‹ Henri RegnaultChapitre 5 sur 9 · SOUS LES ROTS MAURES DE GRENADE · texte numérisé non relu

SOUS LES ROTS MAURES DE GRENADE

EC^VOI VE %OmE

L'exposition des prix et des envois de Rome n'attirera sans doute pas le même nombre de visiteurs qu'à l'ordinaire. Les graves préoccupations du moment s'y opposent, mais cela est consolant de voir que les arts continuent leur développement pacifique et que le travail de l'esprit humain ne s'arrête pas , malgré la grandeur terrible des événements.

Une rénovation se fait dans la peinture, et c'est M. Regnault, Tauteur du portrait de Prim, de la Judith et de la Salomé^ qui ouvre à l'art cette voie que nul pied n'a foulé encore. Il a envoyé de Tanger un tableau d'une originalité si haute, d'une lumière si éblouissante, d'un imprévu si complet, qu'il faut saluer du nom de maître et même de grand maître l'élève capable de pareilles œuvres. Aucun musée ne renferme

une toile analogue. M. Regnault a une manière à lui de concevoir un sujet, de le traiter, d'en faire jaillir un effet inattendu; il voit la nature sous un angle d'incidence particulier qui lui donne des aspects et des colorations auxquels personne n'avait songé. Il découvre, ce qui est le propre du génie, une physionomie inconnue des choses. Ce tableau, le plus étonnant peutêtre que nous ayons vu, a pour titre : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, Un escalier de marbre blanc de quelques marches forme le premier plan de la toile dont il occupe toute la largeur. Il conduit à une salle d'architecture arabe dans le style de la salle des Abencerrages ou de las dos Hermanas à TAlhambra de Grenade, et couverte d'une voûte découpée en stalactites et en gâteau d'abeilles. Tout ce fond est frappé d'une lumière de reflet indiquant au dehors un vif soleil et une ardente chaleur. Il semble qu'il se fasse un grand silence dans ce lieu charmant où vient de s'accomplir une action sinistre ; il y règne comme une solitude et un mystère de sérail. Le crime et le châtiment resteront également ignorés, quand les esclaves muets auront emporté le cadavre et épongé le sang. Nul œil n'a vu, nulle oreille n'a entendu. La victime et le bourreau étaient

seuls. La tête qui vient de tomber était peutêtre une des quatorze têtes que le chef des croyants a le droit de couper par jour, sans en donner aucune raison : celle d'un traître, d'un assassin ou d'un sacrilège dont le forfait ne doit pas être révélé.

Sur les marches a roulé la tête séparée du corps crispé par les dernières convulsions, et se présentant en raccourci. Auprès du cadavre, quelques degrés plus haut, se tient Texécuteur essuyant la lame de son sabre. Voici en quelques lignes le croquis de la composition.

Le justicier, car le nom de bourreau ne saurait convenir à cette noble et majestueuse figure, est un Maure très^-basané, coiffé d'un fez rouge que dépasse le bord d'une calotte blanche, et n'ayant d^autre vêtement qu'une gandourah ou longue robe d'un rose éteint décoloré, 3"ompu^ d'un rose mort comme celui d'une feuille sèche et d'une harmonie extraordinaire. La gandourah, ouverte par en haut, laisse voir une forte; ossature de poitrine et de larges pectoraux qxli indiquent une grande vigueur. D'un mouvement superbe, il passe lentement le damas de sa flittah sur le pan à demi relevé de sa robe, qu'un reflet éclaire au-dessous et teint d'une lueur orangée sur laquelle se dessine le bas de

ses jambes brunes et nerveuses. Détournant un peu la tête, il jette de haut, sur le cadavre abattu, un regard indéfinissable à la fois dédaigneux et mélancolique, d'une férocité douce et rêveuse , et empreint du fatalisme oriental : c'était écrit! Nulle colère, nulle indignation.

