Chapitre Vil 3i
tionné l'art de nuancer les couleurs et de distinguer tas différentes espèces de vertus , de vices et de passions, qui ailleurs semblent être les mêmes. Ainsi Godcfroy est prudent et modéré ; l'inquiet Aladirt a une politique cruelle ; la généreuse valeur de Tancrede est opposée à la fureur d'Argant ; l'amour dans Ârmide est un mélange de coquetterie et d'emportement ; dans tterminie , c'est une tendresse douce et aimable : il n'y a pas jusqu'à \'£L>rmite Pierre qui ne fasse un personnage dans le tà&Ièau , et un beau contraste avec l'ejicrtàntéur Tsménn ; et ces deux figures sont assurément au-dessus ne Calfhas et de Talthyblus. Renaud est une imitatiÉg d' Achille ; mais ses fautes sont plus excusables , son caractère est plus aimable , son loisir est mieux employé. Achille éblouit , et Renaud intéresse.
Je ne sais si Homère a bien ou mal fait d'inspirer tant de compassion pour Priam, l'ennemi des Grecs; mais c'est sans doute un coup de l'art d'avoir rendu Aladin odieux. Sans cet artifice plus d'un lecteur se serait intéressé pour les Mahométans contre les Chrétiens ; on serait tenté de regarder ces derniers comme des brigands ligués pour venir du fond de l'Europe désoler un pays sur lequel ils n'avaient aucun droit , et massacrer de sang -froid un vénérable Monarque âgé de quatre-vingts ans , et tout un peuple innocent qui n'avait rien à démêler avec eux
C'était une chose bien étrange que la folie des croisades. Les Moines prêchaient ces saints brigandages, moitié par enthousiasme, moitié par intérêt.
324 Essai sur la Poésie épique,
La Cour de Rome les encourageait par une politique qui profitait de la faiblese d'autrui. Des Princes quittaient leurs états, les épuisaient d'hommes et d'argent, et les laissaient exposés au premier occupant , pour aller se battre en Syrie. Tous les Gentils-hommes vendaient leurs biens et partaient pour la Terre-Sainte avec leurs maîtresses. L'envie de courir , la mode , la superstition , concouraient à répandre dans l'Europe cette maladie épidémique» Les croisés mêlaient les débauches les plus scandaleuses , et la fureur la plus barbare , avec des sentimens tendres de dévotion ; ils égorgèrent tout dans Jérusalem , sans distinction de sexe ni d'âge ; Jaais quand ils arriveront au Saint Sépulchre , ces monstres , ornés de croix blanches , encore toutes dégouttantes du sang des femmes qu'ils venaient de massacrer après les avoir violées , fondirent tendrement en larmes , baisèrent la terre et se frappèrent la poitrine , tant la nature humaine est capable de réunir les extrêmes.
Le Tasse fait voir , comme il le doit , les croisades dans un jour tout opposé. C'est une armée de héros qui , sous ta conduite d'un chef vertueux , vient délivrer du joug des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu. Le sujet de la Jérusalem , à le considérer dans ce sens est le plus grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse ï'a traité dignement. Il y a mis autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit, presque tout y est lié avec art ; il amené adroitement les aventures j il distribue sagement les lumières et les..