‹ HenrietteChapitre 9 sur 9 · I. il · texte numérisé non relu

I. il

Commentateurs froids et noirs des paroles évangéliques, prétresaussi stériles que le figuier qu'aciothémisa la voix du maître, quoique vous soyez (j< n conviens) habiles à llétrir les voluptés misérobleuient tonompues de ce monde, osez (Jouciious eaquisser d'un crayon ftrnie et religieux le lableau des voluplé» de ta promesse daus le royaume Ou Chtitt. Nous ne tommes pas mipies ue gaieté decuur; vous nous dirigeriez glorieusement vers cet avenir si vous aviez le génie de nous le montrer dans la lu> mière. La ihéolcgiedoitdouner à sou auditoire la loi physiologique Ue l'éternité, ou renoncer au privilège usurpé par elle de se nommer la science des sciences. Cette i^^nie'xe n'est rien, ou les prétrt's sout au-dessous d'elle. Scribrs et phatisiens. frappez, et il vous sera ouvert ; entrez dans le temple et laissez-en la porte libre. Pourquoi vous borner à blâmer les amours de la terre, lorsque vous pourriez nous initier aux amour» des élus?»

Le lecteur voudra bien rétrograder avec nous sur nos pas, car nous avons à reprendre certains détails au point où nous les avons laissés, pour donner quelquesuns des développements de cette histoire.

ifi4 HENRIETTE.

Sur les traces de Faubert, au momeni où l'irritée madame Grissard, mise hors de ses gonds à cause d'un renvoi formel , avait fait, par une inspiration de vengeance, remarquer aux blanchisseuses une sorte de rapprochement, dont le lecteur a bien pu se préoccuper ainsi que nous , entre le passage de madame Daveleau et l'apparition de cet homme que nous ne connaissons encore que par ouïdire, et comme un fort mauvais sujet; en ce moment, disons nous, et sur les traces de Faubert, Jacquin et son camarade avaient aperçu la fringante Rosalie Ricard se glisser plus légère qu'une ombre vers le même but, du pas inaperçu d'un espion qui cherche à flairer la piste. Attachons-nous aux traces de Rosalie Ricard.

Faubert volait plutôt qu'il ne marchait.

l'emklvul. 165

11 eut bientôt franchi le pont de l'Arclicvêché, gagnant toujours de l'avance sur la jalouse qui, d'ailleurs (c'était évident), ne voulait pas l'atteindre, s'arrêtait tout court, et s'attachait de temps en temps à rajuster les rubans de sa chaussure, pour ne pas oiîrir une silhouette trop reconnaissable aux regards de l'homme dont elle épiait avec avidité la direction.

Un assez mince épisode la tint en haleine et sur les charbons ardents.

A quelque distance du pont de l'Archevêché, sur le terrain archiépiscopal, où, depuis l'eflervescence du 1 3 mars, aujourd'hui bien oubliée, même dans les journaux , l'on a planté quelques arbres d'une assez maigre venue, chélifs usurpateurs que le souffle d'un mandement balaiera comme de la paille , un gros réjoui, qu'à son costume ou aurait pu prendre pour

un garçon marchand de vin, aperçut Faubert, courut à lui, tira d'un portefeuille deux billets de banque, et de sa poche plusieurs pièces d'or, que Faubert, après un moment d'examen, serra trèsattentivement dans un petit agenda. Cela fait , de l'air de deux personnes qui n'ont pas de temps à perdre, Faubert et cet homme se séparèrent avec une vive poignée de main.

— C'est plus portatif, dit jovialement le gros réjoui; mais, ma foi, c'est un inconvénient peut-être. Tu serais maintenant une bonne rencontre pour un voleur.

— Je ne sais pas! répondit Faubert, qui fit tourner son bâton en riant.

Faubert prit le pont ([ui menait à l'ile

L*ENTREVUE. i67

Saint-Louis, et les derniers éclairs du bout ferré de son rotin, avec lequel il dessinait des moulinets rapides, s'éteignirent dans ^l'ombre de la rue principale qui coupe en deux cette île.

La presque solitude de cette direction dépita Rosalie, qui n'osait plus s'y lancer; elle bésita, mais elle était colère.

— Ma petite bourgeoise! lui dit rondement un cocher de cabriolet qui retournait à sa place, nous lui couperons le chemin en deux secondes, si cela vous plaît. Montez!

