‹ HenriadeChapitre 54 sur 69 · Chapitre VIII. 3 + i · texte numérisé non relu

Chapitre VIII. 3 + i

sentimens de la vraie gloire pénètrent son cœur j avec quelle prudence il loue leur courage en réprimant leur fureur , avec quel art il ne donne la supériorité à aucun. C'est un censeur , un panégyriste adroit. Aussi tous se soumettent à ses raisons, confessant la force de son éloquence , non par de vaines louanges, mais par une prompte obéissance. Qu'on juge d'un autre côté si Nestor est si sage de parler tant de sagesse ; si c'est un moyen sûr de s'attirer l'attention des Princes Grecs , que de les rabaisser et de les mettre au-dessous de leurs nyeux ; si toute l'assemblée peut entendre dire avec plaisir à Nestor qvfÀckille est le plus courageux des

chefs qui sont H présens. Après avoir comparé le babil présomptueux et impoli de Nestor avec le discours modeste et mesuré de Colocolo , l'odieuse différence qu'il met entre le rang d'Agamemnon et le mérite à' Achille avec celte portion égale de grandeur et de courage attribuée avec art à tous les Caciques : que le lecteur prononce. Et s'il y a un général dans le monde qui souffre volontiers qu'on lui préfère son inférieur pour le courage ; 6'il y a une assemblée qui puisse supporter , s.ins s'émouvoir , un harangueur qui , leur parlant avec mépris , vante leurs p-^.iécesseurs à leurs dépens ' alors Homère pourra, être préféré à Alou~o dans ce

cas particulier.

Il est vrai que si AJonio est dans un seul endroit supérieur à Homère , il est dans tout le reste audessous du moindre des poêles : on est étonné de

342 Essai tur la Poésie épique ,

le voir tomber si bas après avoir pris un vol si haut, Ii v a sans doute beaucoup de feu dans ses batailles ; mais nulle invention , nul plan , point de variété dans les descriptions , point d'unité dans le dessein. Ce poème est plus sauvage que les nations qui en font le sujet. Vers la fin de l'ouvrage, l'auteur , qui est un des premiers héros du poëme , fait pendant la nuit une longue et ennuyeuse marche , suivi de quelques soldats ; et , pour passer le tems, il fait naître entre eux une dispute au sujet de Virgile , et piincipalement sur l'épisode de Didon. Alo&io saisit cette occasion pour entretenir ses soldats de la mort de Didsn , telle qu'elle est rapportée par les anciens historiens ; et ann de mieux donner le démenti à Virgile , et de restituer à Ja Reine de Carthage sa réputation , il s'amuse à en discourir pendant deux chants.

Ce n;est pas d'ailleurs un défaut médiocre do son poëme d'être composé de trente-six chants trèslongs. On peut supposer , avec- raison , qu'un auteur qui ne sait , ou qui ne peut s'arrêter , n'est pas propre à fournir une telle carrière.

Un si grand nombre de défauts n'a pas empêché le célèbre Michel Cervantes de dire que V Araucaria peut être comparé avec les meilleurs poëmes d'Italie. L'amour aveugle de la patrie a sans doute dicté ce faux jugement à l'auteur Espagnol. Le véritable et solide amour de la patrie consiste à lui faire du hien , et à contribuer à sa liberté autant qu'il nous est possible : mais disputer seu-

Page 1