes plaines, bordées à l’horizon par les montagnes de la Sabine et les monts Albains d’un côté, et

de l’autre par de forêts de pins parasols, qui vont jusqu'à la mer. Rien n’est plus beau que ces bois sombres , formant de grandes lignes sévères et fermes, se reflétant dans une eau calme, éclatante, et qui réfléchissait le bleu du ciel, en lui prêtant le brillant des pierres précieuses. Jamais de ma vie je ne me suis cru plus loin du monde, aussi isolé, au milieu de ces longs roseaux qui enferment les étangs dans un cercle d’or. Nos pirogues avaient un caractère primitif et nos rameurs un aspect misérable et sauvage qui ajoutait à l’illusion. Les montagnes du fond encore couvertes de neige, paraissaient énormes, et dessinaient leurs belles arêtes sur un ciel lumineux et vibrant, comme le ciel d’Orient... »

« ... Nous avons fait, il y a quelques jours, une admirable promenade sur les hauteurs de Tusculum. Nous avions en face de nous la campagne, et Rome au fond; un peu à gauche la mer étincelait; à gauche aussi le Monte-Cavi et l’adorable village de Rocca di Papa, planté sur un roc, et s’étageant en amphithéâtre sur le flanc de la montagne ; encore plus à gauche, la suite des montagnes Albaines; à droite, les montagnes de la Sabine , aux arêtes accentuées et fermes comme de l’acier. Les arbres qui couvraient le

Monte-Cavi ressemblaient à du velours grenat, un peu usé ; la plaine était rousse, et la partie des montagnes, dans l’ombre, d’un bleu de lapis; la mer était en feu, le ciel sillonné de grands nuages... Je comprends qu’en plaçant leurs théâtres devant de semblables merveilles, les anciens pouvaient se passer de décors; les plus beaux feraient triste mine en face de cette magie de la nature1... »

Du reste, il voyagea peu en Italie, alla seulement à Naples, à Sorrente, vit rapidement Florence et la Toscane, mais ne vit pas Venise, malgré son culte pour le Titien et Véronèse, qu’il ne cessait, quand il était à Paris, d’étudier au Louvre.

Il avait voulu, pour son envoi de première année, commencer le tableau de Judith , qui fut l’envoi de l’année suivante. Il abandonna ce projet sur les conseils de M. Hébert, et prit pour sujet Les Chevaux d’oAchille conduits à leur maître par oAutomédon. A l’un de ses amis, qu’inquiétait un peu ce sujet classique, il explique ainsi la composition du tableau :

u J'ai fait du grec à ma manière; c’est une traduction libre. Automédon pourra être ce que

i. Lettre à M. Régnault.

tu yeux, et j’ai cherché dans mes chevaux non pas la coupe de crinière des chevaux thessaliens, j’ai cherché ce qu’il y a de plus noble et de plus effrayant dans le cheval, ce qui pourrait en faire le cheval héroïque, le cheval qui parlait, le cheval qui prévoyait la mort de son maître Achille. Le ciel est surchargé d’orages, une mer de plomb commence à s’agiter sourdement, bien qu’à la surface elle semble encore endormie : un rayon de soleil triste éclaire à l’horizon, d’une lueur blafarde, une côte rocheuse et aride. Les chevaux, sachant que leur maître les mènera au combat et que ce combat sera le dernier et lui coûtera la vie, se débattent et luttent contre le serviteur, qui est venu les prendre au pâturage. L’un d’eux, bai brun, se dresse comme un grand fantôme sombre, et se silhouette sur le ciel. J’ai voulu donner dans ce tableau comme un avantgoût d’événement sinistre. Mais ai-je bien dit tout ce que j'ai voulu dire }... »

« ... Tu as raison, un artiste doit se laisser aller à toutes les impressions diverses qu’il ressent devant la nature... Vingt dieux ! la nature, le vrai, l’ému et l’émouvant, la vie ou la mort, mais alors la vraie mort, sans mouvement, horrible ou sereine, voilà ce qu'il nous faut chercher... J’ai beaucoup travaillé cet hiver sans

grand résultat. Mais toutes mes observations, s’amassent et plus tard, de ce chaos, il sortira peut-être quelque chose. En sortant de mes chevaux fougueux, de mes ciels d'orage, de ma mer sinistre, j’ai voulu rendre l’éclat de lis d’une chair de femme et les éclairs dorés d’une chevelure américaine. J’ai bien travaillé, bien cherché, mais n’ai pas trouvé encore : qui sait^ cela viendra peut-être1. »

L’c Automédon fut très-remarqué : il révélait chez le jeune peintre une originalité véritable et une rare audace.

