Terres mart^cag-euscs
ment qui supprimait les petits monastères. En vertu de cette mesure, quelque trente-sept maisons religieuses du Lincolnshire tombèrent au pouvoir du roi, et leurs revenus, qui se montaient à plus de 3.000 livres sterling annuellement et qui^ jusqu'alors, avaient été dépensés dans le comté même et, en grande partie, pour le bien du peuple, passèrent dans la bourse du roi à l'efTet de grossir, — ■ destination assez vague, — les ressources de la Couronne.
La portée de ce changement ne dut pas échapper aux ditrérentes classes du comté, dont les intérêts étaient du coup gravement atteints. Non seulement une foule de moines et de religieuses se trouvaient sans asile, et la foule plus grande encore de leurs dépendants, privés de tout moyen d'existence, devenaient les épaves de la société et en étaient réduits à la mendicité ; mais les membres du clergé qui desservaient les cures attachées aux monastères dissous devaient, eux aussi, se. demander s'ils pouvaient compter sur leur traitement, maintenant que les grandes dîmes étaient entre les mains des fonctionnaires royaux. Quant aux pauvres, qui vivaient depuis si longtemps de l'assistance et de la charité des religieux, ils durent contempler cette révolution avec un sentiment voisin du désespoir ; ceux mêmes qui étaient accoutumés à recevoir, à titre de secours, certains legs de bienfaiteurs défunts sur lesquels les moines avaient toujours veillé avec soin, n'ignorèrent pas que ces dépôts avaient été s'engloutir dans les vastes coffres d'Henri VIII. C'est ainsi que les neuf paroissiens de Billesley et ceux de otikeford se virent désormais privés, les uns des rations de blé, de fèves, d'avoine, les autres des allocations annuelles prévues par un legs qu'un homnie
charitable avait fait en leur faveur et dont il avait constitué dépositaires les Augustins du prieuré de Markby. Les pauvres gens rassemblés autour des murailles démantelées de Humberstone n'auraient plus à compter, eux non plus, sur le froment que, depuis la fondation du monastère bien des siècles auparavant^ les Bénédictins distribuaient le jour de la fête de l'apôtre saint Thomas. Les pauvres de Vaudrey devaient également renoncer aux distributions de pain et de bière qui se faisaient tous les ans à l'époque du carême, et l'on ne pouvait plus demander à ceux de Newsted de prier pour le repos de l'âme du roi Henri II et pour le repos de l'âme du roi Jean, lesquels, comme fondateurs de la maison, avaient stipulé qu'une aumône annuelle serait accordée aux pauvres du voisinage dans cette intention spéciale^ malgré que les revenus du monastère fussent seulement de 42 livres par an (1).
Quand s'accomplit la récolte des dépouilles, nulle part cette vilaine besogne ne fut menée avec plus de vigueur et d'activité que dans le Lincolnshire. A la fête de Saint-Michel 1536, c'est-à-dire six mois après l'adoption de l'acte do dissolution, John Freeman, receveur royal pour le district, se trouvait en mesure de rendre compte au trésorier de la Cour d'Accroissement des sommes considérables déjà réalisées. Les recettes provenant de la vente des monastères, y compris les constructions, l'ameublement, le plomb des toitures, les cloches, ainsi que le matériel et les effets mobiliers de toute espèce, atteignaient un total élevé : 7.484 livres 0 schelJing 4 pence 3/4 — en chiffres
i. « Valor Ecclesiasticus », IV, pp. 51, 68, 72-99.
ronds, quelque 75.000 livres de notre monnaie. A cela il fallait ajouter une somme d'environ 200 livres, produit de la vente ultérieure de tableaux, horloges et autres objets précieux. En tout, tant au chapitre des loyers qu'à celui des recettes diverses, John Freeman reconnaissait avoir obtenu pour Henri, pendant les six premiers mois, au moins 8.756 livres 11 schellings 9 pence 3/4, somme dont le quart environ avait été remis au cours même de l'exécution du décret de dissolution (1).
Le peuple ne put assister sans un sentiment, bien naturel du reste, de profonde colère à la profanation des églises monastiques, à la vente aux enchères des vêtements sacerdotaux, à l'enlèvement des vases sacrés que l'on portait au Trésor royal, à l'expulsion des religieux de leurs abbayes et de leurs couvents. Il concluait — avec raison, comme le prouva la suite, — qu'un pouvoir qui déployait un tel excès de rigueur à frapper les religieux, et à les léser dans leurs droits, ne s'en tiendrait pas là: petit à petit, les trésors des églises paroissiales seraient fouillés et vidés pour satisfaire une avarice que les dépouilles des monastères n'auraient fait que mettre en appétit.
D'autres causes de mécontentement agissaient sur l'esprit du peuple. La révolution religieuse, et en particulier le rejet de l'autorité papale, accompli par le désir du roi, déplaisaient souverainement à la nation en général. Les nominations de prêtres choisis par Henri YIII et surtout d'évêques que le peuple, averti par ses instincts catholiques, regardait comme des hérétiques et de faux pasteurs, avaient provoqué des
i. « Exchequer Augmentation Office, Ministers' Accounts », 27-28, Henr. VIII, n» 166.
ressentiments prêts à éclatera la moindre provocation. En outre, les récentes mesures votées par le parlement d'Henri sur la question de propriété ressemblaient à une attaque contre le droit, dès longtemps établi, qui accordait à chacun la libre disposition des biens acquis, et paraissaient aussi détruire toute possibilité de mettre, par voie testamentaire, les cadets de famille à l'abri du besoin.
