Henri Rochefort
Le trente et un janvier 1831, l'officier de l'étatcivil du quatrième arrondissement de Paris, dressait l'acte de naissance suivant :
Du trente et un janvier mil huit cent trente et un, deux heures après midi, acte de naissance de Victor- Henri, du sexe masculin, né hier à deux heures du matin chez ses père et mère, rue de Grenelle-Saint-Honoré, n° 38, quartier de la Banque de France, fils de Claude-Louis-Marie de Rocliefort-Luçay, homme de lettres et de Marie-Françoise-Nicole Morel, son épouse. Sur la déclaration faite en l'hôtel de la mairie par le père de l'enfant qui nous l'a présenté, en présence de Pierre-François Leconte, âgé de quarante-trois ans, joallier, demeurant rue Saint-Honoré, n° 353 et de Joseph- Mathurin Brisset, âgé de 38 ans, officier de
cavalerie, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 5, lesquels après lecture faite ont signé avec le déclarant.
De Rochefort-Luça.y
Le conte, Brisslt.
L'adjoint au maire du quatrième
arrondissement de Paris, v D. A. Viguieii
Par son père, l'enfant malingre dont l'adjoint, M. Viguier, enregistrait le nom, après déclaration de Pierre-François Leconte — un joallier légitimiste — et de Jbseph-Mathurin Brisset — un officier de cavalerie royaliste, gendre de M. Lourdoueix, propriétaire de la Gazelle de France et lui-même rédacteur de cette feuille — appartenait à Tune des plus anciennes familles de la noblesse bourguignonne.
- Par sa mère, il était de roture. Le sang du peuple coulait dans ses veines, sang de républicain fier, il est vrai, sang de héros des grandes épopées de i'an II, sang de patriote, comme nous le ver- •rons plus lard, en esquissant les traits saillants de la carrière militaire de son aïeul maternel.
Donc, autour de ce berceau, un double prestige : la nol ilesse du nom et la noblesse du cœur.
L'enfant, devenu homme, biffera la première liment, pour ne faire de toute sa vie qu'une haute revendication de la seconde.
Quant il naquit, le comte Victor-Henri était le quatrième enfant du marquis Claude-Louis-Marie.
LES ORIGINES à
La famille, composée de six personnes, dont trois filles, se trouvait à cette époque dans une situation •de fortune assez précaire. Sa ruine datait de la Révolution.
Avant 1789, en effet, le chef de la communauté d'alors, pater familias, M. Armand de Rochefort- Luçay, grand-père de Y auteur de la Lanterne, possédait des fiefs importants, parmi lesquels les superbes bois de Rochefort, voisins de la forêt de Rambouillet, dans le Hurepoix, et la baronnie de Luçay, sise dans le Berri, près de Valançay, à peu de distance du château fameux de la duchesse de Dino, domaine actuel des Talleyrand-Périgord.
Mais, dès le début de la Révolution, prévoyant les suites fatales de l'immense mouvement populaire et persuadé de l'anéantissement inévitable et définitif des privilèges, flairant aussi les arrêts de confiscation qui, planant déjà, s'abattraient bientôt sur les propriétés des nobles passant à l'étranger, l'ardent royaliste vendit ses biens. La liquidation se fit dans des conditions normales. Par malheur pour le vendeur, le paiement en fut effectué en assignats, et la régularité même de l'opération tournant contre le fugitif, consomma à jamais son désastre en l'empêchant, dans la suite, lors de sa rentrée, de participer pour une part quelconque, à la répartition du milliard des émigrés.
En juin 1791, le marquis de Rochefort- Luçay s'était enfui de Paris. Attaché à la maison de
i LES ORIGINES
Monsieur — le comte de Provence — il avait suivi à Bruxelles, puis à Coblentz ce frère du roi et les événements qui se déroulent nous le montrent à quelques années de là, colonel dans l'armée de Condé. La marquise qui était restée dans la capitale, durant les premiers temps de l'émigration de son mari, faisait à son tour ses préparatifs de départ et se disposait à l'aller rejoindre, quand déclarée suspecte, dénoncée, arrêtée, elle fut enfermée avec son fils, Claude- Louis-Marie, âgé de deux ans, dans la prison de la Conciergerie.
