‹ Henri Regnault; sa vie et son œuvreChapitre 3 sur 11 · Lettre à M. Régnault · texte numérisé non relu

Lettre à M. Régnault

doit attendre d un véritable portrait historique, toute une histoire et tout un drame. On se rappelle cette tête sombre du grand aventurier qui se détache sur un ciel d’orage, cet homme impassible, au regard pensif, et contenant d’une main ferme le cheval superbe qui, impatient, violent, fougueux comme cette foule, résiste de sa forte encolure et mâche son frein blanc d'écume, et cette tourbe enfin, éclairée d’un rayon de soleil, passant à flots pressés, rapide et bruyante , croyant acclamer la liberté , et acclamant son nouveau maître.

Eh bien ! le général, quelques mois après, mécontent, nous a-t-on dit, d’un tel entourage qui déjà alors n’était plus le sien, et, agissant, nous le croyons, sous la pression de certaines jalousies, ne se reconnut pas dans ce tableau, et très-vivement le refusa 1.

Le portrait, au jugement de tous ceux qui ont connu Prim, était d’une ressemblance parfaite et tout à son honneur. Le général n’avait

i. Régnault, à la suite de ce refus, écrivit au général. Sa lettre ne sortait pas des limites de la politesse, mais il le prévenait qu’il était bien décidé à ne faire aucun changement, « parce que j’avais raison, dit-il, et qu’il avait tort, et je lui déclare que, ne voulant pas lui retirer le côté héroïque et légendaire que j’avais cherché à lui donner (le général ne trouvait pas convenable de paraître ainsi sans coiffure), je le prie

pas eu le temps cependant de poser une seule fois devant l’artiste, qui s’était contenté, pour composer la tête, d’études faites rapidement au crayon , pendant des audiences ou des revues.

En même temps que ce portrait, Régnault en faisait ou ébauchait d’autres : celui de Mme de B***, qui fut exposé aussi au salon de 1869, et qui a toute la grâce piquante et la légèreté d’un Goya; et celui d’un général espagnol, Milanz, dont on voit déjà, à droite du tableau de Prim, parmi la foule, se présenter de face la belle ligure énergique.

(( Nous sommes au mieux avec le gouverneur militaire de Madrid, Milanz del Bosch : c’est l’homme le plus spirituel qu’il soit possible de voir, un type unique de vieux d’Àrtagnan... Il a une tête superbe, sèche, basanée, les sourcils noirs, les cheveux blancs touffus et dressés sur sa tête avec ra^e ; d’énormes moustaches blanches qui flottent au-dessus d’un nez dessiné par plans fermes. Le tout sur un petit corps maigre

de vouloir bien oublier ce portrait, bref, que je préfère mon indépendance... »

Le général répondit aussitôt par une lettre des plus courtoises, mais de nouveau refusa le tableâu, incident heureux, du reste, puisque l’œuvre appartient aujourd’hui, ainsi que f Exécuteur, au musée du Luxembourg.

et nerveux qui se termine par deux bottes semblant en vérité aussi hautes que lui. Il n’a pas d’épée, n’en porte jamais; il n’est même à la guerre armé que d'une badine, et couche avec s?s bottes. Il a une verve et une originalité incroyables 1... )>

Cette esquisse à la plume complète le portrait inachevé.

C’est de ce premier voyage en Espagne que date la copie de la Reddition de Breda de Velasquez, ou du Tableau des lances , copie qui appartient à l’école des Beaux-Arts. Presque toute la partie droite et le fond du tableau sont seuls de la main de Régnault: la partie gauche, et d’autres points encore, facilement reconnaissables, sont, nous a-t-on dit, d’un camarade qu’il rencontra à Madrid, et auquel, obligé de partir sans pouvoir terminer cet envoi, il livra le reste de sa toile.

Son admiration pour Vélasquez, qu’il appelle le Molière de la peinture, est un sujet qui revient souvent sous sa plume.

« Je n’ai vraiment rien vu qui lui soit comparable : quelle couleur , quel charme , quel aspect original et quelle sûreté d’exécution !

i. Lettre à M. Régnault.

