CHAPITRE VI
La Suppression des Couvents.
Certains faits se rattachant à la suppression des couvents de femmes en Angleterre nous engagent à tracer en quelques pages un tableau de la situation qui leur était créée. Tout concourait à rendre la dissolution des établissements conventuels et la dispersion de leurs membres plus terribles pour les religieuses que pour les moines. La femme contrainte de quitter l'existence retirée du cloître et les nombreux secours qu'elle offrait à la piété, pour aller habiter un monde auquel elle resterait toujours étrangère par quelque endroit, se trouvait évidemment placée dans une position plus dangereuse et plus intolérable que n'était celle de l'homme. Le moine, qui était aussi un prêtre, pouvait entrevoir un avenir dans l'exercice de sa profession sacrée, et, si faible que fût pour lui la chance d'obtenir une cure ou une autre fonction sacerdotale, à une époque où Henri VIII s'efforçait par tous les moyens de détruire l'influence du clergé et de diminuer le champ de ses occupations, — la simple pers-
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pective d'un débouché possible adoucissait l'amer désespoir des expulsés. Mais aux yeux de la religieuse ne brillait aucune lueur de consolation. Alors même que les circonstances de son renvoi eussent été plus favorables, ou qu'elle se fût retirée de son plein et libre gré, son avenir ne pouvait manquer d'être sombre et incertain, car les vœux qui enchaînaient son cœur et sa conscience l'isolaient fatalement du milieu séculier où elle était forcée de vivre. L'ecclésiastique, fût-il violemment dépouillé de son habit religieux et contraint de cheminer par le monde dans la pauvreté, ne pouvait se voir enlever le caractère sacré qu'il tenait de son état. La rehgieuse, bannie des murs de son couvent démantelé, et privée du voile de sa profession, était réduite à souffrir, au milieu d'une société brutale et antipathique, les tourments d'un martyre quotidien.
A l'époque de la Dissolution, il y avait environ cent quarante couvents de femmes en Angleterre. Un peu plus de la moitié d'entre eux appartenaient à l'ordre de Saint-Benoît. Ils étaient disséminés sur toute l'étendue du pays; mais le comté d'York en renfermait un plus grand nombre qu'aucun autre. La plupart ne possédaient pas un revenu annuel assez élevé pour les mettre à l'abri de la loi qui fit tomber au pouvoir d'Henri Ylll les petits monastères. Dans le seul comté d'York, plus de la moitié des couvents furent supprimés grâce à cet Acte de Dissolution.
A l'éloge de la discipline et de l'ordre qui régnaient alors parmi les religieuses, il suffit dp rappeler que Layton et Legh eux-mêmes ne peuvent, dans leurs fameux « comperta», produire qu'un nombre relativement restreint d'imputations nuisibles à leur bonne
renommée. N'oublions pas que les rapports de ces dignes émissaires de Crumwell embrassaient à peu près treize comtés. Or il n'y a que vingt-sept religieuses qui soient accusées d'immoralité à un titre quelconque : et sur ces vingt-sept religieuses, on est en mesure de constater que toutes, sauf une dizaine, furent plus tard pensionnées (1). Détail remarquable : Layton et son collègue ne peuvent citer, en tout, que deux religieuses qui désirent secouer le joug du cloître, et encore avaient-elles attendu jusqu'au jour où elles furent assujetties à des injonctions vexatoires, dont le but avoué était de rendre insupportable la pratique de la vie religieuse.
Les rapports ultérieurs des commissions mixtes s'accordent tous pour témoigner de la parfaite moralité des couvents. Ainsi, les Sœurs Blanches de Grâce-Dieu, dans le Leicestershire, seule communauté de cet ordre en Angleterre, sont déclarées être « de vie et conduite honnêtes et vertueuses»; toutes tiennent à continuer d'habiter leur cloître et aucune ne veut avoir une « capadté » pour retourner dans le monde. Elles étaient une quinzaine, et leur couvent, situé au milieu de la forêt sauvage de Charnwood, était une bénédiction pour la contrée environnante. Bien que leur revenu effectif fût inférieur à 100 livres par an, elles fournissaient du travail à trente six personnes et en hébergeaient douze autres, dont neuf étaient dans une indigence complète (2). En outre, il leur fallait prendre sur leurs maigres ressources de quoi distribuer aux pauvres, le jour anniversaire de la mort de leur fondatrice, et afin d'obtenir des prières pour le repos de