Certains de ses goûts aussi perçaient dans ce premier tableau, par exemple son admiration pour le cheval fort, massif, mais ardent, qu’on retrouve aux portraits historiques du xvie ou du xvne siècle, de Rubens surtout, et qu’on reverra dans son Prim.

Mais, dès cette première année à Rome, sa pensée, tournée vers l’Orient, rêvait déjà la Judith 3 qui ne fut exposée que l’année suivante, et dont la poésie profonde, l’étrangeté, la cruauté froide, et l’étincelante richesse donnèrent soudain aux regards et à l’esprit des

i. Il s’agit ici du portrait de Mme de Datnpierre, dont nous

parlerons plus loin.

sensations si aiguës, si vives, si nouvelles.

Il est resté dans ce tableau quelques parties inachevées. Mais l’œuvre n’en est pas moins vraiment complète et finie. Holopherne, sorte de chef kabyle et sauvage, le corps étendu sur une couche somptueuse de peaux de bêtes et de tapis , est plongé dans le lourd sommeil qui suit les trop fortes voluptés. Ivre encore, il semble sourire. Judith est debout, comme une lune pâle, selon l’expression favorite des poetes orientaux, qui se lève et se dresse dans la nuit de la tente. De la main gauche, qui longe la cuisse, elle tient, serre un poignard, et va frapper, mais elle s’arrête. Est-ce la terreur, une sorte de pitié, ou quelque sensation plus mystérieuse et profonde , qui la fait hésiter ainsi } La main crispée, et je ne sais quel frisson qui a saisi la chair, indiquent seuls l’émotion qui vient de troubler sa pensée. Le visage est impassible, et de ce beau ton mat, qui est une des gloires des femmes de l'Orient. Des pierreries fleurissent, selon l’usage asiatique, aux doigts de ses pieds et de ses mains, et une radieuse et frissonnante ceinture de gaze, tramée d’or, entoure la taille de reflets caressants. Mais une jupe noire enferme le bas du corps jusqu’aux hanches, et jette, dans la splendeur du

costume, comme un accord sombre, que rendait nécessaire la dramatique horreur de cette scène puissante. On voit dans l'ombre luire le foulard jaune de la servante mulâtresse, qui accompagne Judith , et va emporter la tête d'Holopherne.

Nous nous souvenons très-bien qu’avant ce tableau, on disait du jeune peintre qu’il pourrait certainement avoir de .remarquables qualités, mais qu’il ne serait jamais coloriste. On sut depuis ce que pouvait cette intelligence unie à cette volonté que nous avons fait connaître, quand après de si rapides études, presque d’un bond, on le vit soudain pénétrer en maître dans ce monde magique de la couleur, dont si peu ont trouvé l’entrée.

Nous remarquons dans les lettres de cette époque la préoccupation constante d’un voyage en Orient, et nous tenons à èxpliquer ici, nous inspirant de ses lettres ou du souvenir de fréquents entretiens, toute l’importance qu’il attachait à ce projet.

Toujours il lui fallait le grand ou le sublime, pour que son âme respirât à l’aise. Michel- Ange , Glück ou Beethoven en musique , en architecture les monuments prodigieux des antiques empires de l’Asie, seuls le contentaient

vraiment. De là aussi, dans ses voyages, sa préférence pour la campagne romaine, pour les vastes plaines et les larges horizons d’Espagne ou d’Afrique, qu’inonde l’éblouissante lumière d’un ciel infini, ou sous l’impression d’idées différentes , pour les falaises de granit noir et l’océan des côtes de Bretagne.