Certes, on peut trouver inique et cruelle cette rigueur employée contre les royalistes, mais on ne saurait oublier les circonstances difficiles au milieu desquelles fut pratiqué ce système farouche. Ceux mêmes qui furent victimes de ces mesures ne sauraient du moins leur refuser le bénéfice de la logique. Elles peuplaient les prisons républicaines de conspirateurs et d'ennemis jurés du régime républicain. Quelle stupéfaction n'eût point réservée à l'ex-captif de 93, au père d'Henri Rocbefort, — si la mort ne L'eût couché dans le linceul en avril 1S71, — le spectacle de cet illoe : son propre fils, républicain convaincu qu'il aimait et dont il respectait les amours républicaine, maltraité, jeté pour une lutte vaillante contre l'empire, dans les cachots de la troisième République !
Pendant toute la durée de cette terrible détention, qui se prolongea jusqu'en thermidor, Mmc de Rochefort-Luçay eut toutefois la consolation de se voir toujours traiter, elle et son enfant, avec les plus parfaits égards. Les gardiens de la sombre geôle avaient même voué un culte si affectueux à l'espiègle et charmant bambin qu'ils se disputaient la joie de le promener dans les couloirs, de lo récréer sans cesse, de le sortir dès que les loisirs de leur service le leur permettaient.
Ce fut dans la salle affectée au jeune détenu et à sa mère que fut amenée M®0 Du Barry, lors de son transfert de Sainte-Pélagie à la Conciergerie. Jusqu'alors ces mornes voûtes n'avaient vu que des douleurs stoïques, des tristesses muettes. L'emprisonnement d'un enfant y avait glissé un rayon d'aurore et fait éclater un rire inconscient et argentin plus lamentable peut-être que les tristesses et que les douleurs. La venue de la courtisane de Louveciennes traîna dans la prison la note inconnue et piteuse des récriminations stériles, des plaintes et des dénonciations lâches, des superstitions écœurantes, en un mot la peur de la mort. La veille de la comparution de la favorite devant le tribunal révolutionnaire, une dame noble, voisine de cellule de Mmc de Rochefort, ayant été absoute par les juges et les jurés présidés par Dumas, rentra à la Conciergerie après son acquittement afin de prendre les objets et les vêtements
qu'elle avait laissés dans la prison. Comme elle changeait de bonnet avant de sortir, Jeanne Vaubernier lui prit des mains la coiffure qu'elle avait quittée, se la mit sur la tête, prétendant que cela lui porterait, à elle aussi, bonheur. Mmc deRoehcfort ramassa le bonnet abandonné par la Du Barry et tombé par terre. Elle le conserva comme un souvenir curieux de ces journées grandes et tragiques.
Mais \r bonnet de la dame acquittée ne sauva pas l'ancienne maîtresse de Louis XV. Et la coiffe de la favorite ne perdit pas Mme de Rochefort. La ière, condamnée à mort, fut exécutée le 1S frimaire, la seconde recouvra la liberté le 9 thermidor (1).
(1) On a constamment essaye afin de sauvegarder la dignité de Marie-Antoinette de lui attribuer une sorte de répulsion invincible pour la Du Barry. Il était indispensable sans doute pour la sanctification rêvée de la « reine martyr » que ses partisans et canonisateurs la montrassent pure de tous rapports avec une fille. Or il résulte des aveux (ails à la Conciergerie par la Du Barry à la marquise de Rochefort que la châtelaine de Louveciennes était sur le une intimité complète avec l'Autrichienne.
Celle-ci recevait celle-là aux Tuileries, très-souvent, le soir, non ostensiblement. Elles avaient ensemble à l'insu du roi qui, lui, détestait sincèrement la Du Barry des conciliabules, véritables consultations politiques durant lesquelles se tramaient ces intrigues sans fin que Marie-Antoi- . depuis son arrivée à la cour jusqu'à l'instant de son départ du Temple dans la charrette sinistre, se plut à
Et la reine avait fait don à Jeanne Vaubernier, comme
Tandis que, en haine des idées nouvelles, l'aïeul paternel du futur député de Belleville combattait contre la République de concerl avec les alliés, son aïeul materne] — saisissant conlraste — luttait pour la défense de la patrie et le salut des institutions républicaines.
