‹ HenriadeChapitre 4 sur 69 · A LA REINE · texte numérisé non relu

A LA REINE

Madame,

C'est le sort de Henri IV d'être protégé par une Reine d'Angleterre ; il a été appuyé par Elizabeth ,, cette grande Princesse qui étoit dans son tems la gloire de son sexe. À qui sa mémoire pourrait -elle être aussi bien confiée , qu'à une Princesse dont les vertus personnelles ressemblent tant à celles d'Elisabeth ?

Votre Majesté trouvera dans ce livre des vérités bien grandes et bien importantes ; la morale à l'abri de la superstition ; l'esprit de liberté également éloigné de la révolte et de l'oppression ; les droits des Rois toujours assurés , et ceux du Peuple toujours dé rend us.

Le même esprit dans lequel il est écrit , me fait prendre la liberté de l'offrir à la vertueuse épouse d'un Ptoi , qui } parmi tant de têtes couronnées , jouit presque seul de l'honneur sans prix de gouverner une Nation libre , et d'un Roi qui fait consister son pouvoir à être aimé , et sa gloire à être juste.

Notre Descartes , le plus grand Philosophe de l'Europe , avant que le Chevalier Newton parut , a dédié ses principes a la

célèbre

PRÉFACE. xxv

célèbre Princesse Palatine Elisabeth : non pas , dit-il , parce qu'elle était Princesse ; car les vrais Philosophes respectant les Princes et ne les flattent point ; mais parce que de tous ses Lecteurs , il la regardait comme la plus capable de sentir et d'aimer le vrai.

Permettez - moi , Madame , ( sans me comparer à Descarres ) de dédier de même la Henriade à Votre Majesté , non -seulement parce qu'elle protège Les Sciences et les Arts . mais encore parce qu'elle en est un excellent Juge.

Je suis , avec ce profond respect qui est du à la plus grande vertu et au plus haut rang s

Si Votre Majesté veut bien mêle permettre ,

de Votre Majesté ,

Le très-liumb!e , très-respectueux j et trèi-obeiioant serviteur ,

Cette édition , qui fut faite par souscription s a servi de prétexte à mille calomnies contre l'Auteur. Il a dédaigné d'y répondre ; mais il a remis dans la. bibliothèque du Roi , c'est - à - dire , sous les yeux du Public et de la postérité , des preuves authentiques de la conduite généreuse qu'il

xxvj PRÉFAC E.

tint dans cette occasion, je n'en parle qu'après les avoir vues,

II serait^ long et inutile de compter ici toutes les éditions qui ont précédé celle-ci, dans laquelle on les trouvera réunies par le moyen des variantes.

En 1706 , le Roi de Frusse , alors Prince Royal s avait chargé M. Algaroti , qui était à Londres s d'y faire graver ce Poëme avec des vignettes à chaque page. Ce Prince , ami des Arts qu'il daigne cultiver , voulant laisser aux siècles à venir un monument de son estime pour les Lettres , et particulièrement pour la Henriade , daigna en composer la Préface * , et se mettant ainsi au rang des Auteurs /il apprit au monde qu'une plume éloquente sied bien dans la main d un Héros. Récompenser les beaux Arts est un mérite commun à mi grand nombre de Princes ; mais les encourager par l'exemple , et les éclairer par cVexceliens écrits . en est un d'autant plus recommande ble dans le Roi de Prusse , qu'il est plus rare parmi les" hommes. La mort du Roi , SOO père , les guerres survenues , et le départ de ?>i. Algaroti , de Londres , interrompirent ce projet , si digne de celui qui l'avait conçu.

Ainsi pensait ce grand Prince avant que

* Elle est à la tète cU ce volume , sous le titre 4' Avant-Propos»

PRÉFACE. xxvij

de monter sur le trône. 11 ne pouvait alors instruire les Rois que par des maximes ; aujourd'hui il*Tes instruit par des exemples.