L'intérêt devine juste, et la passion se décide aussitôt. Rosalie ne se fit pas répéter le conseil, et^le cabriolet fila. Mais Faubert avait accéléré sa marche, et le bucéphale soufllait. Entre une mauvaise

168 IIKNIUETTË, ( ^

jument latiguée par douze heures de travail, nourrie comme un prolétaire, à force d'escomptes sur ses bottes de foin, mise en mouvement à coups de fouet, et ce brillant godelureau qui volait sur l'appel du désir à quelque rendez-vous d'amour, la partie n'était pas tenable.

Pour compter sur un cheval de cabiiolet, il faudrait avoir affaire dans la direction même de son écurie.

A l'extrémité de la rue, Faubert tourna sur la gauche. On ne le vit plus.

Lorsque les poursuivants arrivèrent à l'emplacement sur lequel Faubert venait de disparaître, il ne se trouvait personne aux environs. Le cabriolet tourna comme Faubert sur le quai de l'île, et s'arrêta.

l'entrevue. 169

Le silence d'un cimetière régnait dans cet endroit, troublé seulement, — et par le frissonnement mélancolique des arbres de l'ile Louviers, dont, à trente pas du parapet (contre lequel le cabriolet stationna), les chantiers s'élevaient démesurément dans le ciel, — et par le clapotage des eaux tout autour de la robuste charpente qui soutient l'estacade à l'abri de laquelle, en hiver, et lorsque les glaces charrient, on range les marnois et les bateaux que pourraient déchirer les débâcles. Du côté qui mène à l'Entrepôt, comme du côté qui mène au quai de l'Arsenal, les passerelles, emprunt fait par l'érudition moderne aux ponts-levis des antiques châteaux forts, chemins de fils-de-fer que l'industrie du Parisien a, comme une araignée, lancés sur les deux embranchements de la rivière, l'une en aval de Louviers, l'autre en amont de

Saint-Louis ; les passerelles, disons-nous, se trouvaient alors complètement désertes. La nuit tombait de plus en plus; nuit belle et fraîche, où, dans un firmament à perte de vue, là, pailleté de froides étoiles, là marbré de nuages que le bon goût des juges de l'Institut n'aurait pas trouvés d'un effet assez vraisemblable pour le Musée, la lune montait pardegrés, en se réverbérant au-dessous du pont d'Austerlitz dont les entrelacements de fer et les arches étaient vivement plongés dans l'ombre, grâce à leur opposition à cette lumière métallique et sans vie qui parsemait le frémissement de l'eau de sa riche éclaboussure d'argent. Les reflets de l'astre prenaient en écharpe les grands massifs du chantier de l'île ; et l'imagination, prompte à bâtir des romans dans la solitude et les ténèbres métamorphosait leur monotone architecture en si-

l'entrevue. 171

nistres tourelles placées à l'extrémité de la ville, comme des factionnaires féodaux sur les alentours assoupis.

Tout cela composait un de ces spectacles que l'on aime à contempler, mais dont on a peur malgré soi, car le calme des lieux élargit démesurément l'étendue, et plus l'espace offre de profondeur, plus il cache et fait pressentir de pièges à la pensée. Les êtres vivants ont peur l'un de l'autre, et ne sont que trop payés pour demeurer sur le qui vive. Nul ne peut dire au juste le nombre qu'il se soupçonne d'ennemis, lesquels ne le connaissent pas le moins du monde, mais, par occasion, le tueront tout d'abord, sauf à se désoler, si le mort n'a que deux ou trois sous dans sa poche, de l'avoir étranglé pour si peu.

Rien, à coup sûr, n'était plus roma-

172 llKiNRIETTE.

nesque. Aussi Rosalie se consultait avant de tenter l'aventure ; mais le cocher, dont la conscience commençait à saigner d'avoir achevé le massacre de sa pauvre bête, attendait impatiemment une décision.

Il ne faut pas croire qu'un cocher soit absokiment dépourvu de sensibilité, ([uand il est tard ; et même leur sollicitude a ses règles invariables. Passé telle heure, on ne les déterminerait pas à s'en départir, à moins de payer double.

Il fallait prendre un parti.

L'instinct jaloux de l'émulation féminine fit braver à Rosalie les terreurs de la solitude. Faubert ne pouvait pas être loin; ses pressentiments lui dictèrent sa conduite. Elle congédia le cabriolet.

l'entrevue. 473

Les plus graves événements tiennent à des riens.

Demeurée seule, notre aventurée demoiselle marcha du pas d'une ombre le long de ce parapet où couraient par intervalles, mêlées à la fraîche senteur de l'eau , les émanations d'un vent tiède parfumé de l'arôme des acacias.