La rage impuissante, la haine furieuse se lisent, au contraire, dans le regard que la tête coupée renvoie à la tête vivante. La bouche se tord convulsivement, les traits se contractent d'une façon hideuse, et les tons bleuâtres du crâne rasé donnent à ce chef un aspect étrange et fantastique. Le corps du supplicié a glissé sur les marches et ses bras renversés cachent à demi le moignon du col d'où le sang jaillit et se répand en flaques rouges sur la blancheur du marbre. Cette tache de pourpre, d'une incroyable richesse de couleur, est la note tonique, la dominante du tableau. Là le sang a cinglé avec force, éclaboussant les degrés ; ici il sMtale plus * largement répandu. Plus loin il coule en longs filets ou se coagulé en gouttes épaisses ; cela e'st d'une vérité qui ne se devine pas. Il faut que le jeune artiste ait vu à Tanger quelque décapitation à l'yatagan , et l'on pourrait même croire que c'est ce spectacle qui lili a suggéré l'idée dé sa composition*

C'est un parti-pris d'une rare audace d'avoir placé au milieu d'une toile cette grande plaque sanglante ; mais ici l'horreur n'est pas le dégoût. Au point de vue de l'art, il y a beauté. En regardant ces tons splendides, nous songions à la comparaison homérique du sang coulant comme des écheveaux de pourpre sur la cuisse d'ivoire de Ménélas. Le vers d'Alfred de Musset :

Et taché de leur sang, tes marbres^ ô Paros î

nous revenait en mémoire ; de même que le geste superbe du justicier nous avait rappelé l'ange vengeur « essuyant son épée aux nuées, » dans le dénoùment de Ratbert, Ce rouge, qui semble pris à la palette de Rubens avec des tons de flamme et de rubis, demandait sa couleur complémentaire, et, en harmoniste habile, M. Regnault a vêtu d'un doliman et d'un pantalon à la turque verts le corps de son supplicié, faisant jouer à la manière orientale les nuances de la même couleur.

Ainsi le pantalon a le vert sombre, presque noir, du velours, la veste le vert mat du drap, le revers des manches le vert lustré et plus blond du satin, et pour que toute la gamme soit épuisée, un ornement en losange d'un vert prasin se découpe au coude du bras qui n'est pas

engagé sous le corps. Mais il faut rattacher cette valeur verte à la valeur rosée du tableau, et une ceinture rose s'enroule autour du cadavre. La coupole moresque, criblée de points de lumière qui pétillent à travers le délicat fenestrage des baies, est baignée d'une atmosphère rosâtre que réchauffent des tons orangés. Un luisant miroite sur Témail des aiiilejos. revêtant à hauteur d'homme la paroi des murailles, et parmi les ^irradiations se distinguent quelques jets de sang, rappel de la plaque rouge centrale. Il est difficile de construire avec un artifice plus savant une symphonie de couleurs. Aussi Fceil éprouve-t-il une satisfaction complète devant ce tableau, dont l'éclat éblouissant ne détruit pas l'harmonie. Lâ peinture de M. Regnault est tellement pénétrée de lumière qu'elle produit à côté des autres tableaux l'effet d'un vitrail traversé de soleil. Tout paraît décoloré et teri*eiix quand oîl Ta regardée.

Avec V Exécution sans jugement . M. Regnault a envoyé une magnifique copie du célèbre tableau del^ Reddition de Èréda^ de Velasquez, plus connu sous le nom de Tableau des lances, à cause de la forêt de piques qui se dessine au coin du cadre.

