‹ Henriette Marechal drame en trois actes en prose precedee d'une histoire de la piece Edmond & Jules De GoncourtChapitre 8 sur 84 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

pas pied, en pleine eau. A dix ans, je t’ai planté sans selle sur un cheval. Quand tu as voulu fumer, je t’ai acheté une pipe, pour que tu ne fumes pas les cordons de tes souliers. Au collège, je t’ai fait prendre des leçons d’armes, pour te donner le droit de ne pas être insolent. Je t’ai formé, je t’ai armé comme j’ai pu. Aujourd’hui, tu es bachelier ; tu sais tout ce qu’il est convenable et inutile de savoir : le grec, l’algèbre et la philosophie. 11 ne te reste plus rien à apprendre pour être un homme... rien que la vie ; et la vie, c’est la femme, à ton âge. (Pierre lui prend le bras; il* se promènent.) Oui, la femme. Allons, Voyons confie-moi ça, et je n’en rirai pas... Tu as fait tous les songes qu’on fait quand on rentre le dimanche soir au dortoir du collège. Tu es persuadé qu’il va t’arriver quelque chose. Tu espères je ne sais quoi : une lettre, un rendez-vous, un billet non signé, une voiture qui t’emportera, les yeux bandés, la nuit, à la porte d’un petit parc... Tu penses à des aventures..: La femme est devant toi comme un monde non découvert : c’est immense, vague, périlleux et tentateur...

PAUL

Oui, c’est vrai !

PIERRE

Parbleu ! (il s’arrête.) Eh bien ! mon ami, rien n’arrive. Figure-toi que le monde est devenu plat comme une pièce six liards. Les romans devraient être poursuivis

comme fausses nouvelles. Toutes les aventures sont enterrées, l’imprévu est fini, le Hasard est mort! Jamais votre portier ne vous donne une lettre qui sent bon, sans que vous en reconnaissiez l’écriture... Et voilà pourquoi je t’ai amené ici pour que tu ne rêves ni l’amour, ni la femme, ni le bal de l’Opéra. Le bal de l’Opéra, tu y es...

(Il bâille et remonte la scène ; Paul le suit.)

PAUL

Tu t’ennuies?

PIERRE

Non, je bâille... L’amour et la femme? (il lui montre la salie par «n carreau do logo.) Voilà deux mille femmes comme Diogène : elles cherchent toutes un homme ! Il y en a trois cent cinquante neuf qui ont leur montre au montde-piété, cinq cent quarante-et-une qui ont besoin de payer leur terme, six cent vingt-trois qui veulent se meubler en palissandre, cent vingt-deux qui ont envie de louer un coupé au mois... 11 y en a, à l'heure qu’il est, douze cents qui ont soif, et demain matin sur le coup dç six heures, les deux mille auront faim ! Et maintenant, (il redescend la scène.) va ! Je t’ai mis un peu de champagne dans la tête, et un peu d’argent dans la poche. Cours, monte, descends, regarde danser, arrête les dominos dans les escaliers, offre des oranges aux bergères des Alpes! Amuse-toi, sapristi! Il te manque des cheveux

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