La Henriade a été traduite en plusieurs langues ; en vers anglais par M. Lokman : une partie l'a été en vers italiens , par M. Ouerini , noble Vénitien; et une autre en vers latins , par le Cardinal de ce nom , Bibliothécaire du Vatican , si connu par sa grande littérature. Ce sont ces deux hommes célèbres qui ont traduit le Poème de Fontenoy. MM. Orfeolani et Nency ont aussi traduit plusieurs Chants de la Henriade. Elle l'a été entièrement en vers hollandais et allemands.

Cette justice rendue par tant d'Etrangers contemporains , semble suppléer à ce qui manque d'ancienneté à ce Potme , puisqu'il a été généralement approuvé dans un siècle qu'on peut appeler celui du goût > il y a apparence qu il le sera des siècles à venir. On pourrait donc , sans être téméraire, le pldcer k côté de ceux qui ont le sceau de l'immortalité. C'est ce que semble avoir fait M. Cocchi , Lecteur de Pise , dans sa lettre qui a paru en son tems , où il parle du sujet, du plan, des moeurs, des caractères , du merveilleux et des principales beautés de ce Poème , en homme de goût et de beaucoup de littérature ; bien dificrent d'un Français , Auteur de feuilles périodiques , qui , plus jaloux qu'éclairé , Ta comparé à la Pharsale. Une telle comparaison suppose

bij

xxviij PREFACE.

dan? son Auteur , ou bien peu de lumières, ou bien peu d'équité ; car en quoi se ressemblent ces deux Poèmes ? Le sujet de l'un et de l'autre est une guerre civile ; mais dans la Pharsale , l'audace est triomphante et le crime adoré : dans la Henriade , au contraire , tout l'avantage est du côté de la justice. Lucain a suivi scrupuleusement l'Histoire, sans mélange de fiction , au lieu que M. de Voltaire a changé l'ordre des tems , transporté les faits et employé le merveilleux. Le style du premier est souvent ampoulé , défaut dont on ne voit pas un seul exemple dans le second. Lucain a peint ses Héros avec de grands traits , il est vrai, et il a des coups de pinceau dont on trouve peu d'exemples dans Virgile et dans Homère. C'est peut - être en cela que lui ressemble notre Poète. On convient assez que personne n'a mieux connu que lui l'Art de marquer les caractères : un vers lui suffit quelquefois pour cela ; témoins les suivans :

Médicis la (i) reçut avec indifférence ,

Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance.

Sans remords , sau> plaisirs, etc.

Connaissant les périls , et ne redoutant rien ;

Heureux (2) Guerrier, grand Prince , et mauvais Citoyen.

Il (3) se présente aux Seize et demande des fers , Du front dont il aurait condamné ces pervers.

Il (4) marché en Philosophe où l'honneur le conduit, Condamne les combats, plaint son ISIaitre et le suit.

fi) La tète de Coligni. Chant II.

(2) Gnise. Chant III.

(3) Harlay. Chant VI.

(4) Momay. Chant VI.

PRÉFACE xxix

Mais si M. de Voltaire annonce avec tant d'art ses personnages . il les soutient avec beaucoup de sagesse ; et je ne crois pas que dans le cours de son Poëme on trouve un seul vers où quelqu'un d'eux se démente. Lucain , au contraire ? est plein ci inégalités ; et s'il atteint quelquefois la véritable grandeur , il donne souvent dans l'enflure. Enfin , ce Poète latin qui a porté à un si haut point la noblesse dessentiniens, n'est plus le même lorsqu'il faut ou peindre ou décrire ; et j'ose assurer qu'en cette partie notre langue n'a jamais été si loin que dans la Henriade.