A ce moment précis, la Couronne expédia trois commissions dont une seule eût suffi pour éprouver fortement la patience d'une nation, mais qui, toutes trois réunies, devaient l'irriter au point de lui faire perdre tout empire sur elle-même. Dans l'automne de l'année 1534, le Parlement avait voté un subside ou impôt de deux et demi pour cent sur tout revenu annuel supérieur à 20 livres. On en avait payé une première partie, et maintenant, l'échéance de la seconde étant arrivée^ les fonctionnaires royaux tentèrent les plus grands efforts pour obtenir le paiement des sommes réclamées et ils exigèrent impérativement de chacun le relevé exact de ses revenus.
En même temps, d'autres commissaires poussaient avec non moins d'activité l'œuvre de la suppression des petits monastères. Au milieu d'une foule de serviteurs et d'ouvriers amenés de loin, ils présidaient aux ventes forcées, démolissaient les églises des couvents et autres monuments, dépêchaient à Londres des convois chargés de pièces d'orfèvrerie et de documents dérobés aux archives. Ils envoyaient en quelque lieu où on les mettrait en réserve pour s'en servir ou pour les vendre, le métal des cloches brisées et le plomb des toitures et des gouttières d'église préalablement fondu par mor-
ceaux d'environ 20 quintaux ou de 2 quintaux et demi.
Une troisième bande d'agents royaux s'occupait simultanément à colporter certaines injonctions que Crumwell en sa qualité de grand vicaire d'Henri VIII au spirituel, avait rédigées à l'adresse du clergé tout entier. Ces agents jouissaient de pouvoirs fort étendus, qui provoquèrent le plus vif ressentiment chez ceux qui en étaient les victimes. Ils avaient ordre de mander auprès d'eux tous les prêtres de paroisse un à un, de s'enquérir de leur moralité, de leurs habitudes et de leur réputation, de s'assurer de leurs aptitudes et de leur savoir, et de renvoyer de leurs cures ceux qu'ils croiraient incapables.
Comme il fallait s'y attendre, des rumeurs propres à surexciter les esprits commencèrent à circuler de tous côtés. L'abbé de Barlings déclara qu'un mois ou six semaines avant la Saint-Michel de l'année 1536, le bruit courait déjà dans le pays que « deux et trois paroisses n'en formeraient plus qu'une, » et que « tous les calices, croix et autres joyaux d'église seraient enlevés desdites églises, et qu'on les remplacerait par des calices d'étain » ; et encore, « que l'or de toute espèce, monnayé ou non, serait envoyé à la Tour de Londres pour y être touché » (1). Suivant un autre témoin, on disait couramment alors que les églises allaient être détruites, « et que toutes les abbayes d'Angleterre, sauf celle de Westminster, seraient supprimées; — de plus, que tous les joyaux d'église, à savoir, les croix^ les encensoirs, les calices, seraient enlevés des églises et remplacés par des calices, des encensoirs et des croix d'étain » (2).
i. « Chaptep House Book, A. 2/29, p. 12.
2. Ibid., p. 25. Tous les nombreux témoins interrogés à l'occasion de cette
C'est à Louth que l'orage éclata d'abord (1). Vers la fin de septembre, le monastère de Louth-park avait été dissous, et le peuple avait assisté à la vente des ornements d'église et des vêtements sacerdotaux qui, avec les autres effets de la maison, produisirent la grosse somme de mille livres, ou peu s'en faut (2). A l'époque delà Saint-Michel, les formalités de la dissolution n'étaient pas encore terminées au couvent de Legbourne^ situé à une faible distance de la ville, et les commissaires y avaient laissé, pour achever la besogne, deux des agents de Crumwell, Millicent et John Bellow.
Le dernier jour de septembre^ un samedi, le D"" Raynes, chancelier de l'évêque de Lincoln, ouvrit un tribunal d'enquête à Bolingbroke, et il harcela de questions les prêtres du district. Selon la déclaration d'un ancien moine de Louth-park, ce fut le secrétaire du chancelier, Peter, qui mit le feu aux poudres en « recommandant aux prêtres de bien étudier leurs livres, car il leur faudrait bientôt subir un examen sévère » (3). On entendit l'un d'eux dire : « Ils veulent nous enlever nos cures afin de prendre les prémices (4). » Un autre déclara « qu'ils n'entendaient pas recevoir d'ordres, ni être examinés sur leur science ou sur la façon dont ils s'acquittaient de leurs devoirs
révolte s'accordent à déclarer que, dans l'esprit du peuple, Henri convoitait les trésors des églises paroissiales.
1. L'histoii-e de l'insiirrection du Lincolnshire et du Pèlerinage de Grâce sera fort brièvement contée dans ces pages : elle ne sera envisagée que par les côtés où elle touche à la question de la dissolution des monastères. — Malheureusement, ces chapitres étaient terminés lorsque fut publié le onzième volume du « Calendar » de M. Gairdner.