CHAPITRE Xni
De certains résultats de la Suppression.
Pour apprécier les conséquences qu'entraîna au point de vue social la suppression des monastères, on a toujours pris comme point de départ les calomnies entassées sur leur compte.
Les écrivains sérieux non moins que les hommes de parti ont parlé de cette spoliation comme si elle avait produit de grands avantages pour la société en général, et comme si elle avait enlevé le miel aux fainéants bourdons de la ruche pour le donner aux abeilles industrieuses. Il est difficile de dire quel est des deux termes de cette comparaison celui qui est le plus radicalement faux. Supposez que les milliers de personnes qui habitaient alors les cloîtres aient mené la vie de dissipation et d'oisiveté que leur reprochaient les spoliateurs : on pourrait dès lors demander, nonsansraison, comment les courtisans et les créatures d'Henri VIII se signalèrent jamais, à un degré quelconque, par les vertus de leur vie publique ou privée. Si les édifices où logeaient les moines et les églises qu'ils avaient
érigées à la gloire de Dieu étaient de dimension tellement vaste et d'une ornementation si splendide que , pour nous servir des termes d'un témoin, ils formaient « l'une des beautés de ce royaume aux yeux de tous les étrangers qui le traversaient » (1), quel bénéfice l'Etat retira-t-il de leur profanation et de leur destruction en bloc? Si l'hospitalité accordée à tous par les religieux qui en étaient possesseurs était généreuse et prodigue, la nation eut-elle grand intérêt à voir se tarir les sources mêmes de la charité au profit de quelques protégés royaux ou de quelques gentilshommes ?
Un tel procédé d'argumentation est assez utile, sans doute, pour montrer avec quelle facilité certains écrivains, qui gardent leur sang-froid et leur bon sens en d'autres matières, accueillent les plus grossiers sophismes dès qu'ils ont afTaire aux instituts monastiques. Mais il est loin d'embrasser toute la question, car il permit une réplique toujours sous-entendue, sinon ouvertement exprimée : c'estque,pourgrandsque soient les maux issus de la suppression des monastères, ils ne sauraient égaler ceux qui se fussent produits au cas où ces derniers auraient continué de subsister. Assurément, si ces institutions avaient été le séjour de la perversité et les forteresses de l'oppression décrite par les faux témoins que notre Achab anglais soudoya pour calomnier le Naboth dont il convoitait le joli clos de vigne; si l'unique occupation des moines eût été d'extorquer, par la menace des peines spirituelles, par la chicane ou par des stratagèmes frauduleux, les ressources nécessaires pour festoyer et s'enivrer; s'ils
i. Rec. Office, Cbapter House Book.
avaient passé leur temps à se vautrer dans des vices sans nom, — car tel est, sans expressions détournées, le portrait que tracent d'eux leurs spoliateurs, — ■ alors, sans contredit, quelles qu'aient été les brûlures infligées par le cautère, elles eussent été infiniment plus supportables que les souffrances de la plaie.