Engagé volontaire et promu rapidement au grade de capitaine, le patriote Morel prenait part, à l'Est de la Franco, aux batailles épiques livrées par les « tailleurs, les cordonniers et les lourdeaux » aux princes et aux rois coalisés ! Sous l'Empire, après Eekmuhl, blessé grièvement, il avait dû quitter l'armée et réintégrer ses foyers. Sa convalescence fut pénible et longue. Un sacrifice suprême, imposé à son âme toute française,
sceau de leur amitié mutuelle, d'un médaillon enrichi de diamants contenant son portrait en miniature et une boucle de ses cheveux Ce bijou qui ne (igure pas dans la nomenclature des objets retrouvés à I.ouveciennes, donnée par MM. de Goncourt en leur ouvrage sur la Du Barry, avait cependant été enterré dans cette propriété par la courtisane; il est probable, qu'en dépit de son aflbllement, dans ses révélations « entre les deux guichets » celle-ci eut assez cle présence d'esprit encore, pour taire l'endroit où ce présent compromettant ét.iit eau hé.
Quelque scrupule que l'on ait à accueillir certains renseignements émanant surtout des intéressés, comment hésiter sur le compte de ceux qui précédent? Ces confidences ne pouvaient avoir de la part de la Du Barry l'intérêt ou la vanité pour mobile. Le moment eût été mal choisi pour se montrer vaine et l'intérêt était loin de consister alors dans la confession d'accointances avec la reine.
vint l'arracher au repos dont dépendait sa vie et le tuer.
La Dation, d'abord surmenée par Bonaparte et conduite par lui à la victoire, est maintenant vaincue.
Les frontières sont, de tous les côtés à la fois, envahies. Le sol est foulé par l'étranger.
Les Prussiens, sous Blucher el Sacken, occupent la Ferté-sous-Jouarre, Montmirail, Melun, Château-Thierry. Les Autrichiens sont à iNangis, à Donnemarie, à Monte reau, à Méry-sur-Seine, à Provins. Augureau a ouvert les portes de Lyon. i;i\ est aux mains de Wellington !
La bataille indécise d'Arcis-sur-Aube, laisse libre pour les alliés le chemin de Paris.
Vingt mille hommes qui maudissent l'empereur mais dans la poitrine desquels vibre l'amour de la patrie, se ruent aux villages de Pantin, de la Ville Belleville et de Romainville.
Vingt mille contre les quatre-vingt mille Autrichiens de Schwartzenberg, contre les cent mille Prussiens de Blucher !
La résistance désespérée hisse six canons sur les hauteurs de Montmartre et quatre sur la Butte I lumont.
ce dernier point, le capitaine More! debout | de l'une de ces pièces commande et pointe.
H ne survécut que quelque jours à la défaite. Durant l'énergique action, ses blessures s'étaient
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r'ouvertos. Il paya d'un trépas glorieux son patriotique dévouement.
L'aube pale de 1815 s'était levée. Rentré dans les fourgons allemands, Louis XVIII avait été installé sur le trône. L'heure des émigrés et de la curée royaliste allait sonner.
Pendant toute la période du premier empire, Glande-Louis-Marie de Rochcfort avait mené une existence pauvre. Et c'est, sans conteste, à cet état de pauvreté qui le contraignit de lionne heure au travail, qui lui fit journellement, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée, frôler tant de misères affreuses, toucher de son doigt d'adolescent sensible tant de plaies sociales saignantes, qu'il dut, en dépit de ses idées légitimistes, acquérir et garder un esprit d'indépendance dont il faut lui savoir gré et le louer. Quand ce fils d'émigré pouvait, par son père, tout obtenir du régime nouvellement établi, il faut, quelque hostilité que l'on professe à l'égard de ses doctrines et de ses convictions conservatrices, s'incliner devant son caractère honnête et ferme qui le fit émerger de cet océan d'affamés en quête de places, dépouilles républicaines ou impérialistes, et qui lui fit préférer vivre de sa plume, du culte <]>'< lettre-;, et traverser sans souillure de sang ou d'or ce i honteux de répression et de servitude.
Afin de délivrer sa mère des lourdes chai que faisait peser sur elle, depuis l'exil du colonel
|H LES ORlOUfBS
de l'armée de Condé, les frais de Bon éducation, le-Louis-Marie entra, vers la fin do, 1807, commis dans un magasin de librairie -du passage des Panoramas. Après isij, ce fut au milieu de ces légions de romans, de revues et de classiques que M. de Millius, comme gouverneur de l'île •bon, vint trouver le jeune homme, et que celui-ci troqua sa place maigre de commis contre lt-s fonctions plus grasses de secrétaire général de l'île.
11 alla donc prendre au plus vite possession de Iministra seul en réalité la colonie, M. de Millius, gravement malade, ne pouvant barquer et devenant, ipso facto, un gouverneur in partibus.