Nul, avec plus de jouissance que lui, ne sentait la beauté sereine de l’art antique ; mais il était de son époque, et il préférait l’élan, le rêve sans limites, et le tourment, si douloureux qu’il fût, de la pensée moderne. Comme Véronèse ou Rubens, il voulait rendre tout d’abord, dans une première période et dans la première chaleur de son talent, les gloires et les magnificences de la vie, se réservant d’entrer plus tard, avec certains de ses maîtres préférés, dans le drame, la douleur et ce que nous appellerons l’ombre et la nuit des choses vivantes. Nous parlons ici d’après le souvenir de rêveries intimes, dont nous avons eu le fréquent bonheur d’être le confident. Ce qu’il voulait avant tout, c’était se sentir maître et entièrement maître de la matière et de la forme, être capable de savoir tout peindre, fût-ce la pleine lumière « vibrante » et brûlante du pur Orient; puis toutes ces études, ces humanités terminées, commencer seulement, disait-il,

l’œuvre puissante qu’il rêvait. « 11 y avait en lui, — écrivait un jeune Américain d’une fine intelligence, qui, au printemps de 1870, l’était allé visiter à Tanger, et était revenu, ce sont ses propres termes, tout étonné de cette ligure, — il y avait en lui, avec une acuité de sensations étonnante, une manière large à la Shakespeare de rêver et de composer. « Il faut, a disait-il, chercher lentement, longuement, « puis produire vite. » Il voulait donc pendant des années chercher lentement, longuement encore, puis après ces patientes études et ces grands voyages, ayant embrassé du regard l’universelle magie, l’infinie variété des choses, bu, comme il s’écriait un jour, aux lèvres et aux mamelles de l’immense Nature, créer enfin et alors seulement ce qu’il voulait reconnaître comme son œuvre véritable et définitive.

Tourmenté de telles ambitions, il supportait difficilement son séjour à Rome. Il y travaillait beaucoup cependant; il y faisait ces jolis bois . d’une réalité si vivante, que le Tour du monde a insérés dans l’ouvrage sur Rome de M. Wey. Il étudiait aussi les procédés de la fresque, la science des raccourcis ; et, à ce propos, nous rapporterons sa curieuse admiration pour Pierre de Cortone, dont les plafonds du palais Pitti

l’avaient étonné, et dont il parlait comme d’un maître, malgré ses défauts bien connus.

Les courses à cheval, les longues soirées de musique avec ses camarades et amis Lenepveu et Pessard, et aussi avec Listz, étaient ses plus vives distractions. Aimant la musique, peut-être plus encore que la peinture, c’était des nuits entières qu’il passait souvent à parcourir ou à chanter de sa large et belle voix sympathique toute une partition d’un maître.

A l’époque de l’Exposition de 1867, il obtint l’autorisation de rentrer pour quelques mois à Paris. Sa première visite dans le grand caravansérail fut pour les vitrines de l’Inde, de l’Egypte, de la Turquie, de la Perse.

Il rêvait alors le sujet d’un tableau qui, malheureusement, ne fut jamais esquissé que de tête. C’était une fête d’Héliogabale : Héliogabale, dans un caprice de César ivre, faisait au milieu d’un festin, où il avait convié les honteux survivants de l’aristocratie romaine, lâcher tout à coup les bêtes du cirque, les lions et les tigres, et du haut d’une terrasse observait, féroce et souriant, l’épouvantement et la fuite vaine de ses convives. Un lion s’était posé déjà et s’étalait sur la large table, dominant ce tumulte, tranquille et comme méprisant. C'était pour son

César oriental que Régnault, parmi les riches étoffes asiatiques qu’il faisait longuement dérouler devant lui, cherchait, nous nous en souvenons , une robe de couleur rare, bordée par une large bande d’or.

Les belles photographies des villes et des monuments de l’Inde, réunies dans la section anglaise , firent aussi sur lui une impression profonde, et n’irritèrent que davantage sa curiosité obstinée pour l’extrême Orient. Dehli, Agra, Beejapoor, Lucknow, Amristur, Bindrabund, toutes ces cités merveilleuses, ces villes , dont quelques-unes sont un véritable entassement de temples et de palais, arrêtaient chaque fois et étonnaient ses regards.

