‹ Henri RegnaultChapitre 6 sur 9 · TABLEAUX, ESQUISSES, ETUDES · texte numérisé non relu

TABLEAUX, ESQUISSES, ETUDES

Il nous a été donné de voir, pendant qu'on la classait pour l'exposition qu'on en doit faire au palais des Beaux-Arts, comme une sorte de bout de Tan à son héroïque mémoire, la collection des tableaux, aquarelles, études et dessins laissés par Henri Regnault, et c'est une bonne fortune qu'il nous est permis, sans être indiscret, de faire partager à nos lecteurs, autant du moins que des mots peuvent remplacer la vue même des choses.

En contemplant ces reliques pieusement découvertes une à une par les mains paternelles, à notre admiration se mêlait un sentiment d'amère mélancolie. Certes, il n'est pas de mort plus belle et plus souhaitable que celle rencontrée en combattant volontairement pour la patrie contre l'invasion des barbares. Les dieux ne sauraient accorder à ceux qu'ils aiment un plus

noble trépas, le sacrifice eùt-il même été inutile; mais le regret n'est pas défendu à ceux qui restent. L'on peut déplorer une vie si pleine de promesses , brusquement interrompue , et penser à la perte irréparable que Tart a faite dans ce jeune artiste qui avait quitté la palette pour le chassepot. C'est bien un génie qu'a tué la stupide balle prussienne.

Un génie! Nous ne disons pas le mot à la légère. Henri Regnault avait le don^ cette faveur merveilleuse du ciel qui tombe sur une tête prédestinée, gratuitement et sans cause apparente, comme la grâce des chrétiens. On ne la mérite pas, on l'a : voilà tout. Ceux qui l'ont reçue paraissent appartenir à une race surnaturelle , et ils sont d'une race surnaturelle , en effet. Ils semblent se souvenir des choses plutôt que les apprendre.

Dès les bancs de l'école ils sont déjà passés maîtres, et le professeur effrayé sent qu'il n'a plus de leçons à leur donner. Ils ont l'œil extérieur et l'œil intérieur, la vision et l'intuition. Ils saisissent les rapports invisibles et les correspondances^ comme Svedenborg. Le don est un des privilèges de cette aristocratie divine des génies qui blesse le plus le sentiment d'envieuse égalité, si général à notre époque; mais sans

lui on ne peut rien, ni en poésie, ni en peinture, ni en musique, et à celui qui en est dénué, quelque effort qu'il fasse, il faut répéter la phrase de Jean- Jacques, dérangée ainsi : « Zanetto, laisse là les muses et étudie les mathématiques, ))

Au don, pour qu'il soit efficace, il est nécessaire de joindre Tétude ; qui le nie? Mais croyez que le travail acharné , le^ labor improl>us ^ comme les Latins l'appelaient, sans doute parce qu'il violente les résistances légitimes des choses, ne viendra pas à bout d'accomplir l'œuvre si facile à l'artiste doué, malgré le proverbe qui assure la victoire à l'obstination laborieuse.

Il est bien entendu que nous ne voulons parler que de ce travail malheureux fait, invita SMinerva^ par des natures stériles, ingrates, ou qui se sont trompées de vocation. Mais le génie, on peut s'en convaincre en regardant les nombreuses toiles , les innombrables croquis que laisse derrière lui un artiste mort si jeune (et nous avons vu à peine la moitié de la collection), est toujours à l'œuvre et dans un jet de production que rien n'arrête. Seulement pour le génie un rapide coup d'œil équivaut à une longue étude : il découvre à première vue la

ligne caractéristique, la tonalité dominante, le côté rare et singulier. Par un privilège qui n'appartient qu'à lui, il voit les dessous en même temps que les dessus, il saisit le ressort caché des attitudes, démêle le galbe des tournures à travers les plis des vêtements, se détermine résolument pour tel ou tel effet — toujours le plus frappant et le plus pittoresque, — servi dans ses volontés et ses caprices par une infaillible habileté de main. Henri Regnault est le meilleur exemple de ce travail heureux qui ressemble à un épanouissement spontané de la nature, à l'éclosion d'une belle fleur au-dessus d'un vase élégant.