Il y aurait donc plus de justesse à comparer la Henriade avec l'Enéide. On pourrait mettre dans la balance le plan , les moeurs , le merveilleux de ces deux Poèmes ; les personnages , comme Henri IV et Enée , Àchates et Mornay , Sinon et Clément , Turnus et d'Aumaîe , etc. les épisodes qui se répondent , comme le repas des Troyens sur la côte de Car triage , et celui de Henri chez le Solitaire de Gerseï ; le niassacre de la Saint - Earthelemi , et l'incendie de Troye ; le quatrième Chant de l'Enéide , et le neuvième de la Henriade ; la descente d'Enée aux Enfers , et le songe de Henri IV ; l'antre de la Sibylle , et le sacrifice des Seize : le qu'ont

à soutenir les deux Héros . et l'intérêt qu'on prend à l'un et à l'autre; la mort d'Euriaîe , et celle du jeune d'Àilly ; les combats sin-

b iîi

xxx P R É F A C Ë.

?rs de Turcnne contre d'Aumale , et

■ contre Turnus ; enfin le style des

Poètes; i ut avec lequel ils ont en-

ts , et leur goût dans le choix

des épisodes ; leurs comparaisons , leurs

description si Et après un tel examen , on

pruuTGit décider d'après le sentiment.

Les bornes que je suis obligé de me prescrire dans cette préface : ne me permettent pas d'appuyer sur ce parallèle ; mais je crois qu'il rrie surfil: de l'indiquer à des Lecteurs éclairés et sans prévention.

Les rapports vagues et généraux dont je viens de parler ont fait dire à quelques Critiques , que la Henriade manquait du côté de l'invention. Oue ne fait - on le même reproche à Virgile s au Tasse , etc. ? Dsss l'Eri nî réunis le plan de FOdis-

sée et celui de l'Iliade. Dans la Jérusalem 3éliyree , on trouve le plan de l'Iliade exac-

rient suivi , et orné de quelques épisodes tirées de l'Enéide.

Avant Homère , Virgile et le Tasse', on avait écrit des siégea , des incendies , des tempêtes ; on avait peint toutes les passions ; on connaissait les Enfers , les Champs - Elisées ; on disait qu'Orphée , Hercule , Pirithoùs , Ulysse , y étaient descendus pendant leur vie. Enfin , ces Pc êtes n'ont rien dont l'idée ne soit ailleurs. Mais ils ont peint les objets avec les couleurs les plus belles. Ils ont modifiés et embellis , suivant le caractère de leur génie

PRÉFACE. xxxj

et les mœurs de leur lems. Ils les ont mis dans leur jour et à leur place. Si ce n'est pas là créer , c'est du moins donner aux choses une nouvelle vie 3 et on ne saurai!: disputer à M. de Voltaire la gloire d'avoir excellé dans ce genre de production. Ce n'est - là , dit- on , que de l'invention de détail , et quelques Critiques voudraient de la nouveauté dans le tout. On faisait un jour remarquer à un homme de Lettres ce beau vers ou. M. de Voltaire exprime le mystère de l'Eucharistie ;

Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n'est pin-.

Oui , dit-il s ce-vers est beau ; mais j£ ne sais , l'idée n'en est pas neuve. Malheur 9 dit M. de Féneloh (i) , à qui n'est ému en lisant ces vers :

(2) Torli maie senex , h.ïc inler flumîna nota Et fjntes sacros , frigus captaLis opacum.

N'aurais -je pas raison d'adresser cette espèce d'anathéme au Critique dont je viens de parler ? J'ose prédire à tous ceux qui . comme lui , veulent du neuf , c'est-à-dire , de l'inoui , qu'on ne le satisfera jamais qu'aux dépens du bon sens. Mil ton lui-même n'a pas inventé les idées générales de son Poème, quelqu'extraordinaires qu'elles soient. Il les

(1) Lettre de l'Acaâçaiie Française.

