ACTE II
bleaü, avéc cinquante francs dans sa poche... cinquante francs, mon Dieu! oui, pas plus, je n’avais que ça. Il ne faisait pas si beau qu' aujourd’hui, et j’avais un pantalon de toile. Un an après, ma fortune eût encore tenu à peu près, dans le creux de ma main, mais j’avais mangé tous les jours. Dix ans après, j’avais cent mille francs, cent mille francs à moi, bien à moi, qui ne devaient rien à personne, qui nè me reprochaient rien, mais qui m’avaient coûté rudement Cher ! C’est difficile à mériter, allez! le premier argent, encore plus qu’ii gagner, le diable m’emporte! Et ce qu’il faut d’énergie, de volonté, de travail, d’économie, je le sais, je vous en réponds. Je crois que je vous voyais d’avance, toutes les deux, ma parole d’honneur! dans ce temps-là, et que c’était
Ça qui me soutenait. (Il s’assied sur la chaise à côté do la table. Henriette est venue s’asseoir sur locanapé, à côté de sa mère.) A cinq ans de
là, j’avais fait, de mes cent mille francs, trois cent mille francs. Vous me faisiez alors, madame, l’honneur de m’épouser, et vous me donniez plus que je ne vous apportais en me donnant le bonheur. Aujourd’hui, d’après mon dernier inventaire, j’ai... c’est-à-dire, vous avez deux millions...
MADAME MARÉCHAL, regardant II. nriette.
Deux millions?
M. MARÉCHAL
Deux millions... et même un peu mieux que cela. En bien ! madame, ch bien ! mon Henriette... (Madame Maréchal
fait lever Henriette, et lui passant un bras autour do la taille, l’avance dou-
èoment vers son pero.) C’est bon de se dire : Mc voilà riche
pour ma femme, pour ma fille. .. J’ai eu toutes les privations, je n’en veux pas une pour elles ! Je sais ce que c’est qu’un désir; j’ai fait une tirelire où j’ai mis des pièces blanches tous les samedis, pendant des mois, pour m’acheter une commode en acajou que j’avais vue rue deGléry... Elles, je neveux pas qu’elles aient un désir! Qu’est-ce qu’elles veulent? du luxe? Eh bien ! elles auront du luxe! Je leur achèterai du luxe! Du plaisir? je leur achèterai du plaisir, et de tout! (lise lève.) Ah ! tu disais que Ce n’était pas aujourd’hui ma fête! (Sa fille se jette dans ses bras. Madame Maréchal se lève.) C’est CUl'ieUx!... il V a Comme Cela des moments dans la vie où tout vous réussit... J’ai vu un temps où je ne pouvais pas toucher une carte sans perdre ; maintenant, je gagne toujours. Et pour tout, c’est de même. C’est-à-dire que j’ai de la veine jusque
dans les malheurs qui m’arrivent... (A sa femme, en remontant la scène.) Tu sais bien, la faillite Labourieux? Eh bien! c’est incroyable, il paraît que nous ne perdrons rien. Et mon voleur de caissier que je retrouve l’autre jour au bal!... Oh! quand on se met à avoir les atouts en main...
(Henriette se met à travailler à un ouvrage do crochet. ) Jusqu’à notre
maison, qui porte bonheur! Tu sais notre blessé, dont le médecin ne répondait pas d’abord? Le voilà sur pied, au bout de quinze jours... Un très-joli garçon, ma foi !
que mon jeune homme. (Henriette fait un signe de tête en travaillant.) Hein? tu l’as vu?
Oh ! je lisais au jardin... dans l’allée... J’ai regardé en