La plupart de ces études et de ces toiles se rapportent à FOrient, le pays de prédilection, la prairie élective de l'artiste, la terre radieuse où la couleur s'absorbe dans la lumière , avec d'étonnantes finesses pour faire corps avec elle, où les costumes ont gardé le jet libre et puissant de la draperie antique. L'Espagne moresque y tient aussi une très-grande place. Grenade avait fait une vive impression sur Henri Regnault. C'était un visiteur assidu de l'Alhambra. Il n'est pas de recoin du palais des rois mores qui n'ait été pour lui le sujet d'une étude à l'huile, à l'aquarelle ou au crayon. Son dernier tableau

V Exécution sans jugement sons le règne des califes à Grenade^ témoigne de cette préoccupation.

Une toile nous a particulièrement frappé. Jamais plus éblouissant bouquet de couleurs ne s'est épanoui pour le plaisir des yeux. C'est une ardeur fraîche, une fraîcheur ardente, une harmonie enchanteresse, une musique de tons, une symphonie de palette qui procurent des sensations que ne cause pas ordinairement la peinture. L'impression en est presque voluptueuse. Pourtant aucune gracieuse nudité féminine n'y déploie ses blancheurs et n'y fait à travers sa beauté un victorieux appel aux sens, c'est le charme même du ton qui agit.

Le sujet est à peu près le même que celui des Femmes d^oAlger, de Delacroix, sans qu'il y ait le moindre rapport entre les deux compositions. Dans une salle de harem, des femmes en riche costume oriental sont assises , ou nonchalamment étendues sur des carreaux et des tapis, prenant le café ou faisant le kief. De splendides étoffes bariolées, des tapis de Perse, de Smyrne et de Kabylie pendent le long des murailles crépies à la chaux, et s'y appliquent comme des mosaïques veloutées. Contre une colonne haute, svelte, élégante, dont le chapiteau ressemble à une fleur, s'appuie une mulâtresse, qui l'entoure

du bras comme on ferait de la taille d'une amie.

Cette colonne est d'un blanc merveilleux, un blanc intense et rayonnant que Decamps chercha toute sa vie sans l'atteindre, une vraie pâte de lumière appliquée au couteau, et qui prend un relief étrange sans le contraste d'ombres rousses et bitumineuses. Pour les délicats, ce blanc trouvé par Henri Regnault est une volupté inconnue, une jouissance toute neuve. Un tel enthousiasme à Tendroit d'une valeur de blanc paraîtra sans doute puéril à ceux qui n'aiment dans la peinture que ce qui n'est pas de la peinture : l'idée, le sujet, le drame, le but moral et les intentions littéraires. Mais nous autres dépravés, qui préférons Paul Véronèse à Hogarth, quoique le grand Vénitien n'ait jamais corrigé personne, nous en jouissons délicieusement. Aucun autre art que la peinture ne pourrait nous donner cette qualité de sensation.

Dans une autre toile plus petite, représentant un sujet analogue avec d'importantes variations d'architecture et de personnages, — thème favori que Fartiste aime à reprendre et qu'il couvre à chaque fois de broderies nouvelles , — nous retrouvons cet adorable blanc épais, crémeux, blond au soleil, glacé, à lombre, de légers frottis bleuâtres. Au milieu du tableau, jetée sur

une de ces tringles de fer qui rejoignent les arcades moresques, une pièce de gaze transparente — quelque étoffe de Brousse rayée de fils d'argent — mêle à ses scintillations des teintes de laque d'une fraîcheur idéale, à faire paraître vineux le carmin de la rose de Schiraz dont le rossignol est amoureux.

Ces deux tableaux ne sont pas absolument finis dans le sens que les philistins attachent à ce mot, mais qui ne craindrait qu'une exécution plus achevée ne fît disparaître ces premières indications si spirituelles, si nerveuses, si certaines, et ne ternît en les fatiguant la virginale pureté des tons?