Mais la administrative a de ces exigen-
- - auxquelles ne put S'- plier le tempérament «In jeune fonctionnaire. Si le gouvernement fut satisfait de la gestion de son représentant, le secrétaire ne le fut pas, fin, de sa • . M ilgré les relations amicales qu'il avait er avec les hommes ! is plus éminents de la colonie, au nombre desquels figuraient les parentsde l'honorable .M. «le Mahy, le questeur actuel de l'Assemblée, et eux de M. Laserve, l'un de plus sympathiques députés; .piei.pn' atténuation encore qu'un commerce intellectuel semblable irtâtau joug rude du fonctionnarisme, au bout de trois ou quatre ans, M. de Rochefort renonça
aux pompes autoritaires, à leurs profits et à leurs œuvres, et demanda Bon rappel à Paris.
Le ministre essaya vainement par les promesses les plus séduisantes d'amener son subordonné à retirer sa démission. Ayant tenté comme argument suprême d'envoyer la croix du Saint-Esprit et le brevet de chevalier de cet ordre au secrétaire général, celui-ci reçut la décoration à l'instant où il mettait le pied sur le bateau appareillant déjà et se disposant à faire voile vers la France. Loin de se laisser inlluencer par l'offre de cette faveur in extremis^ le jeune homme prit la croix et la lança immédiatement dans la mer. Ainsi fut consommé à tout jamais sa rupture avec l'administration gouvernementale de son pays.
On s'étonne, en vérité, en présence d'actes qui trahissent une indépendance aussi frondeuse, que M. de Rochefort ait réussi à accoupler en son esprit un si grand amour de la liberté à une si grande vénération de ce qui est l'absolue négation du principe d'émancipation, c'est-à-dire le royalisme.
De retour à Paris, l'ex-protégé de M. de Millius se mit aussitôt enquête de travaux littéraires. Ses recherches aboutirent et le firent entrer bientôt au Drapeau blanct le journal de Martainville où ses collaborateurs se nomment MM. de Genoude, Lourdoueix et Brisset. Puis, pour augmente]
lurces, il aborde La littérature théâtrale de genre et lait, soit seul, soit de compte-à-demi avec
les auteurs fêtés de l'époque, Ferdinand Langlé, Bayard, Carmouchc, Darlois el Lopez, desvaudea remplis de verve, donl la pluparl eurent des ssants : For, l'évéquc, [es Pages et les Poissardes, les Majuig rions ou le marché aux chevaux, la Mère Martin ou le diable s'en mêle, la Belle tourneuse, les M /stères de Passj. Sa première pièce, Werther ou les égarements d'un cœur -A', en collaboration avec Georges Duval, et jouée par les acteurs célèbres Potier et Brunet aux Variétés, commence l'èredes imbroglios abracadabrants, donne le signal des charpentes les plus étourdissantes, des impossibilités les plus écheve-
C'est probablement dans un des cénacles littéraires el artistiques qu'il fréquentait, chez le fameux peintre Guérin, qu'il fut présentée la jeune DUe dont il demanda et obtint la main : .Mlle Nicole Mord. Ce qui nous le fait supposer, bien qu'Henri Rochefort n'ait été en mesure de nous fournir à ce sujet que des renseignements très vagues, c'est qu'il résultedc certains documents comj mises par nous, que des liens de parenté unissaient la famille de l'incomparable portraitiste de Klébcr et celle du brave officier tombé au champ d'honneur eu Isl (. Le fils de Guérin épousa l'une des deux enfants du capitaine patriote Mord et devint ainsi le beau-frère de Claude-Louis-Maric et l'oncle par alliance d'Henri Rochefort.
Noua nous sommes attardé à dessein sur les origines paternelles et maternelles de L'éminent écrivain dont nous avons entrepris de placer sous les veux du public la biographie. Nous avons tenu à mettre scrupuleusement en lumière le caractère de ses ascendants, à observer leur manière d'être, dans la mesure que comporte le cadre qui nous est assigné. .Nous ne croyons pas qu'il soit possible, sans un pareil travail, d'arriver à la connaissance parfaited'unc individualité. Les procréateurs transmettent à celui qu'ils engendrent toutou partie de leurs qualités ou de leurs imperfections morales, modifiées parfois suivant le milieu dans lequel se meut et vit ce descendant, mais, souvent aussi, intactes, cheminant en lui sans fusion aucune, sans l'ombre de frottement, comme des forces distinctes et parallèles On a même eu fréquemment à constater ce phénomène : une capacité ou une incapacité disparaissant en apparence chez l'enfant, mais subsistant entière en lui en réalité, à l'état latent, comme un feu qui couve, et surgissant tout à coup avec la violence d'un effort longtemps comprimé dans la génération d'un degré plus reculée.