C’est une peinture saine, née sans effort, sans peine, sans fatigue. .. Pourquoi n’a-t-il pas appliqué son merveilleux talent à des sujets plus intéressants? Quelle impression produirait un sujet dramatique et passionné exécuté avec cette vérité, cette coloration si sincère, sans prétention, cette heureuse naïveté d’attitudes, sans effets forcés, sans sacrifices apparents , sans aucune de ces habiletés qui de nos jours sont passées en usage...

« ...Je ne me consolerai jamais de ne pas emporter d’ici une copie de Y Esope, une esquisse de Y Infante en robe rose, et une copie des Fileuses : il y faut renoncer1. »

Ce n’est pas le musée seul, mais toute la vie à Madrid qui lui causait le regret du départ. Il avait su, en effet, découvrir en cette ville tout un côté pittoresque, dont il parle dans un grand nombre de ses lettres avec un étonnant brio et une verve intarissable.

Adorateur de la musique et des danses populaires de l’Espagne, il poursuivait ces chansons et ces danses jusqu’au fond des plus affreux quartiers. C’est à cela même qu’il dut la découverte d’une certaine Lola, dont la figure

. Lettre a M. Régnault.

énergique — qui rappelle un peu celle de la Carmen de Mérimée — apparaît fréquemment dans ses lettres, et devait, restée dans ses souvenirs, luire un jour dans quelque coin de ses tableaux.

« Nous allons, de temps en temps, le soir, dans un vrai bouge, à la pla^a de la Cevada. dans la cal le de Toledo, et qui est le lieu de rendez-vous des maquignons, cochers, portefaix et fruitiers de la ville. On y voit des types effroyables ; mais il y a là une certaine Dolorès qui chante des Seguedillas: Gitanas } Malaguenas 3 Rondenas ; Talas 3 avec une voix splendide de contralto, comme on n’en entend nulle part : c’est presque un ténor, et quel ténor ! une voix qui fait vibrer tout le cabaret! Elle est belle, comme la plus belle statue antique, plus belle même, parce qu’elle a des yeux qui regardent, une bouche et des narines qui respirent, des cheveux ondulés comme des serpents et d’un noir brillant; nous sommes devenus ses amis, et elle viendra chez moi l’un de ces jours. Je veux faire d’elle une étude pour ma Judith ...

« ...Les Espagnols sont vraiment un étrange peuple : tu ne peux t’imaginer la distinction native et la politesse de tous ces gredins, qu’on ne serait nullement peut-être heureux de ren-

contrer au coin d’un bois. On vit en famille dans ce cabaret. L’autre soir, un Aragonais nous a offert des fruits confits au bout d’une navaja , grande comme un sabre de cavalerie ; nous faisons, toutes les fois, avec l’un ou l’autre, des échanges de bons procédés... Ils sont très-hospitaliers, et dans la basse classe je ne trouve guère que de braves gens1... »

Et sur Lola encore :

a Laisse-moi t’emmener à onze heures et demie du soir dans de petits trous de la calle de Toledo, sortes de cabarets espagnols fréquentés par des gens du peuple et des torreros. .. Assiedstoi avec nous, accepte ce que t’offrent franchement et de bon cœur ces braves gens, élégants et beaux avec leurs foulards et leurs vestes de majo... Ils te passent leur verre, bois dans leur verre; ils seront heureux, après t’avoir fait cet honneur, d’y tremper aussi leurs lèvres. Ecoute la belle Lola, écoute-la chanter, avec sa superbe voix de contralto-tenore, de longues complaintes Gitanas ou des Juguetas , interrompues par de grands soupirs filés sur les sons graves, pendant que la guitare brode avec une grâce exquise sur un rhythme toujours le même qui vous em-

. Lettre à M. Régnault.

