Chapitre VI
nouvelle espèce d'Epopée. Le fond de son poëme n'est ni une guerre ni une querelle de héros , ni le monde en armes pour une femme ; c'est un nouveau pays découvert à l'aide de la navigation.
Voici comme il débute : « Je chante ces hommes » au-dessus du vulgaire , qui des rives occidentales » de la Lusitanie , portés sur des mers qui n'avaient » point encore vu de vaisseaux , allèrent étonner » la Taprobane de leur audace : eux dont le » courage ,; patient à souffrir des travaux au-
> delà des forces humaines , établit un nouvel y empire sous un ciel inconnu et seus d'autres ) étoiles. Qu'on ne vente plus les voyages du faj meux Trcyen qui porta ses Dieux en Italie . ni
> ceux du sage Grec qui revit Ithaque après vingt » ans d'absence , ni ceux d'Alexandre , cet impéi tueux conquérant. Disparaissez , drapeaux que » Trajan déployait sur les frontières de l'Inde: voici
> un homme à qui Neptune a abandonné son trident; ) voici des travaux qui surpassent tous les vôtres.
>•> Et vous , Nymphes du Tage , si jamais vous f m'avez inspiré des sons doux et touchuns., si j'ai » chanté les rives de votre aimable fleuve , donnez- ; moi aujourd'hui des accens fiers et hardis ; qu'ils ) aient la force et la clarté de votre cours , qu'ils
> soient purs comme vos ondes , et que désormais
> le Dieu des vers préfère vos eaux à celles de la i fontaine sacrée. ;»
De-là le poëte conduit la flotte Portugaise à l'embouchure du Gange ; il décrit en passant les côtes occidentales , le midi et l'orient de l'Afrique , et
3 1 4 Essai sur la poésie épique ,
les différens peuples qui vivent sur cette côte ; il entremêle avec art l'histoire du Portugal. On voit dans le troisième chant la mort de la célèbre lues de Castro , épouse du Roi Dcm Pedro , dont l'aventure déguisés a été jouée depuis peu sur le théâtre de Paris. C'est , à mon gré , le plus beau inorceaû du Camoens ; il y a peu d'endroits dans Virgile plus attendrissans et mieux écrit. La simplicité du poème est rehaussée par des fictions aussi neuves que le sujet. En voici une qui , je l'ose dire , doit réussir dans tous les teins et chez toutes les nations.
Lorsque la flotte est prête à doubler le Cap de Bonne-Espérance , appelé alors le promontoire des tempêtes , on aperçoit tout-à-coup un formidable objet. C'est un fantôme qui s'élève du fond de la mer j sa tête touche aux nues , les tempêtes , les vents , les tonnerres sont autour de lui , ses bras s'étendent au loin sur la surface des eaux : ce monstre , ou ce Dieu , est le gardien de cet océan , dont aucun vaisseau n'avait encore fendu les flots ; îl menace la flotte , il se plaint de l'audace des Portugais , qui viennent lui disputer l'empire de ces mers ; il leur annonce toutes les calamités qu'ils doivent essuyer dans leur entreprise. Cela est grand en tout pays , sans doute.
Voici une autre fiction qui fut extrêmement du goût des Portugais , et qui me paraît conforme au génie Italien ; c'est une île enchantée qui sort de la mer pour le rafraîchissement de Gaina et de sa flotte. Cette île a servi , dit-on , de modèle à l'île ÏÏÀrmide , décrite quelques années a, près par le