‹ Henriette MaréchalChapitre 9 sur 95 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

PIERRE et PAUL, arrivant et venant sur le devant de la scène. — Des masques au fond.

PIERRE

Écoute-moi, mon cher ami ; tu as dix-sept ans, jen ai trente-cinq. De notre famille, il ne nous reste que des parents. Tu es mon frère... et je suis un peu ton père... (Paul lui serre la main.) C'est vrai, je t'ai un peu élevé. Dieu merci! je suis bronzé pour deux... Quand on a été consul à Caracas, chercheur d'or à San-Francisco, et mangeur d'argent à Paris, on a des notions pratiques pour l'éducation des garçons. Aussitôt que tu

as eu des poings, je t'ai appris à ne pas battre ceux qui étaient plus petits que toi, et à ne pas être battu par ceux qui étaient plus forts. Au bain, je t'ai mené tout de suite où tu n'avais pas pied, en pleine eau. A dix ans, je t'ai planté sans selle sur un cheval. Quand tu as voulu fumer, je t'ai acheté une pipe, pour que tu ne fumes pas les cordons de tes souliers. Au collège, je t'ai fait prendre des leçons d'armes, pour te donner le droit de ne pas être insolent. Je t'ai formé, je t'ai armé comme j'ai pu. Aujourd'hui, tu es bachelier; tu sais tout ce qu'il est convenable et inutile de savoir : le grec, l'algèbre et la pbilosophie. Il ne te reste plus rien à apprendre pour être un homme... rien que la vie ; et

la vie, c'est la femme, à ton âge. (Pierre lui prend le Lras;

ilsse pvomèueiit.) Oui, la femme. Allons, -voyons, confiemoi ça, et je n'en rirai pas... Tu as fait tous les songes qu'on fait quand on rentre le dimanche soir au dortoir du collège. Tu es persuadé qu'il va t'arriver quelque chose. Tu espères je ne sais quoi : une lettre, un rendezvous, un billet non signé, une voiture qui t'emportera, les jeux bandés, la nuit, à la porte d'un petit parc... Tu penses à des aventures... La femme est devant toi comme un monde non découvert : c'est immense, vague, périlleux et tentateur...

PAUL

Oui, c'est vrai !

PIERRE

Parbleu! (Il sarrête.) Eh bien! mon ami, rien n'arrive. Figure-toi que le monde est devenu plat comme une pièce six liards. Les romans devraient être poursuivis comme fausses nouvelles. Toutes les aventures sont enterrées, l'imprévu est fini, le Hasard est mort! Jamais votre portier ne vous donne une lettre qui sent bon, sans que a'ous en reconnaissiez l'écriture... Et voilà pourquoi je t'ai amené ici pourqtie tu ne rêves ni

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