Frêles comme des bourdonnements d'insectes, des voix lui vinrent un instant du côté de la rivière ; Rosalie suspendit sa respiration et regarda. Le chapelet de grains de plomb d'un fdet démesuré tomba comme une masse dans l'eau : Rosalie ne vit que des pêcheurs. Elle pensa qu'un rendez-vous se donnerait à merveille sur les bateaux ; mais, sans indications, comment s'orienter dans ce pêle-mêle obscur ? La perquisition eût

été trop dangereuse. Le découragement la gagnait avec la fièvre. Machinalement elle reporta sa vue perçante du côté des maisons, vers les vitrages des croisées où des lumières pâles esquissaient des ombres sur les mousselines. Sa patience n'y tenait plus et devait se consumer bientôt. Prompte à se gourmander de son obstination, peut-être même allait-elle cesser une recherche fastidieuse, parce que, dans les édifices qui peuplent cette extrémité de l'ile, rien n^ '.,;' r^mblait conforme à la modestie présumable des lieux dont Faubert pouvait se faciliter l'accès ; lorsque, dans la baie d'une fenêtre isolée, au plus haut point d'un grand mur sombre, vers le couronnement du dernier étage, vint se placer tout à coup, debout et découpé par une clarté vive, un homme qui saisit les deux battants et les ferma.

l'entrevue. 175

— Ah ! vous êtes un enfant ! avait-il dit avec un éclat brusque.

C'était Faubert.

Rosalie le tenait donc ! et, comme elle n'en était que trop bien convaincue d'à-* près les dénonciations d'Étiennette, Faubert n'était pas seul.

Un mouvement de joie vengeresse la fit tressaillir, et l'examen des lieux fut rapide. ^ espion, qui se félicitait de ne pas avoir perdu courage, rencontra surle-champ le seuil d'une allée, trouva l'énigme d'un secret, .et, guidé par cet instinct qui braverait les mille et une gaucheries de nos architectes en dépit de la distribution baroque de leurs plans, atteignit avec une légèreté perfide la dernière marche d'un palier désert.

Là, le murmure animé des voix lui permit de se diriger vers son but.

Faubert, dont, malgré les ténèbres, l'oreille éveillée de Pvosalie reconnut aussitôt les pas, car c'est le fidèle et mystérieux instinct de son sexe, errait alors très-vivement dans la chambre. Un furtiC éclat de lumière abaissa vers une fente de la porte les yeux de la curieuse, qui saisit, à la faveur de cette échappée, l'ensemble des lieux et des personnages.

— A deux chaînes , Henriette ! s'écriait en ce moment* Faubert avec un accent de reproche et d'amertume.

Il s'arrêta près d'elle.

— A deux chaînes ! insista la voix vibrante et révoltée de madame Daveleau.

La chaîne du mariage, et la vôtre !... Et

i.'kntrf.vue. 177

je suis par conséquent deux fois vile à mes propres yeuxj car ces libertés secrètes, voyez-vous, ces mystères qui ne sont pas un sacrifice à la pudeur, mais à la frayeur, et dont on ne se confie qu'à des p^enfi qu'on méprise, afin de s'épargner le mépris de ceux qu'on estime, sont à mes yeux le comble du mensonge et de l'ignominie. Pour Dieu, Faubert, ne me cherchez pas d'excuses. Je porte deux chaînes, vous dis-je ; j'étouffe dans un double étau ; je ne suis pas à moi , je ne suis pas libre. N'abaissons pas du moins la franchise de notre esprit à des

mensonges: osons conserver cette hier '

mière. Je sens le poids dont je suis chargée devenir de plus en plus lourd à chacune de mes échappées furtives.

Dans mon avilissement, il ne me reste que la consolation du mépris que je me

porte. Si vous comprenez cette dernière I. 12

d78 HENRIETTE.

dignité, ne me l'ôtez pas !... 0 mon Dieu ! nu)i, qui n'ai jamais baissé le front devant personne ; moi, qui tenais de ma bonne et franche mère, que moins on se cache phis on est forte, que moins on se voile plus on est pure, réduite à me cacher, à me voiler, à me dire si l'on me regarde que ce regard contient une dérision, une insulte ! et sentir à chaque instant que ma rougeur va me trahir !... Vous m'arracheriez l'âme, si vous n'aviez pas le sentiment de ma torture; de tous mes supplices, le plus cruel serait que l'on niât ce que j'éprouve, ou d'entendre rire de mes révoltes.

