CHAPITRE III
Le « Pèlerinage de Grâce ».
Le rapide anéantissement de l'insurrection du Lincolnshire ne délivra nullement Henri VIII de ses embarras à l'intérieur : la population de ces régions marécageuses et des contrées avoisinantes ne fut pas la seule à protester contre sa politique et à contrarier ses agents dans l'exécution des ordres royaux. « Des bruits alarmants se répandirent sur l'irritation qui régnait dans les comtés du centre-nord et de l'est. L'état des esprits entre Lincoln et Londres était, disait-on, aussi inquiétant que possible. » Un serviteur de sir William Hussey rapporta que, « partout où ils passaient sur la route, son maître et lui, il avait entendu jeunes gens et vieillards prier Dieu de protéger les rebelles du Lincolnshire, ajoutant qu'ils-eussent souhaité être avec eux et que, si les insurgés venaient de leur côté, ils ne manqueraient d'aucune sorte d'assistance. Et comme l'on demandait au susdit Hugh (leserviteur) quelles étaient les personnes qui parlaient
ainsi, il répondit : « Tout le monde (1). » — Un autre témoin déclara qu'il avait « entendu dire dans les contrées du sud (sur la route de Londres^ entre cette ville et Stamford), que le peuple de ces pays était de cœur avec les gens du nord et souhaitait qu'ils réussissent, car alors ils trouveraient plus de gens pour prendre leur parti. »
A Londres, un boutiquier dit à ce même témoin : « Comme vous êtes du nord, vous ne paierez que six pence pour vos souliers, parce que vous avez bien agi ces derniers temps, et plût à Dieu que vous eussiez prospéré, car notre cœur était avec vous (2) ! » Mais la sévérité inquisitoriale du roi et de ses conseillers punissait avec une extrême rigueur toute ombre d'approbation donnée à ce mouvement populaire. La Terreur anglaise battait maintenant son plein. « Le 9 octobre, écrit Stowe, un prêtre et un boucher furent pendus à Windsor, en vertu de la loi martiale, pour avoir parlé avec sympathie des gens du Lincolnshire. Le boucher avait dit qu'il aimerait mieux donner la viande exposée sur son étal aux braves camarades du Lincolnshire, comme il les appelait, que de la vendre au prix qu'on lui offrait. Le prêtre, qui se trouvait là, avait dit : « Je souhaiterais qu'on la leur donnât, car ils en ont besoin. » Pareillement, James Mallet, docteur en droit, ancien aumônier de la reine Catherine, fut exécuté à Chelmsford pour des paroles semblables (3). »
1. Lettre de sir W. FitzwiUiam àCrumwell, citée par Froude, III, p. 112.