‹ Henri RegnaultChapitre 2 sur 9 · JUAN PRIM · texte numérisé non relu

JUAN PRIM

Juan Prim^ 8 octobre 1868 ^ tel est le titre que donne M. Regnault à sa toile, qui est en même temps un portrait et un tableau d'histoire. Le général est représenté à cheval, nutête; il est pâle; le vent a collé sur son front ses cheveux un peu rares déjà, et sur sa figure qu'il s'efforce de rendre calme, on lit la joie et le souci du triomphe. Les vents sont déchaînés ; ils soufflent furieusement ; qui pourra les faire rentrer dans Toutre? Ce masque est superbe, et pour le peindre , nous ne craignons pas de le dire, il fallait un artiste de génie. Juan Prim vient d'arrêter brusquement sa monture en retirant les guides à lui. Le cheval, magnifique andalous à la robe noire où frissonnent des lueurs de satin, les jambes de devant tendues, Tarrière-main un peu abaissée, la tête encapu-

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chonnée et repliée sur son col renflé en gorge de pigeon, secouant sa crinière, longue comme une chevelure de femme , couvrant son mors d'écume, semble impatient de reprendre sa course. Et s'il obéit, c'est un esclave frémissant et méditant la révolte. En le voyant, on devinerait que M. Regnault est un hardi cavalier, si on ne l'avait appris par son envoi de Rome ayant pour sujet Qâutomédon. dont les chevaux pleins de fougue révélaient un peintre équestre de la race des Géricault, des Vernet et des Delacroix. Nous avons entendu critiquer ce cheval, qui, en effet, peut sembler étrange aux yeux habitués a la maigre finesse du pur sang anglais, mais qui n'en est pas moins vrai pour cela. Un court voyage en Espagne convaincrait les incrédules. N'avons-nous pas retrouvé en Algérie ces chevaux bleus et roses qui étonnaient si fort dans la revue de l'empereur du Maroc, Abderrhaman, et qu'on croyait un produit fantastique de l'imagination de l'artiste?

Mais Juan Prim n'est pas seul dans sa toile. Une foule tumultueuse se rue, crie et gesticule derrière lui, mêlant aux uniformes ses vestes à la marseillaise jetées sur l'épaule , agitant des drapeaux, lançant ses chapeaux en l'air, brandissant des armes improvisées, dans un fourmil-

lement lumineux où le jeune peintre a, d'une brosse rapide, ébauché avec un déguenillement pittoresque les types et les costumes populaires de TEspagne.

Rien de plus vivant, de plus fiévreux, de plus emporté par le tourbillon qui passe, que cette multitude courant sur les pas du général sérieux et songeur dans son ivresse. Si Juan Prim est révolutionnaire, il est aussi comte de Reuss et marquis de Castillejos, et ses habitudes d'élégance peuvent souffrir de ce contact trop passionné du peuple.

Nous savons mieux que personne toutes les objections qu'on peut faire à Fœuvre de M. Regnault : Tincorrection, Temphase, la hardiesse exagérée ; mais l'artiste a la qualité qui prime toutes les autres : la vie. Il sait animer les figures, faire descendre le rayon sur elles, les envelopper d'une couleur chaude et brillante, leur communiquer sa fougue et les entraîner dans le mouvement de son esprit. Quoiqu'il dérive visiblement de Velasquez, de Goya et de Delacroix, il est original. La décision de son caractère lui imprime un cachet individuel, car jamais il n'hésite à pousser jusqu'à l'outrance le parti-pris adopté. Nous aimons ces artistes hasardeux qui ne craignent pas la chute lors-

qu'il s'agit de franchir un obstacle difficile ou d'atteindre quelque âpre sommet.

On se souvient du splendide portrait de femme en robe de velours rouge exposé par M. Regnault Tannée dernière, une magnifique protestation de coloriste contre la froideur grise qui envahit de jour en jour notre école, trop sage depuis la mort des grands romantiques. M. Regnault a un vigoureux tempérament de peintre, mais il sait aussi être gracieux et coquet lorsque cela lui fait plaisir ; il n'en faut d'autre témoin que le petit portrait de M*""^ la baronne de B..., en robe rose et en mantille de dentelle noire , se détachant d'un fond d'appartement tendu de vieille tapisserie, qui est un vrai bijou et forme le plus parfait contraste avec le Juan Prim.

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