porte je ne sais où... Puis, hole> hole, hole, on s’anime, on claque des mains en mesure, on entend sur le planche** les trépignements d’un beau picador qui danse en montrant ses dents blanches, et en agitant de droite à gauche, avec un mouvement circulaire, son bassin étroit, serré par une large ceinture de soie, sur laquelle retombent deuxgrosses chaînes d’or. Lola enjambe un banc ou une table, et en déroulant ses beaux cheveux tordus comme des serpents, elle baisse la tête ou la renverse en arrière, et commence en face de l’autre le même tortillement électrique... Car la danse du ventre, celle qu’on danse en tout l’Orient, est aussi la vraie danse espagnole, et c’est là certainement un souvenir de l’occupation maure1... »

Il fait aussi connaissance avec la curieuse tribu des Gitanos campés près de Madrid, et rappelle ainsi l’affection pittoresque de Salvator Rosa pour les bandits de l’Apennin.

« ...Depuis plusieurs jours nous faisons à l’atelier des études de Gitanos et Gitanas, et, si nous avions plus de temps, la Bohème tout entière nous passerait par les mains. La première Gitana a été très-difficile à décider. Elle s’est contentée

i. Lettre à F un de ses amis.

de nous dire la bonne aventure, et rien n’a pu la faire rester. Un autre jour, nous nous sommes adressés à un groupe de trois jeunes Gitanas qui, par curiosité, et sans en parler chez elles, sont venues très-exactement le lendemain, malgré les idées superstitieuses qui leur défendent de laisser faire leur portrait, sous prétexte qu’il causerait leur mort. L’une des trois a posé; nous avons partagé avec elles notre modeste déjeuner, et quand elles ont vu que nous étions de bons garçons et que nous les traitions comme des princesses, cela leur a donné une certaine confiance , et nous nous sommes quittés bons amis. Le lendemain, elles sont revenues, et nous avons fait poser les deux qui n’avaient pas posé la veille. Le lendemain, elles venaient quatre; deux jours après elles amenaient leurs petits frères, puis, les jours suivants, de grands frères, puis les maris, qui s’extasiaient sur les portraits déjà faits. Un jour ils vinrent au nombre de douze : tous voulaient poser; ils se disputaient, chacun se prétendant le plus beau, et demandant qu’on le retraitât en premier. Nous leur avons dit que nous ne pouvions les peindre tous à la fois, qu’il leur fallait venir deux par deux, parce que pour travailler nous avions besoin d’être tranquilles et de ne pas entendre du

bruit. Ils ont parfaitement compris, et ne viennent plus en effet que deux ensemble. Ils sont fort intelligents et bons enfants ; on les calomnie, on les maltraite en Espagne, et l’on a tort : on ferait bien mieux de se servir d’eux, car ils sont forts et malins : quelques-uns sont superbes.

«...Je crois t’avoir dit dans ma dernière lettre, que j’allais être parrain d’un petit gitano que la senora Franciscana va mettre au monde ces jours-ci. Me voici de la famille! J'ai été avanthier voir la future mère, sous la conduite de son mari, brave homme de mari, qui m’a mené dans la petite bourgade qu’habitent les Gitanos, aux portes de Madrid, près de Retuan. Il faisait nuit; nous sommes entrés dans une longue maison à un seul rez-de-chaussée divisé en plusieurs petites chambres. Chaque famille en occupe une. Un feu de braise est allumé au milieu de la pièce, sur le carreau même; d’un côté sont les paillasses où ils dorment. Ils sont assis autour de ces feux. Les enfants sont nus, couverts seulement d’une petite chemise déguenillée. Les ânes se promènent dans les chambres, et passent de fune à l’autre, mangeant les brins de paille qu’ils trouvent. Nous avions apporté trois bouteilles de vin que nous avons distribuées à ces braves gens. Un beau jeune

