Chapitre IL
Cependant douze beaux vers de VIliade sont audessus de la perfection de ces bagatelles autant qu'un gros diamant , ouvrage brut de la nature , l'emporte sur des Colifichets de fer ou de laiton , quelque bien travaillés qu'ils puissent être par des mains industrieuses. Le grand mérite à' Homère est d'avoir été un peintre sublime, inférieur de beaucoup à Virgile dans tout le reste , il lui est supérieur en cette partie. S'il décrit une armée en marche, c'est un feu dévorant , qui , poussé par les vents , consume la terre devant lui. Si c'est un Dieu qui s© transporte d'un lieu à un autre , il fait trois pas , et au quatrième il arrive au bout de la terre. Quand il décrit la ceinture de Vénus , il n'y a point de tableau de VAlbane qui approche de cette peinture riante. Veut-il fléchir la colère d' Achille , il personifie les prières ; elles sont filles du Maître des Dieux , elles marchent tristement , le front couvert de confusion , les yeux trempés de larmes , et ne pouvant se soutenir sur leurs pieds chancelans ; elles suivent de loin l'Injure , l'Injure altiere qui court sur la terre d'un pied léger , levant sa tête audacieuse. C'est ici sans doute qu'on ne peut sur-tout s'empêcher d'être un peu révolté contre feu la Aîotte Houdar , de l'Académie Française, qui , dans sa traduction à'Homere, étrangle ce beau passage, et le raccourcit ainsi en deux vers :
On appaise les Dieux ; mais par des sacrifices , De ces Dieux irrités on fait des Dieux propices.
Quel malheureux don de la nature que l'esprit,
2go Essai sur la Poésie épique ,
s'il a empêché M. de la Motte de sei.tir ces grandes beautés d'imagination , et si cet académicien si ingénieux a cru que quelques antithèses , quelques tours délicats pourraient suppléer à ces grands traits d'éloquence l La Motte a ôté beaucoup de défauts à Homère ; mais il n'a conservé aucune de ses beautés : il a fait un petit squelette d'un corps démesuré et trop plein d'embonpoint. En vain tous les journaux ont prodigué les louanges à la Motte ; en vain , avec tout l'art possible , et soutenu de beaucoup de mérite , s'était-il fait un parti considérable ; son parti , ses éloges , sa traduction , tout a disparu, et Homère est resté.
Ceux qui ne peuvent pardonner' les fautes à'Homere en faveur de ses beautés , sont la plupart des esprits trop philosophiques , qui ont étouffé en euxmêmes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal ', qu'il n'y a point de beauté poétique, et que faute d'elle on a inventé de grands mots , comme fatal laurier , bel astre , et que c'est cela qu'on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage , sinon que l'auteur parlait de ce qu'il n'entendait pas l Pour juger des poètes , il faut savoir se sentir , il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu'on veut connaître ; comme pour décider sur h musique , ce n'est pas assez , ce n'est rien même de calculer en mathématicien la proportion des tons , il faut avoir de l'oreille et de l'ame. Qu'on ne croie point encore connaître les poètes par les traductions ; ce serait vouloir apercevoir le coloris d'un tableau dans une estampe. Les traductions