‹ HenriadeChapitre 46 sur 69 · Chapitre VIT · texte numérisé non relu

Chapitre VIT

ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour , et de la peinture des voluptés il le ramené aux combats ; il excite la sensibilité par degrés ; il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre. Son style est presque par-tout clair et élégant , et lorsque son sujet demande de l'élévation , on est étonné comment la molesse de la langue Italienne prend un nouveau caractère sous ses mains et se change en majesté et en force.

On trouve , il est vrai , dans la Jérusalem environ deux cents vers , où l'auteur se livre à des jeux de mots et à des concetti puériles : mais ces faiblesses étaient une espèce de tribut que son génie payait au mauvais goût que son siècle avait pour les pointes , et qui même a augmenté depuis lui , mais dont les Italiens sont entièrement désabusés,

Si cet ouvrage est plein de beautés qu'on admire par-tout , il y. a aussi bien des endroits qu'on n'approuve qu'en Italie , et quelques-uns qui ne doivent plaire nulle part. Il me semble que c'est une faute par tout pays d'avoir débuté par un épisode , qui ne tient en rien au reste du poëme. Je parle de l"étrange et inutile talisman que fait le sorcier Ismeno avec une image de le Vierge Marie , et de l'histoire à'Olindo et Scphrcnia, Encore si cette image de la Vierge servait à quelque prédiction ; si Clindo et Suphronia , près d'être les victimes de leur religion, étaient éclairés d'en haut y et disaient un mot de ce qui doit arriver ; mais ils sont entièrement hors d'œuvre. On croit d'abord q.ue ce sont les principaux personnages du poëme ;

326 Essai sur la Poésie épique ,

mais te poète ne s'est épuisé à décrire leur aventure avec tous les embellissemens de son art , et n'excite tant d'intérêt et de pitié pour eux, que pour n'en plus parler du tout dans le reste de l'ouvrage. Sophronie et Olinde s'ont aussi inutiles aux affaires des ChrétteïMS , que l'image de la Vierge l'est aux Mahométans.

Il y a dans l'épisode frArmide , qui d'ailleurs est un chef-d'œuvre , des excès d'imagination , qui assurément ne seraient point admis en France et en 'Angleterre. Dix Princes Chrétiens métamorphosés en poissons , et un perroquet chantant des chansons de sa propre coip.position , sont des fables bien étranges aux yeux d'un lecteur sensé , accoutumé i n'approuver que ce qui est naturel. Les enchantemens ne réussiraient pas aujourd'hui avec des Français ou des Anglais. Mais du tems du Tasse , ils étaient reçus dans toute l'Europe , et regardés presque comme un point de foi par le peuple superstitieux d'Italie. Sans doute , un homme qui vient de lire M. Loche ou M. Addisson , sera étrangement révolté de trouver dans la Jérusalem un sorcier Chrétien , qui tire Renaud des mains des sorciers Mahométans. Quelle fantaisie d'envoyer Ubaîde et son compagnon à un vieux et saint magicien, qui les conduit jusqu'au centre de la terre ! Les deux Chevaliers se promènent là sur le bord d'un ruisseau rempli de pierres précieuses de tout genre. De ce lieu on les envoie à Ascaîon , vers une vieille, qui les transporte aussi-tôt, dans, uh

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