homme jouait de la guitare, un autre chantait, les femmes marquaient le rhythme en frappant leurs mains, les enfants dansaient. Nous étions accroupis dans la plus grande pièce autour du feu, excepté ma future commère qui était souffrante et étendue sur sa paillasse. La scène était éclairée par une petite lampe antique : on a fait circuler les bouteilles de vin. Les Espagnols ne trinquent pas : on passe un verre ou une bouteille, et tout le monde doit y tremper ses lèvres à tour de rôle ; ce serait une impolitesse de refuser. Rien n’est plus curieux que l’intérieur de ces familles, ou règne, tu le sais, la plus grande misère. Les hommes sont presque tous maquignons, et font des échanges d’ânes et de mulets. Ils ont la réputation de ressusciter les ânes morts et de faire courir ventre à terre les cadavres de mules. La vérité est qu’ils sont très-bons cavaliers, et savent trèsbien faire valoir leur marchandise. Les femmes courent les rues en disant la bonne aventure. Quand le jeudi, jour du marché, le père de famille a fait une bonne affaire^ on mange un peu dans son logis pendant le reste de la semaine. Mais tous les jours ce n’est pas fête. Malgré leur pauvreté, ils ont presque tous des boutons d’argent à leur veste et à leur pan-

talon, et il n’est pas une femme qui n’ait de belles boucles d’oreilles ou de belles chaînes d’argent. Ils attachent une grande importance à l’extérieur de la personne, et sont généralement très-coquets.

« Après trois quarts d’heure de séjour au milieu de nos braves amis } nous nous sommes remis en route sous la conduite de deux beaux gaillards, armés de leurs gourdins, qui nous ont accompagnés jusqu’aux portes de Madrid. Je suis de la famille maintenant, et le senor don Enrique (c’est moi) est dans la bouche de toute la Bohème. Ils me témoignent une grande amitié, me font des vœux de santé et des saluts toutes les fois qu’ils me voient. Ils parlent comme des grands-prêtres, avec une certaine emphase et des gestes nobles et majestueux.. Ils me répètent souvent : Senor don Enrique } vaia usted c.on Bios y con salud (allez avec Dieu et avec le salut), ou vaia usted con la Virgen santissima (avec la très-sainte Vierge); que Dieu écarte tout danger de votre chemin ; que le ciel tombe sur nos têtes, s’il vous arrive malheur; comme vous êtes un personnage de mucho merito (de beaucoup de mérite), que Dieu ne vous fasse jamais mourir. — Ils ne plaisantent jamais, et il faudrait se garder de se moquer d’eux ou

de les traiter trop légèrement, car ils sont d’une fierté prodigieuse et n’ont peur de rien. Ils ont une grande admiration pour ma peinture, ils me trouvent plein de grâce dans mes mouvements. Je les ai étonnés l’autre jour en sautant deux chaises à pieds joints et cinq avec élan. Ils disent qu’ils n’ont jamais vu cela, et depuis ce jour m’estiment encore plus. J’ai donc trouvé enfin des gens qui me comprennent 1 !... »

Terminons l’histoire de son séjour à Madrid, en détachant encore, dans l’une des dernières lettres datées de cette ville, -cette description du carnaval.

a ... Le Prado, le premier jour, était délicieux sous le beau soleil, et rempli de femmes ravissantes. Au milieu des minois les plus jolis du monde, les masques ne paraissaient que plus grotesques. Ce qu’il y a de fort agréable ici, c’est que la canaille ne vient pas salir l’aspect des fêtes, ou que, du moins, celle qui y vient a assez de tenue, et même d’élégance, pour ne les pas déparer. Cela permet plus d’intimité : la haute bourgeoisie ou la noblesse ne craignent pas alors de prendre part à toutes les réjouissances publiques, ou elles sont certaines

x. Lettre a M. Régnault.

de ne pas être assaillies d’insultes ni de grossièretés...