(a) Virgile , Eglogue I.

bi

xxxij PRÉFACE.

a puisées dans les Poètes , dans l'Ecriture Sainte , etc. L'idée de son pont toute gigantesque qu'elle est , n'est pas neuve. Saadi s'en était servi avant lui , et rayait ti

ta Théologie dies Turcs. Si donc un I été qui a franchi les limites du monde et peint des objets hors de la Nature , nra rien dit dont 1 idée générale ne soit ailleurs , je crois qu'on doit se contenter d'être original dans les détails et dans l'ordonnance , sur-tout .quand on a assez d le pour

s'élever au-dessus de ses rnô3efesf

Je ne réfuterai pas ici ceux qui ont • assez ennemis de la Poésie pour avancer qu'il peut y avoir des vers en prose. Ce paradoxe paraît téméraire àÉtous les gens de bon goût et de bon sens. M. cle Fénelon , qui avait beaucoup de l'un et de l'autre , n'a jamais donné son Télémaque que sons le nom des Aventures de Télémaque, et jamais sens celui de Poëme. (Test , sans contredit , le premier de tous les Romans ; ruais il ne peut pas même être mis dans la classe des derniers poèmes ; je ne dis pas seulement parce que les aventures qu'on y raconte sont presque toutes indépendantes les unes des autres , et parce que le style , tout fleuri et tendre qu'il est , serait trop uniforme ; je dis parce qu'il n'a pas le nombre , le rhythme , la mesure , la rime , inversions ; en un mot , rien de ce qui constitue cet Art si difficile de la Poésie. Art qui n'a pas plus de rapport avec la

PREFACE. xxxiîj

prose , que la Musique n'en a avec le ton ordinaire de la parole.

Il ne me reste plus qu'à dire an mot sur l'orthographe qu'on a suivie dans cette édition ; c'est celle de l'Auteur ; il l'a justifiée lui-même ; et puisqu'il n'a contre lui qu'un usage condamné par ceux même qui le suivent 3 il paraît assez inutile de prouver qu'il a eu raison de s'en écarter : je me con-, tenterai donc , pour faire voir combien cet usage est pernicieux à notre Poe%ie , de citer quelques endroits de nos meilleurs Poètes , où ils ne l'ont que trop scrupuleusement suivi.

(i) Attaquons dans leurs murs ces Conquérans si fiers-; Qu'ils tremblent a leur tour pour leurs propres foyers.

Ma colère revient et je me reconnois , Immolons- en partant trois ingrats à la fols.

(2) Je ne fais que recueillir les voi-x , Et dirols vos défauts si je vous en savois.

Il est sûr qu^une orthographe conforme à la prononciation eût obvié à ces défauts r et que ces deux Poètes , si exacts et si heureux dans leurs rimes , ne se sont, contentés de celles-ci que parce qu'elles satisfaisaient les yeux» Ce qui le prouve s c est qu'on ne s'est jamais avisé de faire rimer Beauvais , qu'on prononce comme savais r

(1) Mirhridatev G>) Le FiaUî'.wv

sxxiv P R E F A C E.

avec voix , qu'on a cru cependant pouvoir limer avec sayois.

Dans ces deux vers de Eoileau ,

(t) J a Discorde en ces lieux menace de s'accroître , Lemaio avant l'Aurore un Lutrin va paroître.

L'on prononce s accroître pour la rime > v'. cela est assez usité. Madame Deshouïieres dit :

(2) Puisse durer , puisse croître

L'ard?ur àe mon jeune Amant , Comme feront sur ce hêtre Les marques ùe mon tuurment.

Mais ce qm paraît singulier , c'est que parente , en faveur de quoi on prononce s'accraitre . change lui - même sa prononciation en faveur de cloître.

(Jj] L'honneur et la vertu n'osèrent plus paroître, La piété chsicha les déserts et le cloître.

Une bizarrerie si marquée vient de cequ'on a change l'ancienne prononciation , sans changer l'orthographe qui la représente. La reformation générale d'un tel abus eût été une affaire d'éclat. M. de Voltaire n'a porté que les premiers coups; il a cru judicieusement qu'on devait rimer pour î'oreiiie , et non pour les yeux : en conséquence il a fait rimer françois avec succès s

(1) I ai in , Ch2r.t II.

(2) CéJimene , Eglogne.

(3) Epiue IV. Boileau..

Page 1