Et ici^ remarquons-le, ils ne sont pas entièrement inexcusables, ceux qui, venant plus tard, ajoutèrent foi aux déclarations des commissaires royaux sans examiner le degré de créance que méritaient les misérables que les investigations récentes dénoncent au monde comme des parjures et des brigands (1). A
1. Nulle intention ne peut servir d'excuse à Burnet : il avait tous les moyens voulus pour connaître la vérité et pour la proclamer, s'il l'avait voulu. Détail à retenir, la mauvaise renommée des moines et des ffères date de son temps. Macaulay (dans son Essai intitulé « Burleigh and bis Times ») a monti'é que « les auteurs dramati'iues les plus grands et les plus populaires du siècle d'Elisabeth... traitent avec une crainte pleine de réserve le vœu de célibat qui, plus tard, ofTrit si souvent matière à obscénités. Presque tous les membres des ordres religieux qu'ils introduisent en scèae sont des hommes saints et vénérables. Nous ue nous rappelons pas, ajoute-t-il, avoir rien trouvé dans leurs pièces de théâtre qui ressemblât au grossier ridicule dont la religion catholique et ses ministres furent couverts, deux générations après, par des auteurs dramatiques désireux de plaire à la multitude. »
Le peuple ne peut être promptement guéri de son afîection pour les religieux : les réclamations des insurgés du Devonshire, en 1549, nous éclairent à ce sujet. Les deux motifs qui provoquèrent la révolte étaient : « d'abord, l'oppression de la genlry (noblesse campagnarde), qui entourait d'enclos les vaines pâtures ; ensuite, l'abandon de l'ancienne foi, à kquelle ils étaient attachés parce que leurs ancêtres adoraient ainsi Dieu jadis.» Leurs demandes furent rédigées en un bill de quinze articles, auquel répondit Cranmer. L'un des geiefs énumérés par eux était relatif à la suppression de la messe en latin, des images, de l'adoration du Saint-Sacrement, des messes privées, de la croyance au purr^itoire, de la « suspension de l'hostie sur l'autel », du pain bénit, de l'eau bénite, des cendres, des palmes, et de l'autorité du pape. Ils demandaient que tout cela fût rétabli (Strype, Cranmer, éd. 1812, pp. 264-66), et ils ajoutaient : « Nous ne voulons point du nouveau service, car il ne ressemble qu'à un jeu de Noël ; mais il nous faut notre ancien service avec matines, messes, hymne du soir en latin, et procession, comme avant. » (Ibid., Appendice, p. 826.) A l'égard des monastères, le quatorzième article
première vue^ ces reproches pourraient sembler bien forts, violents même ; mais après réflexion, l'on verra qu'ils restent encore au-dessous de la vérité. Car, en décrivant les événements tels qu'ils se sont passés, la plume peut, non sans peine, se borner à une simple narration. Mais quand l'esprit réfléchit aux innombrables calamités auxquelles une longue série de générations furent condamnées par cette appropriation en masse des biens de l'Église et des pauvres, il est presque impossible à qui a le moindre instinct de justice de s'empêcher de caractériser par des termes malheureusement trop justifiés la conduite des âmes
était ainsi conçu : « Nous voulons que la moitié des terres abbatiales et les chapelles votives, quels qu'en soient les possesseurs et de quelque façon qu'ils les aient acquises, soient restituées aux paroisses où se trouvaient deux des principales abbayes dans chaque comté. Et là où cette moitié sera prise, un édifice sera bâti pour les personnes pieuses, qui devront prier pour le roi et la prospérité du pays, et à ce même objet nous consacrerons les aumônes du tronc de l'église pendant sept années à venir. » (Ibid., p. 837.) De tout ceci nous pouvons conclure : 1° que les pétitronnaires ne songeaient pas à réédifler les abbayes seulement aux frais d'autrui ; — 2° que non seulement le peuple des campagnes était disposé à supporter par lui-même une partie de la dépense, ainsi que le laisse aussi entendre la supplique adressée par les moines de Glastonbury à la reine Marie, mais qu'il comptait, ou plutôt savait, que le mouvement en faveur de la restauration des abbayes serait foncièrement populaire. Enfin il est bon d'observer, pour donaer une nouvelle preuve de la valeur des accusations] portées contre les monastères par les favoris de CI•um^vell, que Granmer, répondant à cet article des Communes du Devonshire, pousse des cris d'horreur à l'idée d'enlever les biens monastiques à leurs possesseurs, qui en jouissaient depuis dix ans. Sur ce thème, il s'emporte comme une harengère. Mais il ne paraît même pas songera faire la réponse qui s'imposait, si les monastères avaient réellement été tels que Henri VIII les dépeignit au parlement de 1536, et tels que se les figurèrent les générations postérieures. Nicolas Udall agit de façon plus politique. (Voy. Pocock, « Troubles connected with the Prayer Book of 1549 » , Camden Society, pp. 183-84), mais il ne glisse, lui non plus, aucune allusion à la licence des monastères. Sa réponse à ce quatorzième article peut se résumer ainsi : « Attendez au prochain parlement ; demandez-lui cela, et j'ose dire qu'il accueillera votre pétition. » Quel était le véritable sentiment de Nicolas Udall sur cette question ? C'est là un point qui n'intéresse pas la présente discussion.
damnées d'un monarque qui, seul, pouvait rivaliser d'infamie avec elles. En effet, si nous étudions la question d'une manière approfondie, nous verrons certainement que la spoliation et la destruction des abbayes furent la cause première d'une foule de ces épouvantables ulcères qui rongent le corps de la nation et qui, de temps à autre, sont mis à nu. Ceci n'est pas une figure, mais la sincère, pure et hideuse vérité : le patrimoine sacré des pauvres d'Angleterre fut dévoré par la famille des Tudors, et les spoliateurs se portèrent à de si folles extravagances de table, de toilette et de débauche que plus d'un paya son crime de sa propre ruine.