Il eut là un autre enthousiasme, celui de ces musiciens hongrois qu’on n’a pas oubliés, et dont les violons infatigables , sonores et nerveux, jouaient avec une rage ou une tendresse si étrange les csardas hongroises, et la musique follement joyeuse ou bizarrement douloureuse et mélancolique des Tsiganes.

Depuis huit heures jusqu’à minuit il restait là, enivré de cette musique, et sans cesse se faisant répéter la marche de Rakoczy, cette sublime marche des généreux et brillants cavaliers de la révolution hongroise.

C'est pendant ce séjour à Paris qu’il lit — parmi tant de portraits remarquables, dessinés ou jetés de quelques coups de crayon — le grand portrait de la Dame en rouge , qui ne parut au salon que l'année suivante. Nous n'avons pas à rappeler cette belle toile, largement composée, et tant d’admirables détails : la rare délicatesse et la finesse des chairs, le modelé des épaules et des bras, cette poitrine qui respire et ce merveilleux lévrier qui vient, caressant, dresser et poser sa longue tête noire sur la main et le bras blancs de sa maîtresse. Avec cette robe de velours rouge, puissamment détachée sur un rideau rouge, et qui traîne sur un tapis rouge aussi, le peintre essayait un de ces coups d’audace qu’il renouvela dans la Salomé , et qui furent chaque fois pour lui des coups de maître.

Ces sortes de symphonies, de variations sur une seule couleur dont on assemble et accorde les tons différents dans une harmonie unique, certains maîtres , des maîtres Hollandais, par exemple, les ont aimées et recherchées déjà’: ainsi Van der Helst, dont nous nous rappelons un portrait de dame où le blanc seul s'unit au blanc, et un autre où il a épuisé au contraire toutes les nuances du noir, comme d’une grave et sérieuse dominante.

Quant à Régnault, dans ce portrait, il voulait, qu’on nous permette l’expression, faire éclater une luxueuse symphonie d’accords rouges, comme il chercha à créer dans sa Salomé une sorte de symphonie d’or.

Régnault, à son retour à Rome, le finit et commença celui de Mme de D***, qui ne fut pas achevé. Une lettre écrite un peu plus tard témoigne de tout le soin qu’il avait donné et voulait donner à cette œuvre :

« J’ai à peu près terminé le portrait d’une charmante femme rousse, avec des chairs nacrées, la vicomtesse de D***, Américaine d’origine, modèle patient, modèle des modèles ! Il m’a fallu cela, car jamais je ne me suis senti si incapable! Enfin je crois être arrivé à rendre cette bouche si gracieuse et mobile. »

C’est vers cette époque, alors qu’il se préparait à quitter Rome et à partir pour l’Espagne, que se place cet accident terrible, la chute de cheval qui faillit le tuer.

'Un cheval, réputé dangereux cependant, l’avait tenté. « Il avait des yeux passionnés et si noirs ! » Régnault l’avait monté la veille, et s’était rendu maître de toutes ses violences. Cette fois, comme il le poussait au galop, le cheval prit le mors aux dents, et après une course

assez longue, du poitrail alla donner sur un tombereau chargé de sable, renversa du coup le charretier et son cheval , et, par-dessus la charrette, lança le jeune peintre. « Je fis le salto mortale, et, d’aplomb de l’autre côté, me plantai sur la tête. » On le releva presque évanoui avec une blessure grave sur le haut du crâne.

Soigné, veillé avec la plus touchante affection par ses camarades, par M. Hébert, enfin par son domestique, qui était aussi son modèle, Lagraine, brave garçon , auquel il avait su inspirer, comme à tous ceux qui vivaient près de lui, un entier dévouement, au bout d’une semaine il parut sauvé; mais la convalescence marchait trop lentement pour son impatience. Un jour, malgré la défense du médecin, il se lève, va à l’un de ses tableaux, travaille, a une rechute : la plaie suppure de nouveau, un érysipèle se déclare, et ses jours sont encore en danger. Nouveaux soins, plus assidus, de tous ceux qui l’entourent. Au bout d’un mois enfin, il pouvait partir pour l’Espagne, dont il voulait faire, avant de visiter l’Orient, sa première étape ; et c’est de là seulement que, complètement guéri, il avoua cet accident à son père, auquel son affection délicate l’avait caché jusqu’à ce jour, u Allons, nous avons des têtes qui

résistent! » lui écrit-il, en rappelant un accident semblable et terrible aussi , qui avait, quelques années auparavant, mis pendant un ou deux mois M. Régnault entre la vie et la mort : il était tombé, d’un premier étage, à travers un vitrage de laboratoire, qu’il avait brisé dans sa chute.