Il est évident, dès lors, sans vouloir, en quoi que ce soit, nier la faculté du libre arbitre, que du tempérament des ascendants résultera une pression fatale. Et il y a des probabilités énormes pour que telle individualité, placée dans des situations analogues à celles au milieu desquelles
1 i LES ORIGINES
B'ébattireal ses ancêtres, se conduise d'une façon presque identique. Tel acte de l'enfant portera l'indélébile empreinte des puissantes attaches paternelles, tel autre sera marqué il»' l'estampille la plus pure du tempérament maternel. Un troisième enfin représentera la somme ou la différence de ces deux influences combinées; ceci est l'indiscutable et éternelle loi de la nature. Il était donc logique de s'enquérir des causes dont on sera, à courte date, appelé à envisager les effets.
L'ENFAJSCE
De son mariage avec Marie-Franroise-Nicole, Claude-Louis-Marie de Rochefort avait eu quatre enfants. Trois filles : Palmyre, Caroline et Emilie; un fils: Victor-Henri.
Le jour de la naissance de ce dernier, le père salua l'entrée de son héritier dans ce monde, de ce cri douloureux: « Trop tard venu! » dont voici l'explication. La profession de littérateur et de vaudevilliste était loin, vers 1830, d'être aussi lucrative que maintenant. Les succès les mieux mérités et les plus francs n'avaient pas, comme aujourd'hui, la fortune pour corollaire, et beaucoup de gens d'esprit réputés pour la production d'œuvres remarquables, étaient également renommés pour l'excès de leur pauvreté. Le bagage du marquis homme de lettres constituant désormais
lti L ENFANCE
L'unique moyen d'existence de la famille, quoiqu'il eût toujours eu l'ardent désir de posséder un Çih, l'ancien gouverneur de Bourbon voyait avec une appréhension vive se dresser pour celui-ci les incertitudes de l'avenir. Les trois aînées avaient, effe livement, par les sacrifices qu'imposent une triple éducation à faire, une triple instruction à donner, détruit déjà l'instable équilibre budgétaire.
.Mais M. de Rochefort avait tort de s'inquiéter. lépenses qu'entraînent les soins matériels et moraux les plus minutieux sont, durant l'enfance, relativement faibles. Quand poindra l'adolescence et que les allocations semestrielles à fournir à l'écolier prendront îles proportions auxquelles ne pourront subvenir les moyens pécuniaires de ses parents, le jeune homme fera montre alors d'une intelligence si remarquable et si remarquée, que ses chefs hiérarchiques, les proviseurs, demanderont son séjour gratuit dans leur collège. Ils regarderont, comme une compensation suffide la bourse scolaire obtenue, la réclame qu'en retour ^h'~, leçons d muées et de la nourrilure reçue, le bon élève, lauréat probable au grand concours, piquera ainsi qu'uni' étoile scintillante' au fronton de l'institution dirigée par eux. Nous aurons dans la suite à nous occuper p us de détails de ers calculs et de ces rêves.
Si, dès l'âge le plus tendre, nous considérons
l'enfance 17
le bambin, au physique, voici l'aspect qu'il nous ente : une tète énorme, un front proéminent, surmonté d<* touffes de cheveux châtains frisés d'une épaisseur et d'une abondance prodigieuses, des yeux vifs, bleu clair, enfoncés profondément sous L'arcade sourcillière, un nez un peu dévié, une bouche moyenne, des lèvres minces, un teint mat, une face anguleuse, dont les saillies iront en s'accentuant toujours, imprimant à cette physionomie mobile un caractère très net, spécial, quelque chose d'étrange et de sympathique, de méphistophélique, dira-t-on au moment de la création de la Lanterne et de'la lutte contre l'Empire, et on aura raison.
Au moral, ses actions vont répondre et le portraicturer.