Déduire par le menu toutes les conséquences de ce pillage effréné au point de vue social serait dépasser les limites de la tâche que nous nous sommes fixée. D'abord, il est évident qu'une semblable discussion nous entraînerait trop loin. Puis^ le but du présent ouvrage est d'étudier les témoignages directs : or, toutes les déductions qu'on pourrait imaginer sur les résultats de cette confiscation illégale, malgré l'appui manifeste qu'apportent les faits, n'auraient forcément, en quelque sorte, qu'une valeur d'inférence. Pourtant toute description des faits qui ont suscité et accompagné la suppression des monastères serait incomplète si elle ne se préoccupait point des importants résultats sociaux qui s'ensuivirent.
L'existence des institutions monastiques tenait constamment présentes à l'esprit de la nation deux nobles et fécondes idées : la vie de louange perpétuelle, et la vie de travail en commun. Laborare est orare, tel était le principe familier dont s'inspirait le régime de toutes les maisons bien conduites et qui assurait, pour ainsi-
dire, la conservation des forces spirituelles en permettant à la tenace énergie du labeur de se substituer sans effort à l'énergie infatigable de la prière. A propos de cette dernière, il suffit ici de faire observer que tous les ministres de la religion sont, de temps à autre, forcés d'engager vivement leur auditoire à montrer une attention plus constante et plus soutenue aux offices du culte, prétendant avec raison que cette occupation de quelques heures sera uniquement celle des saints dans la vie future. Mettre en pratique ce principe de la louange perpétuelle et l'entourer de la plus grande solennité possible, tel était le principal objet de la vie monastique.
Le service de Dieu était, sans contredit, le premier but de la vie claustrale ; mais plus on examine celle-ci de près, et mieux l'on aperçoit un autre élément, celui du travail en commun. D'après les idées courantes aujourd'hui et dues en grande partie aux descriptions bienveillantes, mais infidèles, d'écrivains comme sir Walter Scott et l'auteur des « Ingoldsby Legends », il arrive assez souvent qu'on se représente le moine sous les traits d'un personnage pieux peut-être, mais sûrement oisif, capable tout au plus de marmotter, — il marmottait toujours, — beaucoup plus de prières que les autres, et vivant, en retour, très grassement.
Cette façon de concevoir la vie religieuse quotidienne est, sans aucun doute, fort répandue. Aussi n'est-il peut-être pas sans intérêt de rechercher si une communauté de personnes entièrement livrées à la paresse et au désordre pourrait subsister bien longtemps. Pour prendre un exemple propre à mettre en lumière les idées reçues sur l'existence des moines : imaginez un collège universitaire à Oxford, où les agrégés jouiraient
des revenus de sommes léguées dans un but pieux sans rendre, en échange, le plus petit service et vivraient à leur guise, sans aucun égard pour les devoirs imposés par le fondateur ou par les statuts. Figurezvous que, dans un de ces établissements, tous les agrégés, au nombre de trente ou quarante, au lieu de pouvoir aller par le monde à leur gré et habiter où cela leur convient, soient astreints à la claustration d'un bout de l'année à l'autre, n'ayant autre chose à faire que réciter leurs prières entre les quatre murs du collège ! Un pareil régime correspondrait exactement à l'état normal d'un monastère dont les hôtes auraient négligé les devoirs de leur vocation et n'auraient été soumis à aucune discipline et à aucun travail. A ceux qui connaissent bien Oxford de répondre si un tel état de choses pourrait durer longtemps !