TROIS AQ.UARELLES

C'est en plein Orient que nous transportent ces splendides aquarelles qu'on croirait exécutées sous rimmuable azur du ciel d'Afrique et non sous ce triste dais de brouillard qui recouvrait Paris pendant les mois d'hiver du siège. La première représente une jeune femme couchée sur un divan, dans un costume oii dominent ces étoffes aux blancheurs transparentes traversées de raies mates. Ces blancheurs font l'effet du camélia entouré de fleurs variées qu'on place au milieu des bouquets de bal; elles attirent et concentrent la lumière, et leur éclat se répand par douces ondulations sur les teintes fraîches qui les environnent. La femme, à demi allongée, dans une pose assouplie par les langueurs du kief^ rappelle cette délicieuse Haoua dont Fromentin , dans une année au Sahel^, trace un si délicieux portrait avec une plume

qui vaut son pinceau. On ne saurait trop admirer rétonnante harmonie de ces étoffes , de ces tapis, de ces accessoires de couleurs disparates en apparence, mais dont les contrastes se résolvent en accord parfait. Depuis les Femmes d^oAlger^ d'Eugène Delacroix, aucun peintre n'a su mieux baigner d'une ombre limpide le chatoiement d'un riche intérieur moresque.

La seconde de ces aquarelles a pour sujet un intérieur encore , mais d'une signification et d'une valeur toutes différentes. Sur un divan encombré de carreaux de brocart, de soie ou de maroquin, est assis ou plutôr accroupi un jeune homme nu jusqu'à la ceinture, basané presque comme un mulâtre et le bras s'appuyant au genou avec un mouvement plein de science et de hardiesse. C'est une figure étrange. Une espèce de turban négligemment enroulé lui recouvre le front de ses larges plis et projette sur ses yeux une ombre mystérieuse. On dirait un Manfred ou un don Juan oriental ayant connu peut-être une autre civilisation et voulu changer de blasement. En regardant ce corps amaigri et nerveux , consumé d'ardeur, nous pensions au héros de Namouna, à cet Hassan d'Alfred de Musset, qui s'en était allé réchauffer son scepticisme au pays du soleil, quittant le

cigare pour le haschich. Le peintre n'a probablement pas eu cette idée, mais son aquarelle la suggère : Tennui de la volupté, le désir de Tinconnu, la fatigue des paradis artificiels comme les appelle Baudelaire, se lisent sur ce visage ravagé, mais jeune encore malgré les excès.

Sur les épais tapis qui jonchent le sol est étendue une jeune femme qui, les épaules adossées ail divan, enveloppée d'une gandourah noire à capuchon entr'ouverte à la poitrine, dont la blancheur ressemble à la lune sortant d'un nuage sombre, laisse errer nonchalamment ses doigts teints de henné sur les cordes d'une guzla dont elle s'accompagne. Le chant s'exhale comme un soupir de ses lèvres distraites. Elle sent qu'elle n'est pas écoutée et stiit son rêve. Rien de plus séparé que ces ddux êtres, tous deux jeunes et beaux, placés aiix deux bouts d^un divan.

Le luxe qui les entoure a une richesse sourde, une ardeur sombre et comme une gravité funèbre, malgré la violence des tons conservés dans l'ombre avec une superbe maestria dé coloris. Ce ne sont que rideaux et portières d'étoffes où s'est épuisé l'art de l'Orient, que tissus magnifiques , que tapis de Smyrne, de Kabylie ou de Turquie, que plateaux incrustés

de nacre, armes constellées de pierreries, nar-=ghilés du Khorassan, et cependant il y a queU que chose de tragique sous cet amoncellement de splendeurs. Cette chambre pourrait servir de fond à quelque scène de jalousie et de meurtre. Le sang ne ferait pas tache sur ces tapis d'une pourpre sombre.

La troisième aquarelle n'est qu'un simple bouquet de palette, un sélam de couleurs orientales épanouies dans un rayon de lumière; elle représente une cadine ou une odalisque se tenant debout au milieu de sa chambre et comme ravie de sa beauté et de son costume chatoyant; tout cela fait au premier coup avec une fraîcheur et une limpidité incomparables. Le peintre, tout en maintenant sa volonté, a su profiter admirablement des heureux hasards de Taquarelle.

Page 1