D'abord, avant tout, un ardent besoin de liberté. C'est là la première manifestation de l'héritage paternel. Tout ce qui se ressent de la contrainte ou de la subordination devient, pour l'enfant, intolérable. La petite école tenue par M. Buttet, sise à l'extrémité de la rue Jean-Jaques-Rousscau et à laquelle une vieille domestique, depuis longtemps au service de la famille, conduit Yiclor-IIenri chaque matin, apparaît à celui-ci comme la monstrueuse citadelle de la torture et de l'esclavage. Pauvre M. Buttet! il était bien doux cependant. Mais fùt-il plus doux cent fois encore, le jeune révolté ne peut s'astreindre au silence imposé par
Ifl l'enfance
le maître; à l'observance de tel ou tel maintien; à ces restrictions incessantes ; cà ces continuels rapi L'ordre.
Le suplice qui en résulte amène une rupture de ban. Un jour l'enfant, laissé par son mentor à la porte de l'école, s'attarde dans le couloir, flâne, esquive la surveillance et se sauve à la promenade au lieu d'entrer. Et lorsque, errant, affamé, fatigué, il lui faut réintégrer le domicile légal, il invente, pour ses parents confiants, cette excuse, fort acceptable d'ailleurs : la maladie soudaine et grave de M. Buttet. Le lendemain, afin de couvrir une seconde escapade, il donne — à cette question de sa mère, surprise de le voir revenir avant le délai prescrit à la maison : Pourquoi o'es-tu pas resté à l'école? — cette réplique inouie : « maman, voilà ce qui arrive, M. Buttet mort. »
Et cette histoire, au dénouement proche et gros de punitions, se prolonge jusqu'à ce que l'universitaire, sorti de son tombeau imaginaire, la détruise par une simple visite et se ressaisisse de notre évadant.
Ce fut sans doute à cette horreur du pensionnat et à l'école buissonnière, fille de cette horreur, que Henri Rochefort dut son amour précoce pour le théâtre et pour la littérature dramatique, qu'à l'instar de suri père il cultiva et dans laquelle, ainsi que l'ex-gouverneur de Bourbon, il réussit pleine-
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ment plus tard. Les loisirs forcés que lui créa la fausse maladie du pédagogue lui permirent d'assister à une soirée dont le souvenir resta à jamais gravé dans sa mémoire et qui fit sur son esprit enthousiaste la plus profonde impression. Un soir que, durant ces vacances louches, Mme de Rochefort, assise sur une chaise, dans le jardin du Palais- 1 loyal, y prenait le frais avec son fils, elle vit venir à elle son mari.
a Puisque Henri n'est pas obligé de se lever de bonne heure pour se rendre à l'école, dit-il, venez donc avec moi, j'ai une loge de face aux Français. Il y a une petite débutante, elle joue devant les banquettes vides, il n'y a personne dans la salle, mais elle joue d'une façon extraordinaire ! »
La débutante dont parlait M. deRochefort remplissait dans Horace (12 juin 1838) le rôle de Camille. « Elle était petite et grêle, médiocrement « jolie, les pommettes des joues saillantes, le men- « ton aminci, le front singulièrement convexe, mais « au-dessous de ce front brillant des yeux tour à « tour ardents comme la colère et profonds comme « la pensée. Le cou maigre et noir élevait la tête « avec une remarquable dignité; les bras frêles, « qui se rejoignaient par les deux mains, dessi- « naient en tombant deux lignes gracieuses et, « quand elle s'avançait, un mouvement particulier « des épaules marquait pour ainsi dire le rhythme
f?0 l'enfance
« do aes pas. Sa voix était grave et voilée, mais » voilée par une fièvre intérieure. Si calme qu'elle • parût, elle exhalait un feu qui se eommunio (j naît aux spectateurs, et cela, du reste, sans o aucun effort, Bans éclat qui passât la mesure. »
Elle se nommait Melle Rachel.
A huit ans de là environ, dissimulé dans son pupitre du collège Saint-Louis, le futur pamphlétaire écrivait en réminiscence de cette soirée pleine d'émotions une tragédie en cinq actes inédite, — André Vésale, — que nous retrouvons à Genève, parmi les papiers traînés en exil, dans le naufrage politique momentané. Nous ne pouvons -ter à l'envie de reproduire quelques-uns de ces vers « émanés » d'une plume de seize ans.
André Vésale, on le sait, passe pour l'inventeur de la dissection. La légende prétend qu'ayant surpris sa femme en flagrant délit d'adultère, il attendit l'amant, le tua et, l'ayant disséqué, l'apporta à l'état de squelette sous les yeux de l'infidèle, à qui il dit : « Reconnaissez-vous celui que vous aimiez? » Il mourut sur le navire qui l'emportait, après sa condamnation par l'Inquisition pour malé-