Chapitre VI
Vasco de Gama , avec une flotte pour cette fameuse entreprise, qui était regardée comme téméraire et impraticable, parce qu'elle était nouvelle. Gama, et ceux qui eurent la hardiesse de s'embarquer avec lui , passèrent pour des insensés qui se sacrifient de gaîté de cœur. Ce n'était qu'un cri dans la ville contre le Roi : tout Lisbonne vit oartir avec indignation et avec larmes ces aventuriers, et les pleura comme morts : cependant l'entreprise réussit, et fut le premier fondement du commerce que l'Europe fait aujourd'hui avec les Indes par l'Océan.
Camoens n'accompagna point Vasco de Gama dans son expédition , comme je l'avais dit dans mes éditions précédentes ; il n'alla aux grandes Indes que long-tems après. Un désir vague de voyager et faire fortune , et l'éclat que faisaient à Lisbonne ses galanteries indiscrettes , ses mécontentemens de la Cour , et sur-tout cette curiosité assez inséparable d'une grande imagination, l'arrachèrent à sa patrie : il servit d'abord volontaire sur un vaisseau , et il perdit un œil daus un combat de mer. Les Portugais avaient déjà un Vice-Roi dans les Indes : Camoens étant à Goa , en fut exilé par le Vice-Roi. Etre exilé d'un lieu qui pouvait être regardé luimême comme un exil cruel , était un de ces malheurs singuliers que la destinée réservait i Camoens, Il languit quelques années dans un coin de terre barbare sur les frontières de la Chine , où les Portugais avaient un petit comptoir , et où ils commençaient à bâtir la ville de Macao. Ce fat-là qu'il
3î2 £55*2/ sur la Poésie épique ,
composa son poëme de la découverte des ïndes , qu'il intitula Luùade , titre qui a peu de rapport au sujet, et qui, à proprement parler, signifie la Portugade.
Il obtint un petit emploi à Macao même , et de-là retournant ensuite à Goa , il fit naufrage sur les côtes de la Chine , et se sauva , dit-on , en nageant d'une main , et de l'autre tenant son poëme , seul bien qui lui restait. De retour à Goa , il fut mis en prison ; il n'en sortit que pour essuyer un plus grand malheur , celui de suivre en Afrique un petit gouverneur arrogant et avare. Il éprouva toute l'humiliation d'en être protégé. Enfin , il revint à Lisbonne avec son poëme pour toute ressource. Il obtint une petite pension d'environ 800 livres de notre monnaie d'aujourd'hui ; mais on cessa bientôt de la lui payer. Il n'eut d'autre retraite et d'autre secours qu'un hôpital. Ce fut là qu'il passa le reste de sa vie, et qu'il mourut dans un abandon général. A peine fut-il mort , qu'on s'empressa de lui faire des épitaphes honorables , et de le mettre au rang des grands hommes. Quelques villes se disputèrent l'honneur de lui avoir donné la naissance. Ainsi il éprouva en tout le sort à'Homere. Il voyagea comme lui ; il vécut et mourut pauvre , et n'eut de réputation qu'après sa mort. Tant d'exemples doivent apprendre aux hommes de génie que ce n'est point par le génie qu'on fait fortune et qu'on vit heureux.
Le sujet de la Lusiade , traité par un esprit aussi vif que le Çamoens , ne pouvait que produire une
nouvelle