‹ Henri VIII et les monastères anglais (volume 2)Chapitre 262 sur 278 · c Chron. de Melsa », éd. Bond., III · texte numérisé non relu

c Chron. de Melsa », éd. Bond., III

Cisterciens étaient fort différents, quoique les uns et les autres appartinssent^ rigoureusement parlant, au même ordre et eussent prononcé les mêmes vœux. L'atmosphère même dans laquelle ils vivaient était différente. Tout cela saute aux yeux de qui compare les chroniques domestiques des Cisterciens de Meaux, par exemple, avec celles de l'abbaye de Saint- Albans. Ainsi, quand on parle des changements sociaux effectués par la dissolution des monastères, il faut surtout avoir en vue ces dernières classes, les moines et les chanoines réguliers, et aussi, naturellement^, les couvents de femmes. Car, si leur rôle était de remplir un ministère moins exclusivement spirituel que celui des Frères, il ne se distinguait pas moins par un caractère de charité générale et de dévouement au bien public. Les propriétés des maisons monastiques en particulier étaient regardées par le peuple, pour nous servir des termesd'un auteurancien, comme des « offrandes au Seigneur et comme le patrimoine des pauvres, lesquels devaient, en conséquence, avoir leur part » (1). Les moines « enseignaient et prêchaient la foi et les bonnes œuvres, qu'ils pratiquaient eux-mêmes en parole et en action, non seulement dans les monastères, mais partout au dehors... Ils faisaient chaque jour de telles provisions pour les nécessiteux, les malades, les infirmes et impotents quelconques, qu'aucun, ou peu s'en faut, ne manquait d'assistance en quelque lieu que ce fût. Bien plus, beaucoup d'entre les moines, dont les revenus étaient suffisants pour cela, installaient en leurs propres maisons des hospices et logements, oii

1. Br. Muséum, Cole MS., XII. Écrit vers l'année 1591. Une partie de ce document, la description de la dissolution de « Roche Abbey », a déjà été citée.

ils entretenaient un grand nombre de personnes impotentes, avec toutes choses nécessaires et des gens pour les soigner : sans compter les vastes aumônes que chaque jour ils distribuaient, à la porte, à quiconque les venait quérir. Et nul voyageur ne partait qu'après avoir reçu un logement pour la nuit, de la viande, de la boisson et de l'argent, sans qu'on lui demandât d'où il venait ni où il allait (1).

« Ils enseignaient les ignorants qui étaient mis chez eux pour apprendre, les pauvres aussi bien que les riches, sans demander pour leur peine autre chose que ce que les parents riches voulaient bien leur donner par pure dévotion (2).

« Personne ne venait à eux le cœur triste et affligé pour une cause quelconque sans repartir consolé. Ils ne se vengeaient jamais d'aucune injustice, mais se contentaient de pardonner généreusement après soumission. Et si le prix du blé commençait de monter sur le marché, ils s'y rendaient avec des charretées de blé et le vendaient au-dessous du cours aux pauvres gens, afin de faire descendre les prix. Quand les grand'routes, les chaussées et les ponts étaient malaisés pour les voyageurs qui exerçaient un commerce ambulant, les moines ne manquaient point d'aider beaucoup aux réparations et améliorations : bien plus, ils les réparaient souvent à leurs propres frais.

« Si quelque pauvre chef de famille manquait, avant la moisson, de grains pour ensemencer sa terre ou de pain, ou de blé, ou de drèche, il n'avait qu'à venir au monastère, que ce fût une communauté d'hommes ou de femmes, et on lui donnait une provi-

sion jusqu'à la moisson prochaine, et alors il pouvait facilement restituer le tout. Bien plus : s'il implorait le don d'un bœuf, d'un cheval ou d'une vache, il pouvait avoir la bête à crédit. Et telle était la conscience des emprunteurs en ce temps-là, qu'il n'était pasbesoin de réclamer la chose empruntée au jour du paiement.

« Ils ne percevaient jamais aucun loyer et n'exigeaient aucune redevance de leurs tenanciers ; et jamais ils n'entouraient d'enclos ni n'exploitaient les vaines pâtures, quoique la plupart de celles-ci fussent des terrains appartenant aux communautés... Toute sorte de gens étaient assistés et secourus par les abbayes. Oui, heureux était le tenancier d'une abbaye, car c'était chose rare d'apprendre qu'un tenancier avait été renvoyé de sa ferme. 11 ne craignait point d'être dépossédé pour n'avoir pas, étant dans le besoin, payé son loyer. Et ainsi, les moines accomplissaient toute espèce d'œuvres charitables dans les environs, pour le bon exemple de toutes personnes laïques, qui maintenant ont pris une autre devise : nunc tempiis alïos postulat mores. »

On pourrait objecter que ceci est un portrait fantaisiste tracé après coup. Mais il n'est pas seulement l'œuvre d'un homme qui avait gardé la mémoire fidèle des anciens jours : il concorde entièrement avec la déclaration de Robert Aske, écrite un demi-siècle auparavant, sans parler de tant d'autres témoignages contemporains et de faits dûment vérifiés. En admettant même que tel ou tel détail ait été embelli par l'imagination d'un vieillard indulgent aux souvenirs du temps passé, cette description n'en est pas moins incontestablement exacte quant au fond, et elle nous édifie sur la « commune renommée » que les

monastères laissèrent après eux, renommée absolument incompatible avec les infamies de date plus récente. Car les œuvres de la charité chrétienne ne peuvent couler que d'une seule source : l'amour de Dieu, et l'amour de l'homme en Dieu.

