JUDITH ET HOLOPHERNE
La Judith et Holopherne de M. Regnault, bien qu'il n'ait que vingt-deux ou vingt-trois ans et n'en soit qu'à sa seconde année de séjour à la villa Médicis, doit être considérée et jugée comme une œuvre de maître. On n'est plus un élève quand on a exposé le portrait de la dame en robe de velours rouge et le portrait équestre du général Prim. Nous ne disons pas cela pour gonfler outre mesure par une louange imprudente Famour-propre du jeune artiste, mais il est certain que dès à présent ses qualités et ses défauts ne relèvent que de lui. La discipline de Fécole n'y peut plus rien ; il est perdu ou sauvé. C'est un de ces tempéraments indomptables, sensibles à l'éperon, rebelles au mors, qui se cabrent éperdument au milieu de l'art, échevelés, battant l'air de leurs sabots, secouant leur écume et franchissant les obstacles, quels qu'ils
soient, au risque de se casser les reins. Mais ne croyez pas que M. Regnault cherche à éblouir la foule par des étrangetés voulues à la façon de MM. Courbet et Manet; nullement. Il s'abandonne à sa nature, qui est celle d'un peintre de race. Il est original sans effort, parce qu'il est lui-même.
Le sentiment qu'on éprouve devant ce tableau non achevé, et qui ne gagnerait pas à l'être, car il produit ainsi tout l'effet qu'il peut produire, est celui d'une surprise profonde. L'artiste, en quelques coups de brosse, a réalisé son rêve et vous introduit dans un monde nouveau, dans une antiquité assyrienne et biblique qui ne doit rien à l'archéologie et qui a la vérité intense d'une hallucination. Holopherne, étendu sur des peaux de lion et de riches tapis orientaux, dort d'un sommeil lourd , la tête à demi renversée et comme tendant complaisamment le col au couteau; sur un de ses bras, abandonnés négligemment, on distingue des tatouages bleus de barbare et d'idolâtre. Son type de figure à bouche épaisse, à barbe frisée, rappelle les types de guerriers des bas-reliefs ninivites. Dans l'ombre, au fond, sous les plis de la tente, étincellent vaguement des armes qui ne défendront pas leur maître, ivre de vin et de volupté.
Judith se tient debout, près de l'entrée de la tente , dont elle soulève le pan de la main gauche, et à sa main droite pendante le long de sa cuisse brille sourdement un kandjar, attaché à son poignet par des cordons^ pour mieux assurer le coup. Elle est belle d'une beauté presque spectrale, avec sa blancheur fardée noyée dans le clair-obscur, ses opulents cheveux plus noirs que la nuit et, comme elle, piqués d'étoiles de pierreries. Une robe de velours noir montant jusqu'aux hanches, une chemise à demi plissée, d'étoffe transparente, et une large ceinture de gaze orientale pailletée d'or , enveloppant la taille, composent son costume étrange et splendide. Sur cette ceinture passe un rayon de lumière frisante qui y met le feu, pour ainsi dire, et en fait pétiller les fanfreluches d'or avec un éclat éblouissant. Jamais feu d'artifice de palette plus étincelant ne fut tiré dans un tableau. Mais il n'a rien de trop brusque. Des points brillants, des reflets, des chatoiements d'armes ou de bijoux habilement ménagés, répondent à cet appel de lumière. Les mains de Judith sont chargées de bagues, elle en a jusqu'aux doigts de pied, comme M'"" Tallien. C'est l'exagération d'une honnête femme en aventure galante. Mais qui veut la fin veut les
moyens, et l'héroïne de Béthulie n'a rien négligé pour séduire le général assyrien, dont la mort doit sauver Israël.
Le moment d'agir est venu, et Judith semble hésiter. Peut-être se dit-elle : « Pauvre Holopherne ! » ou tout simplement l'idée du sang qui va jaillir de cette gorge coupée la dégoûte; sa servante attend avec une impatience cruelle la tête qu'elle doit mettre dans son sac ; c'est une fille sèche, hâve, à mine basse, à teint de mulâtresse, coiffée, comme d'un foulard, d'un bout d'étoffe jaune d'un ton superbe qui garde tout son éclat dans l'ombre, un vrai tour de force mais exécuté au bout de la brosse et sans la moindre peine, en grand maître coloriste.
Il y a chez M. Regnault du Delacroix^ du Goya^ du Diaz même^ du Gainsborough et du Reynolds^ mais si bien assimilés qu'on ne les distingue pas plus dans le talent du jeune peintre que dans la chair d'un homme les aliments dont il s'est nourri; il est maintenant reconnaissable jusque dans les pastiches qu^il lui plaît de faire d'après tel ou tel maîtrci Personne ayant vu Hotopherne et Judith n'oubliera le tableau du jeune pensionnaire de la villa Médicis , qu'il lui plaise ou non, il s'imprimera sur sa méinoire comme un cachet sûr de la cire.