UN DUEL ÉTRANGE
plaisanterie, mais qui eut le dénoûment le plus tragique. Jeffrey Hudson, cet abrégé de héros, très-fier, à juste titre, des services que son intelligence et son courage avaient rendus à sa maîtresse, signifia un jour aux gentilshommes de la suite d'Henriette qu'il les valait bien et que désormais il n'était plus d^'humeur à supporter leurs quolibets sur un prétendu combat qu'il aurait soutenu contre un dindon, et sur d'autres fables du même genre. Il ajouta que la première insulte , qui serait faite à son honneur, aurait pour conséquence un duel à mort. Un rire général accueillit cette déclaration, et ces jeunes gentilshommes s'en promirent un divertissement de haut goût ; William Crofts , frère du capitaine des gardes de la reine, ne tarda pas à lui envoyer un cartel , et une rencontre fut convenue pour le lendemain dans le parc du château. Les conditions étaient que les deux champions se courraient sus à cheval et le pistolet au poing. En arrivant sur le terrain, Crofts , au lieu de cette arme à feu , portait une vaste seringue, avec laquelle, disait-il, il voulait noyer le nain, en même temps que l'amorce de son pistolet; mais le vindicatif petit homme manœuvra son cheval assez habilement pour se soustraire au déluge qui le menaçait, et d'un coup de feu il étendit son adversaire roide mort sur la place. Cet événement fit grand bruit et la reine fut obligée d'écrire au cardinal Mazarin, pour obtenir que le meurtrier ne fût pas poursuivi ; mais cette faveur ne profita guère au malheureux nain. Afin de se sous-
î2â5 UENRIETTE-MARIE DE FRANCE.
traire à la vengeance du capitaine des gardes, il se vit contraint d'abandonner en pleurant le ser\'ice de sa chère maîtresse, et, depuis son départ, on n'entendit plus parler de lui *.
Henriette-Marie se remit en route vers Paris par Fontainebleau, où Anne d'Autriche vint à sa rencontre , et les deux reines firent leur entrée dans la capitale, au milieu des témoignages les plus vifs du respect et de Taffection de tous. Des arcs de triomphe avaient été spontanément dressés au faubourg Saint- Jacques et sur plusieurs autres points *. Le peuple tenait à prouver à la fille de Henri IV combien la mémoire de son père lui était encore chcre : il y avait de l'attendrissement dans cette éclatante réi'eption. Voici quelles furent à ce sujet les impressions de sir Richard Brown, l'agent anglais résidant à Paris : « On sentait que les cérémonies extérieures avaient pour bases la sincérité et l'affection intérieures. Les harangues adressées à Sa Majesté proclamaient non-seulement un grand attachement à son service, mais encore l'horreur des procédés factieux d'un Parlement déloyal, et la justice de la cause de la reine. Elle va, du reste, de mieux en mieux ^. »
Cependant ceux qui avaient connu cette infortunée princesse, avant son départ pour Londres, ne pouvaient voir sans un serrement de cœur le chan-
■ Miss Strickland, t. IV, p. 241 .— Lettre de Henriette-Marie k Maxarin. * Perfeet occurreneet. 6 novembre.
3 Additional Ms. 12, 184, folio 329.
RAVAGES DE LA MALADIE ET DE L*INFORTUNE. !2t23
cernent de toute sa personne et les ravages ineffaçables, causés autant par le chagrin que par les souffrances physiques : elle n'avait plus ni jeunesse ni beauté. M""' de Motteville, qui la vit dès son arrivée à Paris, nous Ta dépeinte telle qu'elle était à cette époque et nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que de lui laisser la parole ; « Cette princesse étoit fort défigurée par la grandeur de sa maladie et de ses malheurs, et n'avoit plus guère de marques de sa beauté passée. Elle avoit les yeux beaux, le teint admirable et le nez bien fait. II y avoit dans son visage quelque chose de si agréable qu'elle se faisoit aimer de tout le monde; mais elle. étoit maigre et petite; elle avoit même la taille gâtée , et sa bouche , qui naturellement n'étoit pas belle par la maigreur de son visage, étoit devenue grande. J'ai un de ses portraits, qui étoient faits du temps de sa beauté , qui montroient qu'elle avoit été fort aimable ; et, comme sa beauté n'avoit duré que l'espace d'un matin et l'avoit quittée avant son midi, elle avoit accoutumé de maintenir que les femmes ne peuvent plus être belles passé vingt-deux ans *. Pour achever de la représenter telle que je l'ai vue, il faut avouer qu'elle avoit infi-
* Peu lui importait d'ailleora cette déchéance de sa beauté, puisque le roi lui écrivait^ en 1645 : « Combien ma femme m'est plus chère que ne Tétoit ma Aancée !... et encore : « C!omne je t*aime plus que toute autre chose en ce monde et que mon contentement est inséparable du tien, toutes mes actions ne doivent-elles pas tendre à te servir et à te plaire?... Crois-moi, ma bienaimée, ta tendresse est aussi nécessaire pour réconforter mon cœur que ton secours pour aider mes affaires, n
Sâ4 IIENRIETTË-MARIE DK FRANCE.
niment de Fesprit, de cet esprit brillant qui plati aux spectateurs. Elle étoit agréable dans la société, honnête, douce et facile , vivant, avec ceux qui avoient Thonneur de rapprocher, sans nulle façon. Son tempérament étoit tourné du côté de la gaieté, et , parmi les larmes , s'il arrivoit de dire quelque chose de plaisant, elle les arrétoit en quelque façon, pour divertir la compagnie. La douleur quasi continuelle, qui lui donnoit alors beaucoup de sérieux et de mépris pour la vie, la rendoit, à mon gré, plus solide, plus sérieuse et plus estimable qu'elle ne Tauroit peut-être été, si elle avoit toujours eu du bonheur. Elle étoit naturellement libérale, et ceux qui Tavoient vue dans la prospérité, nous assuroient qu'elle auroit épuisé des trésors à faire du bien à ceux qu'elle aimoit. Son favori \ qui, selon le dire du pu-
* Lord Jermyn. Il nous faut insister ici contre les calomnies que la malveillance a laissé planeri asses Taguem«nt du reste, sur la mémoire d'Henrtette- Marie, au sujet de ses rapports avec ce personnage. On est allé jusqu'à prétendre qu'il devint son époux, après la mort de Charles I*', en faisant de ce mariage le couronnement d'un amour déjà ancien. Horace Walpole, que nous connaissons pour une mauvaise langue, a prétendu qu'un soir, avant son dé. part d'Angleterre, la reine avait été presque surprise par son mari, seule avec lord Jermyn, et qu'un di>s gentilshommes de la chambre, qui éclairait le roi. s'était laissé toml>er avec la lumière tout exprès, pour laisser à Jermyn le temps de s'éloigner. La vie entière de la reine, son dévouement et son affection pour son époux, sa piété même, protestent victorieusement contre une pareille accusation et ses lettres lui donnent un démenti formel. Jermyn, que le roi avait placé près d'elle, aussitôt après le renvoi de la maison française, était par excellence l'homme de oonflanoe de Charles; et lorsqu'il accompagna Henriette en France, il Ait le correspondant du roi le plus assidu et le seul absolument confidentiel. La reine n'avait-elle pas Tâme trop haute et trop loyale pour se prêter à une intrigue que le malheur aurait rendue encore plus odieuse ? Quant à son prétendu mariage, il n'en existe de trace que dans l'imagination de ses ennemis. On voit du reste que M** de Motteville ne fait pas la moindre allusion à tous ces bruits , pas plus que M"« de