Devons-nous ajouter qu’à peine arrivé en Espagne, mais surtout en Afrique, le jeune peintre reprit avec passion ses courses à cheval, heureux même de trouver et de monter enfin ces purs-sang arabes qu’il aimait tant, nerveux, infatigables et ardents comme lui ?

eorges Clairin, son fidèle et meilleur ami, qui fut dès lors et jusqu’à Buzenval le compapagnon de sa vie, et eût été, — je le sais, je le sens, — le compagnon de sa mort, s’il l’eût vu tomber, Clairin le suivait en Espagne.

Là l’enthousiasme de Régnault éclate à chaque pas ; il retrouve, et pendant longtemps, cette joie, et toute cette vivacité, cette violence d’impressions qu’il possédait autrefois. Bilbao, la cathédrale de Burgos avec ses chœurs, ses boiseries, ses ornementations d’une étonnante richesse, puis les combats de taureaux qui lui répugnent d’abord , le passionnent ensuite 1 , tout enfin

i. ...Que ne peux-tu voir avec nous les tombeaux de la Cartuja près de Burgos, les sculptures sur bois des cathédrales de Burgos, d’Avila, et le chef-d’œuvre sublime, le saint François, sculpté par Alonzo Cano, les cours arabes, etc., et les merveilles du musée, et les horreurs splendides des combats de taureaux?...

Lettre à M. Ed. Blanchard.

dans ce pays, jadis d’une vie si intense et aujourd'hui encore d'une originalité si curieuse, l’enchante, le ravit, et lui rend une jeunesse de sensations, qui donne aux lettres de cette époque un remarquable et constant intérêt.

a Le voyage , écrit-il , est la véritable école de l’artiste et de l’homme, et si l’éducation était mieux entendue, les jeunes gens seraient formés plus tôt et plus tôt sérieux. »

C’est dans un bon moment, du reste, que les deux amis arrivent en Espagne, au mois d’octobre 1868, en pleine révolution, au milieu d’‘un de ces violents accès de fièvre politique si fréquents en ce pays, et qui ne font, pour la joie des artistes, que donner plus de coloration encore au sang et au visage de ces chaudes races du Midi.

Parvenus à Madrid, et curieux de toutes les émotions populaires, ils se mêlent aux manifestations de la Puerto, del sol , voient la victoire, qui fut facile, du peuple contre la reine1, l’en-

1. Hier 29 septembre x 868, nous étions au musée, nous commencions notre journée de travail, quand nous entendons tout d’un coup les boîtes des jeunes artistes espagnols se fermer précipitamment; on 'court vers la porte. La ville est en révolution. Nous plions bagage, pensant ne pouvoir retourner au musée de quelques jours. Jusqu’alors, et la veille encore, Madrid avait été tranquille, et attendait que les progrès des

trée triomphale du général Prim, les rues gardées la nuit par les Espagnols l'escopette à la main, et où, le soir, autour des feux allumés, on leur fait, comme Français, chanter la Marseillaise, bizarrement, et furieusement aussi, accompagnée par la guitare.

Régnault rencontra Prim dans un salon de

révoltés au nord et au sud lui permissent de se prononcer (c’est le mot espagnol, pronunciamento) sans crainte ni effusion de sang. Aussi à la première nouvelle que le prince de Girgenti et Novaliches étaient battus, Madrid se souleva. A onze heures du matin, un drapeau jaune e.t rouge, sur lequel étaient écrits ces mots : « Viva el pueblo, abajo los Borbones », se dressa au milieu de la place de la Puerto, del sol , tenu par un monsieur bien mis. Aussitôt toute la foule se porta à la suite du drapeau, en criant : Viva el pueblo , abajo los Borbones.