Une toile d'assez petite dimension pour la multitude de figures qu'elle contient, représente V Empereur du oMaroc sortant de son palais. Rien de plus original dans sa fidélité que la disposition de cette scène. Sur les terrasses des maisons qui, au Maroc, ressemblent à d'énormes dés taillés dans des bancs de craie, et qui forment les premiers plans, se tiennent debout les femmes voilées, les enfants et autres spectateurs qui craignent d'affronter la foule. De ce point élevé, le regard, comme dans une vue cavalière, s'étend sur les cours du palais et jouit de l'ensemble du spectacle. On voit Fempereur à

cheval s'avancer entre deux haies de soldats au milieu d'un brillant état-major. Les musiques sauvages détonnent, les étendards s'agitent, tout le monde court aux armes, et les sais tiennent les chevaux des mouchirs prêts à monter en selle. Tout le peuple se rue au passage du cortège, et ce fourmillement de types et de costumes fournit à Fartiste une occasion de faire jouer et chanter les couleurs qu'il ne manquera pas, comme vous le pensez bien.

Au delà des murailles crénelées du palais, on aperçoit sur un aride escarpement de terrain la casbah blanche avec son étendard rouge au bout de son mât. Des figures microscopiques, qui n'ont pas pu trouver de rileilleures places, de loin regardent.

On s'attendrait à voir bleuir au-dessus de cette scène un pur cid d'Orient^ mais le vent d'ouest amène parfois des nuages de la mer et le ciel est d'un gris mat, dont la neutralité fait valoir le joyeux papillotement de couleur des premiers plans.

Il y a dans ce tableau des parties merveilleusement achevées ; d'autres sont indiquées seulement d'une touche libre, alerte et spirituelle. Ce ne sont pas les moins intéressantes.

Parmi cent projets interrompus par sa mort

glorieuse, Henri Regnault caressait un rêve de tableau gigantesque dans .des proportions à la Paul Véronèse. C'était une sorte d'apothéose de l'islam , dont Clairin , le fidus oAchates de Regnault, le témoin de sa vie, le confident de ses pensées, nous a décrit la composition. Le calife, l'émir Al-Mumenim, le commandeur des croyants, pour employer le style des oMille et une Nuits ^ se tenait debout au seuil d'un palais de la plus riche architecture arabe, dont les portes s'entr'ouvraient comme celle d'un tabernacle. Un fleuve où se reflétait en tremblements lumineux la féerique construction amenait aux pieds du calife, sur des barques traînant des tapis dans Teau , les armures damasquinées et niellées d'or, les vases d'argent, les coffrets incrustés de nacre, les bijoux constellés de pierreries, les brocarts brillants d'orfrois, les étoffes splendidement rayées ^ toutes les richesses des peuples vaincus et surtout, butin encore plus précieux pour le peintre que pour le calife, les belles captives blondes ou brunes aux cheveux tressés de perles, les prisonniers frémissants les bras liés au dos, et, sur un plat d'or d'un curieux travail, la tête du roi ennemi tué dans la bataille.

Ce triomphe devait se dérouler à l'aise en un

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cadre immense. Regnault avait fait élever, pour le contenir et l'exécuter, un vaste atelier à Tanger, et déjà les toiles étaient cousues, les châssis cloués. De nombreuses études avaient été faites, et de ces études la collection qu'on nous a permis de voir en contient une du plus vif intérêt.

C'est l'Alhambra imaginaire, plus splendide que le réel, que Regnault avait créé pour son calife. La disposition est celle que Clairin nous avait indiquée. Au milieu de la façade toute brodée de guipures découpées dans le stuc, plaquée d'azulejos, rayée d'inscriptions à la gloire de Dieu et du sultan, mêlant à des enroulements de fleurs leurs caractères cufiques, historiée de colonnettes en albâtre oriental ou en jaspe fleuri, s'ouvre le porche aux battants de cèdre, au fond duquel devait apparaître, comme dans une fournaise d'or.

L'émir pensif, féroce et doux.