Pour opposer, dans un vif contraste, à la caricature tracée par l'imagination des romanciers, qui revêtent de leur mieux la vie claustrale d'une poétique irréalité, la description qu'en donne un écrivain très instruit de nos jours, nous citerons ces paroles de M. Thorold Rogers : — «Les moines furent, au moyen âge, les hommes de lettres, les historiens, les jurisconsultes, les philosophes, les médecins, les naturalistes, les fondateurs d'écoles, les auteurs de chroniques, les professeurs d'agriculture, les propriétaires honnêtes et indulgents, les partisans d'une conduite loyale envers le peuple des campagnes. »
Il est bon, tout d'abord, de débrouiller une confusion d'idées produite chez beaucoup d'esprits peu au courant de la question par l'emploi indifférent du mot « moines » pour désigner toutes les classes de religieux réguliers qui existaient en Angleterre au moyen
âge. Ces religieux peuvent se diviser en deux grandes «atégories : ceux des ordres les plus anciens, et ceux des ordres qui prirent naissance au treizième siècle. Les derniers, c'est-à-dire les frères, étaient essentiellement habitants des villes. Leur vie se passait à prêcher^ à enseigner, à confesser, à remplir un ministère spirituel immédiat, et c'est à leurs aptitudes pour cette vocation qu'ils devaient leur influence sur le peuple ou sur le souverain.
Les chanoines réguliers, Augustins et autres, occupaient une position à peu près intermédiaire entre les moines et le clergé séculier. Beaucoup, tout en restant attachés à leur monastère, étaient prêtres de paroisse; mais la majeure partie d'entre eux continuaient de mener une vie de communauté fort semblable à celle des véritables moines. Le terme de « moines », à rigoureusement parler, ne s'appliquait qu'à l'ordre des Bénédictins dans toutes ses branches, et à celui des Chartreux. Et même, il existe une ligne de démarcation très nette entre les différentes classes de ceux qui embrassaient la règle de saint Benoît. Les « moines noirs » anglais, ou Bénédictins, et les Cisterciens tlancs différaient par leur caractère, par leurs travaux et par leurs coutumes. Les uns et les autres étaient de grands propriétaires terriens, et il est vrai qu'à l'époque de la dissolution, presque toutes, sinon toutes les abbayes de Cisterciens semblent avoir fort ressemblé à celles des Bénédictins. Mais, généralement parlant, et en ne perdant pas de vue les siècles antérieurs, on peut dire que les Cisterciens étaient essentiellement fermiers et qu'ils exploitaient eux-mêmes leurs terres. Cette tâche leur était facilitée par l'institution des « fratres conversi », ou frères lais, qui fleurissait
parmi eux. Par la suite, ce système fut abandonné en Angleterre : c'est ainsi qu'à « Meaux abbey » les conversi disparurent vers la fin du quatorzième siècle (1). Mais, selon toute probabilité, les Cisterciens conservèrent presque intacte leur tradition caractéristique qui les vouait à l'industrie et à l'agriculture. Eu égard à leurs revenus, les communautés cisterciennes étaient, ou furent tout au moins jusqu'à une date peu éloignée de leur suppression, plus nombreuses que les bénédictines. En effet, l'on se plaignit assez souvent que les Cisterciens admissent dans leurs maisons trop de membres pour que leurs ressources pussent suffire à leur entretien. Le système des frères lais, qui avait réussi dans d'autres pays, ne s'implanta jam^ais chez les « moines noirs » d'Angleterre. Ils remplaçaient les frères lais, tout comme les chanoines réguliers, par de nombreux serviteurs et employés laïques payés par eux. Certains pourront penser que cet arrangement avait des désavantages. Mais, en somme, les religieux n'étaient par là que plus étroitement unis au monde qui les entourait, de même que la haute situation des supérieurs Bénédictins les mettait en contact avec la vie et les affaires publiques. Leurs monastères, en laissant de côté les maisons filiales, n'étaient guère plus nombreux que ceux des Cisterciens, et même en comptant les filiales, ils étaient infiniment moins nombreux que ceux des chanoines réguliers. Mais les dimensions, l'importance et la richesse des abbayes de Bénédictins leur assuraient une singulière prééminence dans le royaume. On voit donc que les caractères héréditaires des Bénédictins et des