a Le costume des femmes comme il faut étant très-simple, et la petite ouvrière, ou la manola , sachant le porter aussi bien qu’elles, avec la même aisance, la même distinction naturelle, elles peuvent se mêler et se coudoyer sans disparate, et il est permis, même à un habitant de Madrid de les confondre. Tout le côté du Prado qui est adossé à la colline du Retiro, et deux terrains qui avoisinent la porte d’Ascala, sont couverts de plusieurs rangées de chaises et ressemblent à un parterre, où les ombrelles aux couleurs les plus gaies, pressées, pêle-mêle, se touchent presque, sans aspect discordant. Sous chacun de ces brillants champignons, on voit briller dans la demi-teinte des yeux noirs, presque toujours jolis, quand le reste même laisse à désirer. Tu sais qu’à Madrid il y a peu de femmes privées de ce beau teint mat (celui de la Judith ), qui paraît plus distingué encore et plus fin dans l’ombre , et auquel le voisinage d’aucune couleur ne peut nuire. Néanmoins c’est toujours la mantille noire qui leur sied le mieux, et grâce à Dieu les femmes sont assez coquettes, pour ne pas renier encore cette mode ancienne, bien que par-ci par-là on voie

déjà poindre l’oiseau mouche ou l'aile de faisan de nos petits chapeaux parisiens.

<( Devant et derrière cette pépinière ravissante, circulent les hommes. Beaucoup masqués intriguent les femmes, et avec cette petite voix de fausset, qui est de règle, avec un masque sur la figure , ils déclinent imperturbablement le verbe connaître : je te connais, tu me connais , tu ne me connais pas, je fai connue, je voudrais bien te connaître, etc., etc. Là-dessus s’engagent toutes les intrigues , et ce brave homme de verbe défraye toutes les conversations. Puis, de chaque côté du Prado, avance lentement une file de voitures, et entre les deux files galopent des cavaliers, revêtus la plupart de costumes assez drôles. Ils cherchent dans les voitures les femmes qu’ils connaissent, pour leur faire des questions indiscrètes et leur dévoiler leurs petits secrets. Les masques à pied sautent derrière les calèches , ou s’introduisent dans les voitures fermées, et entament des conversations, sans doute très-intéressantes, où les ti conosco, et ti quiero, je t’aime, tu m’aimes, tu m’aimeras, doivent être souvent répétés. En somme, tout cela est fort gai, et si les Espagnols avaient l’entrain parisien, avec leur beau soleil et cette liberté, ils s’amuseraient plus encore.

« De temps en temps, dans le lointain, résonne une musique de guitares, flûtes, violons et tambours de basque. Elle s’approche peu à peu, et l’on voit défiler des troupes d’étudiants, les uns en costume de Grecs modernes, les autres dans le costume authentique des étudiants du temps de Goya : chapeau claque, noir et posé en travers, et ayant en guise de cocarde une cuiller et une fourchette de bois, petite cape noire rejetée sur l’épaule gauche, afin de laisser au bras droit l’agilité suffisante pour manier la pandereta ou la guitare. Les étudiants ont conservé l'usage ancien des sérénades dans les rues. Autrefois ils se répandaient en bande de trente à quarante jeunes gens, jouant guitares, flûtes et mandoline, et précédés d’un nombre égal de postulants 3 ainsi appelés parce qu’ils étaient chargés de demander l’aumône aux passants ou de monter, par les fenêtre grillées, jusqu’au balcon du premier ou second étage, arracher quelques sous aux belles dames , que la musique avait attirées à la fenêtre. Cet argent leur permettait de payer leurs cours ; c’est cet usage qu’ils ont conconservé en partie et mettent en pratique pendant le carnaval. Avant que le monde ne soit réuni au Prado, ils parcourent les rues, jouant leurs sérénades ou plutôt leurs aubades (car c’est

le matin); et l’argent qu’ils recueillent leur paye quelques bons dîners aux jours gras, et le prix de leurs costumes. Leur musique remplace avantageusement cette horrible corne du carnaval, qu’on entend nuit et jour mugir à Paris, jusqu’au mercredi des cendres... Dans une rue écartée nous avons vu danser à des Galiegos la danse du bâton : c’est exactement la danse des nègres d’Afrique. Ils ont dû l’emprunter aux noirs qui résidaient autrefois en Espagne, et ils font bien de la garder.

