ACTE I
l'amour, ni la femme, ni le bal de l'Opéra. Le bal de l'Opéra, tu y es...
(Il bâille et remonte la scène ; Paul le suit.) PAUL.
Tu t'ennuies...
PIERRE
Non, je bâille... L'amour et la femme? (11 lui montre la salle par un carreau de loge.) Voilà deux mille femmes comuio Diogène : elles cherchent toutes un liomme! Il y en a trois cent cinquante-neuf qui ont leur montre au montde-piété, cinq cent quarante et une qui ont besoin de payer leur terme, six cent vingt-trois qui veulent se meubler en palissandre, cent vingt-deux qui ont envie de louer un coupé au mois... Il y en a, à l'heure qu'il est, douze cents qui ont soif, et demain matin sur le coup de six heures, les deux mille auront faim ! Et maintenant, (Il redescend la scène.) va! Je t'ai mis un peu do Champagne dans la tête, et un peu d'argent dans la poche. Cours, monte, descends, regarde danser, arrête les dominos dans les escaliers, offre des oranges aux bergères des Alpes! Amuse-toi, sapristi! Il te manque des cheveux gris et une épingle en faux sur ta chemise; tu es jeune et tu n'es pas laid : les femmes ne te diront rien, parle-leur! Si on te blague, fais semblant de rire! Si des épaules te passent sous le nez, ne rougis pas !... Et si, par hasard, tu rencontres dans les corridors la femme honnête, la femme du monde qui vient au bal de l'Opéra tous les cent ans, fais-lui une cour effrontée et une égratignure au visage! Déchire-lui la dentelle de son masque, et vole-lui dans sa poche la carte de son mari pour la reconnaître! Des folies, mon garçon, des folies! Et à tout à l'heure...
(Il remonte la scène et sort par le corridor de gauche.)
vSCÈNE III
PAUL, seul.
C'est donc cela le bal de l'Opéra! J'y suis, c'est cela,
j 'y suis. . . (Il regarde aux carreaux des loges, puis redescend la scène et vient s'asseoir sur la banquette.) Oh ! Oui, j'en ai révé ! C'est
drôle, je suis comme quand j'allais, enfant, sur les boulevards, le mardi gras, dans les masques : ça m'amusait, et j'avais peur! Je me sentais tout petit dans la foule, et tout seul dans tout ce monde... (Il se lève et se promène.) J'ai la musique dans la tête... et quelque chose dans la poitrine qui me passe... Il y a un domino qui m'a regardé, il m'a semblé, en montant... Si j'allais tout en haut, pour voir danser?... Lui, çaTennuie, il ne s'amuse plus... Il faut que je parle à une femme... Oui, il faut que je parle à une femme... Mon Dieu ! comme il fait chaud!