Le même auteur nous montre comment, à l'aide des richesses acquises par la dissolution, les riches s'élevèrent jusqu'aux places et aux honneurs, alors que les pauvres^ dépouillés de leurs protecteurs et de leur héritage, allèrent s'enfonçant davantage dans le bourbier de l'indigence. Car la Suppression « changea en hommes de condition les francs tenanciers et les artisans, et en vrais mendiants les gens de condition, le& chevaliers et autres personnes de rang plus élevé, en même temps que les nécessiteux »(1). Les communes,, ajoute-t-il, furent volées et souffrirent non seulement de la dépossession elle-même, mais des conséquences qu'elle entraîna. En effet, les propriétaires qui ont succédé aux moines s'efforcent constamment « de tirer de tout le meilleur parti possible,» ce que « ne firent jamais les abbés, abbesses et autres... » « Les bourgeois, devenus gentilshommes, » toujours amoureux du faste, ne sont pas « aisément satisfaits, comme l'étaient les anciens gentilshommes du temps passé »,etils exigent toujours le payement des loyers. En outre, les nouveaux possesseurs du sol s'emparaient partout des terres vaines et vagues. Pour cette raison^, continue notre auteur, « les pauvres villageois qui pouvaient toujours auparavant nourrir une vache

1. p. 18. 11 est bon de remarcîuer combien la description que fait de l'appauvrissement du travailleur anglais cet auteur anonyme, qui parle de ce qu'il a sous les yeux, s'accorde avec les résultats qu'a obtenus le professeur Thorold Rogers par l'examen des simples témoignages et documents.

afin de pourvoir aux besoins de leur femme et de leurs enfants, et vingt moutons afin de les vêtir, ne peuvent plus même avoir une oie ou une poule. Bien plus : les champs labourables, qui étaient communs et' ouverts à toutes les personnes d'un même pays, riches ou pauvres, ont été entourés d'enclos. Aussi le sol est-il si cher, que les pauvres habitants, aujourd'hui innombrables (car, en la plupart des villes, pour une cabanequ'il y avait jadis^ il y en a maintenant cinq, lesquelles contiennent plus de personnes indigentes) (1 ) , et les autres pauvres cultivateurs ne peuvent plus ni avoir leur pré communal, comme avant l'établissement des clôtures, ni même payer les droits de pâture pour leurs bêtes, tant les redevances sont élevées! C'est pourquoi les seuls fermiers opulents, qui ont assez d'argent pour acheter du bétail, » peuvent profiter de la terre ; les gens de la classe misérable « sont tombés dans une telle pauvreté », qu'ils ne peuvent nourrir leurs familles « et payer le fermage aux propriétaires » (2).

Les prés communaux une fois entourés de clôtures, l'artisan de la ville n'était plus en état d'avoir une vache pour les besoins de son ménage ou un cheval pour porter ses marchandises au marché, puisque le peuple était exclu des pâturages. Les abbayes démolies, de « grands bois » avaient été abattus et vendus, chacun ne songeait qu'à lui-même et « au gain présent », de telle sorte que les pauvres se procuraient

1. L'auteur appelle ici l'attention sur rémigration vers les villes du peuple des campagnes, de plus en plus incapable de vivre sur le sol. Comme l'industrie des produits manufacturés n'augmentait pas en proportion, il est clair que la misère en fut aggravée d'autant.

très difficilement le bois nécessaire au chauffage ou à leurs différentes industries. Le bétail devenant de plus en plus rare, le prix du cuir et de la laine avait augmenté. En outre, le droit qu'avaient les nécessiteux à participer aux revenus de l'Église était presque méconnu. Car, d'un côté, les membres mariés du nouveau clergé subvenaient à l'entretien de leur famille au moyen des redevances qu'ils percevaient, et il ne restait pas grand'chose pour les besogneux. D'un autre côté, les dîmes qui « revenaient aux cures alors au pouvoir du temporel » étaient fort considérables ; mais les détenteurs « ne pensaient pas pour cela qu'ils fussent tenus, plus que d'autres, à secourir les pauvres » (1).

Lisez une relation des œuvres charitables accomplies envers les pauvres par les institutions monastiques, puis voyez comme la génération actuelle a été tiraillée par la nécessité de trouver un succédané capable de remplacer l'assistance disparue. Nos modernes « workhouses » (asiles paroissiaux pour les pauvres), nos « burial-clubs » (sociétés pour l'ensevelissement des malheureux), nos hospices et nos œuvres de bienfaisance, qui ne cessent d'implorer à grands cris cet argent dont une bonne quantité est absorbée par les frais d'organisation et de gestion, que sont-ils sinon des intermédiaires maladroits et imparfaits destinés à remplir envers la société une partie de ces devoirs que, sans effort et sans faste, accomplissaient les communautés religieuses dans l'exercice habituel de la charité chrétienne?

L'extermination complète des monastères, si bien-

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