« Le mardi-gras, à l’atelier, nous nous préparions à sortir, pour aller au Prado. Il était quatre heures. Cinq masques épouvantables s’introduisent chez nous, nous donnant des poignées de mains à tout rompre : un affreux marquis du siècle dernier, qui avait des jambes admirables nous frappait dans le dos en poussant des cris effrayants. Au bout de quelques instants, il retire son masque. C’était Lola, la belle et incomparable Dolorès, notre chanteuse à la tête antique de la place de la Cevada. Elle nous rendait visite avec son guitarero , son père, son cousin, et le cousin de son cousin. Nous ne nous attendions pas à pareilles faveurs. Après quelques copias de jaleo. qui résonnaient dans notre atelier, comme dans une église, et quelques

pas de danse espagnole, nous nous sommes rendus au Prado; puis nous ayons dîné ensemble. Après le dîner nous avons parcouru les petits cafés des bas quartiers, du côté de la rue de Tolède. Le marquis a chanté d’une voix plus belle que jamais, le guitarero n’avait jamais eu de doigts plus agiles, le danseur Miguel faisait des pas et des trépignements fantastiques. Vers minuit nous sommes revenus au café de la place, nous y avons trouvé de beaux toreros et entre autres le Dieu des picador es, el Francés, l’incomparable Domingues, en l’honneur de qui Lola a improvisé des copias.

a La fête alors a recommencé. Ces beaux toreros si élégants dans leur veste de velours, leur pantalon collant et leur belle ceinture de soie, ont chanté et dansé et accompagnaient le marquis Lola de battements de mains et de çastagnettes. Lola se reposait du chant par la danse. » Et revenant sur son sujet favori :

a ...Mais ce qui nous étonne le plus, c’est la distinction de race de tous ces braves gens; ils sont vraiment élégants, généreux, polis. Oh! si j’étais roi d’Espagne !

« Le mercredi des cendres, nous avons été voir près du canal, sur les bords du Mançanarès l’enterrement de la Sardine. Tu as peut-être vu

à l’Académie de San-Fernando, à Madrid, un petit tableau de Goya qui représente un épisode de cette fête populaire. Tout le peuple se rend hors de la ville : on passe toute l’après-midi sur l’herbe, près du fleuve on danse, on chante, les mascarades circulent; de petites bières sur lesquelles sont croisées deux sardines sont portées par des masques avec de grosses têtes, on chante des chants funèbres, en suivant feue madame Sardine, et le soir on l’enterre dans son estomac. — Ripaille sur toute la ligne ! c’est alors que les étudiants se servent de leurs cuillers de bois et dévorent, assis par terre, poissons et puclieros 3 le tout arrosé de penas.

« Une scène curieuse s’est passée devant moi le mardi gras, vers six heures du soir. Tu sais qu’en Espagne (à Madrid du moins), quand on porte les derniers sacrements à un malade, le prêtre monte dans un fiacre et se fait accompagner à la maison du mourant par des hommes qui tiennent des torches et secouent des clochettes. Il faisait presque nuit; la foule quittait le Prado, en descendant la calle San-Geronimo. Le cortège que je décrivais tout à l’heure vint à passer. On en fut prévenu par le tintement des clochettes. Selon l’usage espagnol, les hommes et les femmes se mirent à genoux. Rien n’était plus étrange

que de voir s’agenouiller ainsi ces masques avec des têtes de chameaux, de singes, de diables, ou de grosses têtes d? Anglais en carton, de pierrots et de jocrisses, devant ce sacrement qui passait L.. »

Vers le printemps de 1869, il rentrait à Rome pour y terminer la Judith , régler ses affaires, chercher Lagraine, son modèle, son chien aussi, le lévrier noir du portrait de la Dame en rouge , mettre dans des caisses ses tapis, ses étoffes, tout f ameublement de son atelier, et repartir peu de mois après pour l’Espagne1 2.

Il n’avait vu, dans son premier voyage, que Madrid, Tolède, Burgos, quelques villes du nord. Il lui tardait de visiter l'Andalousie.

Vers le milieu de cette année, il traverse les provinces de Valence et de Murcie, arrive en

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