ACTE III
tardez de dix minutes simplement, voilà. C’est absurde, cette heure de Paris qu’on rapporte... et puis, on n’est
plus à l’heure d’ici. (Il va à la pendule et fait marcher les aiguilles.)
J’ai parfaitement manqué le train avec tout cela.
MADAME MARÉCHAL, se rasseyant et se mettant à travailler.
Oh ! vous d’abord, pour partir, vous mettez toujours un temps...
M. MARÉCHAL
Bon ! c’est ma faute à présent.
MADAME MARÉCHAL
Et votre rendez-vous pour demain?
M. MARÉCHAL
Eh bien, mon rendez-vous... qu’est-ce que vous voulez? je n’y serai pas. J’ai envoyé une dépêche... 11 va falloir que je parte demain matin par le premier train... Oh! c’est une journée de perdue... Tenez, voilà les journaux, la llevue... c’était là, en bas, depuis ce matin midi... mais avec nos domestiques!... (il regarde sa femme. Vous ne les lisez pas?
MADAME MARÉCHAL
Parcourez-les, vous me direz ce qu’il y a d’intéressant.
M. MARECHAL, s’asseyant do l'autre côté du guéridon.
Le Crédit mobilier a ouvert au-dessous de 1,100... Voyons combien a fait le Comptoir d’escompte? 705...
MADAME MARÉCHAL
Est-ce que vous allez me lire le cours de la Bourse, mon ami?
M. MARÉCHAL
Pardon!... voyons... Les nouvelles télégraphiques... i La crise ministérielle a abouti à un arrangement. Une position officielle a été rendue au prince Kong... » Ah ! c’est en Chine... Un grand article sur l’hégémonie de l’ Herzégovine... Ça vous est égal?... Un anonyme vient de restituerai Trésor public... heu... heu... heu... Ah ! « Hier au soir, une détonation a jeté l’émoi... * C’est toujours intéressant. « Hier au soir, une détonation a jeté l’émoi... » (il rognrdo sa femme.) Mais vous ne m’écoutez pas, ma chère ?
MADAME MARÉCHAL
Moi? si... si... c’est que je comptais mes points... J’ai pris un dessin terrible...
M. MARÉCHAL
« M. R...! à Luzarches! ancien agent de change! » Mais c’est Roger! c’est Roger, mon Dieu !
MADAME MARÉCHAL
Celui qui avait cette jolie femme blonde?
M. MARÉCHAL
Il l’a tuée!
Tuée!
M. MARÉCHAL
Net! Lis...
(Il lui donne le journal.)
MADAME MARÉCHAL, parcourant des yeux lo journal.
Oh ! c’cst affreux !... Mais reprenez, reprenez donc ce journal !
(Elle le repousse sur le guéridon.)
M. MARÉCHAL
Oui, affreux ; mais que veux-tu? On n’a plus sa tête, on doit voir tout rouge dans ces moments-là... Un mariage d’inclination ! Il l’adorait. Je me rappelle, sur les boulevards, en nous promenant, avant son mariage, il m’en parlait... il était comme un fou ! (il sc lève et se promène.) Une femme qui lui devait tout... Elle n’avait rien... Sa mère et elle brodaient des mouchoirs, quand il l’a connue... Il lui adonné voiture tout de suite, des chevaux, une maison, tout ce qu’elle voulait! 11 ne lui refusait rien. U se saignait pour elle. Pendant dix ans, il travaillait toute la journée comme un nègre, et il la menait dans le monde le soir... Il se couchait à trois heures du matin, il se levait à cinq heures... C’est lui que je plains, moi...
MADAME MARÉCHAL
Henriette n’est donc pas revenue avec toi?
M. MARÉCHAL
Non. Nous avons rencontré madame de Noisy et sa fille. Elles vont te la ramener.
MADAME MARÉCHAL
Je pense à cette pauvre femme... C’est horrible... II faut être si sûr !
M. MARÉCHAL
Sûr? Et que veux-tu de plus? Tu n’as donc pas lu? Il l’a surprise, la nuit, dans sa chambre, une nuit où elle le croyait absent...
MADAME MARÉCHAL
Ah! oui... elle le croyait absent... oui,..
M. MARÉCHAL
C’est toujours comme cela que cela arrive, du reste.
MADAME MARÉCHAL
Où as-tu rencontré ces dames de Noisy?
(Elle se lève.)
M. MARÉCHAL
Elles étaient à la porte du bijoutier, (il s’assied.) Savezvous, ma chère amie, quelque chose qui me trotte dans la tête depuis quelque temps? Est-ce que vous ne trouvez pas que notre Henriette a souvent maintenant un air triste, préoccupé?... Elle a toujours été un peu sérieuse, je sais bien... mais voilà plusieurs fois que je remarque. . .
(Elle remonte la scène.) \