Une nu /elle foule envahit la place, et bientôt toute la population est là, se poussant, criant, applaudissant ; et les chapeaux, les casquettes volent en l’air. Un nouveau drapeau arrive avec cette devise : « Viva la soberania nacional. » Nouveaux cris. On escalade le premier étage du ministero de la gubernacion, et l’,on plante le drapeau sur le balcon du milieu. Toutes les maisons sont pavoisées en quelques minutes. Toutes les armes royales et les mots rey et reina sont détruits à coups de marteaux... Voyant qu’il n’y a plus a agir contre la volonté nationale, le gouverneur donne ordre de pavoiser aussi les fenêtres de la gubernacion , et d’arborer le drapeau populaire. Puis il paraît. On lui demande d’ouvrir les portes du palais, il ne répond ..pas. On crie plus fort. Il trouve prudent de se retirer. On défonce une des portes de côté. Le peuple grimpe le long des murs; les becs de gaz sont allumés, malgré le beau soleil qui illuminait cette révolution. Plus de Bourbons : tout le monde respire. On entend de tous côtés : Viva Prim! f uera la reina ! Les soldats, gendarmes, artilleurs, etc., arrachent

Madrid, et séduit par la vie aventureuse de cet homme, étonnant jadis, quand condamné à mort, poursuivi, traqué, il traversait comme « un grand fantôme noir » les populations de l’Espagne, il demanda alors et fut admis à faire le portrait du général révolutionnaire. Nous regrettons que certaines convenances ne nous per-

leurs épaulettes, les officiers retirent leurs décorations et acclament le peuple. On les porte en triomphe, on les embrasse, on les hisse avec des cordes sur les balcons... Dans h après-midi, pour qu’aucun désordre ne se produise et que les voleurs ne profitent pas de la joie publique, des commissaires à cheval parcourent les rues et engagent les citoyens à veiller. On donnera des armes à tout le monde. Au palais de la reine, c’était fort curieux de voir sortir tous les voyoux, ouvriers ou bourgeois avec les lances et les gibernes des hallebardiers, des sabres de cavalerie, des fusils de toute espèce, à aiguille, à piston. Quiconque demandait une arme en recevait une aussitôt.

Toutes ces troupes improvisées regagnaient leurs quartiers, pour monter la garde chacun devant chez soi, musique en tête, mêlées aux gendarmes, employés des chemins de fer, des postes, que sais-je? Tout le monde hier fraternisait en criant : Vive la liberté !

Tout voleur devait être fusillé sur-le-champ. La soirée fut très-calme ; on entendait quelques coups de fusils tirés en l’air en signe de joie. Toute la nuit, les cris de : Vive la liberté! retentirent dans les rues. Chaque porte avait son factionnaire. Ce matin tout est calme. On attend Prim qui . doit rentrer triomphalement cette après-midi; malheureusement il pleut...

Lettre à M. Ed. Blanchard.

Régnault assista aussi à la journée du 4 septembre, et put voir que toutes ces révolutions ont une ressemblance monotone.

mettent pas de reproduire toute l’histoire de ce tableau, qui fut curieuse. Citons au moins du jeune peintre une lettre qui traduit en partie son œuvre :

« Sur ma toile, Prim arrive de la droite du cadre vers la gauche, se présentant de trois quarts. Il vient de gravir une pente, et arrivé au sommet, il arrête court son cheval (à la mode espagnole) et salue à la fois la liberté et sa patrie qu'il lui est permis de revoir, non plus en proscrit, mais presque en maître 1 ; derrière lui, sur un plan plus éloigné, montent des Catalans armés, des paysans et des drapeaux... Une ligne de montagnes à la hauteur du poitrail du cheval, et le reste du poitrail se détache sur un ciel gris avec une trouée claire qui fait s'enlever en vigueur tout le côté de l’ombre. Le costume est simple : tunique bleu noir, culotte et gilet de même , bottes noires, ceinture rouge et un galon d’or au parement des manches. Cheval andalou bai, crins noirs et jambes noires2... » Nuis de ceux qui l’ont vu n’ont pu oublier ce tableau qui semble représenter, comme on le

1. Dans l’idée première du tableau, Prim tenait à la main une casquette de général, ce qui explique ce passage de la lettre.

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