T^Ue devait être l'architecture servant de fond à ces personnages symbolisant les diverses races de l'islam au temps de l'invasion sarrasine , quand l'Orient débordait sur l'Occident et que le croissant faisait reculer la croix. L'artiste comptait beaucoup sur ce tableau pour sa gloire future, car il n'attachait aucune impor-

tance à ce qu'il avait fait jusque alors. Pour lui, le Triomphe de V islam était achevé; il le voyait scintiller devant ses yeux comme un rayon de lumière dans un monceau d'escarboucles. Nul doute, si le coup de fusil de Buzenval ne Feût empêché d'exécuter son rêve, que ce tableau n'eût été l'un des chefs-d'œuvre de Técole moderne.

La manière dont Regnault entend l'aquarelle dépasse en hardiesse d'attaque, en certitude de main et en puissance d'effet ce qu'ont fait de plus limpide, de plus brillant et de plus coloré, les célébrités du genre en Angleterre. Nous avons vu de lui, ce même jour, des morceaux d'Alhambra , des coins de cours moresques, ayant pour plafond un triangle de ciel bleu, des études de colonnes et des chapiteaux rehaussés de quelques points de gouache, d'un éclat et d'une vigueur incomparables. Nous avons remarqué , entre autres choses , un portrait de grande dame en costume espagnol, vue de derrière et ne montl^ant par-dessus l'épaule qu'un bout de pfdfil perdu. La robe, la mantille, les falbalas sont de ce noir profond, velouté et doux, qui n'appartient qu'aux maîtres et qu'on ne trouve que sur la palette de Titien, de Reiiibrandt et de Velasquez.

Ce serait une tâche bien longue, impossible peut-être, que d'indiquer même d'un mot chacun des morceaux peints, lavés ou dessinés que contient cette première série. L'œil voit rapidement ce que la langue et surtout la plume est lente à exprimer. Nous citerons cependant le panorama en quatre feuilles des montagnes de Guadix, au crayon noir; c'est un paysage immense, d'une sévérité grandiose, où Thomme, comme aux époques anté-historiques , n'a pas encore fait son apparition. Il est resté nu, décharné, stérile comme le champ de bataille des cataclysmes cosmiques. Pluton et Neptune y ont lutté tour à tour, l'un poussant ses basaltes des entrailles de la terre, l'autre étalant ses sables en larges nappes. Là, Henri Regnault s'est montré l'égal des plus grands paysagistes de style.

Mais quel dommage de ne pouvoir raconter tous ces croquis faits sur des bouts de papier ramassés derrière le jeune maître, et collés à de grandes feuilles par cet étrange et fidèle Lagraine, à la fois Tami, le modèle et le domestique de l'artiste, un pur bohème de race et de caractère, d'une force d'hercule et d'un dévouement de caniche. Ce serait faire le voyage d'Espagne et d'Afrique, mais alors il faudrait un livre et non pas un article.

Cette exposition, dont la durée sera malheureusement trop courte, n'est pas une apothéose à la gloire du jeune artiste mort si tôt, mais plutôt un acte de notoriété. Il a passé si vite, que le public a eu à peine le temps de le voir et de saluer son génie d'une exclamation. Il ne faisait encore que préparer son avenir, et Ton peut dire, devant cette quantité d'études si diverses, types, personnages, costumes, architectures, paysages, animaux, qu'il avait essayé de toutes les voies et qu'il pouvait aller à la réputation par plus d'un chemin. Quelle conception féconde, quelle intelligence souple, quelle infatigable activité! Il avait inventé un Orient nouveau qui ne devait rien ni à Delacroix, ni à Decamps, ni à Marilhat; il s'était fait de sa propre autorité calife de Grenade et commandeur des croyants; les couleurs de sa palette étaient faites avec les pierreries broyées de récrin des sultanes. Il maniait l'huile et l'aquarelle avec une maestria suprême, et il dessinait des croquis et des portraits à la mine de plomb qui peuvent supporter la comparaison avec ceux d'Ingres. On ne saurait penser sans une amère tristesse à cette perte irréparable. Mais après tout, s'envoler dans un ciel lumineux, la couronne d'immortelles au front, lais-

sant après soi, parmi tant de promesses, quatre ou cinq chefs-d'œuvre réalisés, égaux à ceux des maîtres, quelle ambition d'artiste oserait rêver un plus beau sort!

THÉOPHILï: GAUTIER,

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