11 se fit un silence. Assise contre une mauvaise table sur laquelle se dressait un chandelier de fer dont le cercle lumineux faisait deviner plus qu'il ne réclairait le délabrement d'une petite

chambre, Henriette, les yeux an plafond, et laissant ruisseler ses larmes repoussait de ses mains irritées, eu paraissant craindre que l'on ne s'en emparât, les attentions compatissantes de Faubert qui souftVait évidemment de ses reproches.

Elle était belle comme un ange : et Rosalie la délesta cent fois plus. ""

La voix de Faubert eut un temps d'éclat, puis de douleur, mais qui passa vite.

~ Moi , t'arracher la moindre dignité!.... Vous êtes cruelle, Henriette!.. Et quelle pensée m'occuperait en ce moment, femme injuste . si ce n'était de te la rendre à tes propres yeux!...

— Et comment, Faubert?

Il s'était mis à genoux, et la regardait. La main qu'il saisit cessa d'être rebelle; il y posa longtemps ses lèvres.

Henriette, apaisée de son exaspération , se laissa prendre comme un enfant au plaisir de passer une de ses mains dans les cheveux dociles de l'heureux coupable, qui prit du cœur en la contemplant avec avec amour.

— Tiens, mon enfant! dit Faubert après un silence ; voyons au fond des choses, la nécessité le veut. Ne nous forgeons pas de chimères. L'honneur, pour les gens obscurs comme nous, — du moins dans ce qui tient au dehors simple de ce mot, c'està-dire à la manière dont les gens qui n'aiment personne le comprennent aux dépens de ceux qui s'aiment ; car, vois-tu bien, notre cœur s'estime intérieurement en dépit de tout ce qui peut nous arriver, — l'honneur, c'est d'échapper à la sale inquisition des oisifs; soit par la conscience qu'ils en ont menti, s'ils jasent sur notre conduite; soit par une libre et mani-

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iëstc déclaration doiil la téiiiérilc mette au défi les insolences de leur espionnage, car les faiseurs de caquets sont généralement poltrons ; soit encore , lorsque l'on en est où nous en sommes , et qu'un acte de bravoure serait uji coup de poignard contre un autre; l'honneur, Henriette, c'est... c'est de fuir.

— Do fuir, Faubert!

Les bras d'Henriette s'en allèrent de droite à gauche; les larmes ruisselèrent plus abondamment de ses yeux.

— Oui, de fuir! dit-il en l'enveloppant de ses bras. J'y ai cent fois pensé. Tiens, ma belle et bonne ! partout on m'offre de l'emploi, des bénéfices, un rôle qui me convient. Je reçois les meil' leures propositions, des offres sans nombre pour me mettre à la tête de riches

d82 HENRIETTE.

fabriques. On me presse , on s'étonne de mes incertitudes. Pour moi seul je ne m'en inquiéterais pas. Malgré les douleurs et les pressentiments de notre position, ces deux ans se sont écoulés sous un charme, et je puis vivre ainsi tant que tu le voudras. Mais le hasard nous a jetés dans une condition qui n'est pas à nous, dont nous serons tirés tôt ou tard par un événement ou par notre volonté, par notre prudence ou par un éclat. Il est tout simple que ce soit l'amour qui nous en délivre. Laisse-moi t'expliquer cela, je t'en prie! et alors, n'importe où, je me croirais un avenir avec toi. Je me le suis dit dès le jour qui m'a donné ma seconde , ma véritable existence ; alors , seulement , j'ai commencé d'être, et mon passé m'a pesé comme un remords. En rne laissant aller au courant de mes habitudes, je me calomniais. Tu m'as révélé

l'entrevue. 4Sd

ce que j'étais ; voudras-tu que ma destinée m'échappe?... Autrefois, mon Henriette, si je vivais, c'était de la vie des autres; je me confondais dans leur foule, et tu m'en as séparé. Ne m'y laisse plus retomber, je t'en conjure. Il est si facile de changer son nom! d'y joindre celui du village où l'on est né , par exemple. Eh bien ! je deviendrai M. Faubert de Dugny, et, par la suite, M. Dugny tout court. Nous serons dépaysés tout à fait; et le monde , en ce genre, offre plus d'une heureuse audace. Vois! je végète à Paris, parmi les ouvriers, et ma vie se gaspille sans avenir comme sans idée fixe, las à l'excès de ces gens que je dépasse de toute la hauteur de ton estime, et n'osant m'aventurer au delà, parce que tu t'y trouves perdue ! contraint à des ruses dont le caractère m'obsède et que tu jalouses ; mais que me prescrivent dans

184 iiLMiitni;.

Ion intérêt inènie la célébrité lâcheuse de mes amours d'autrefois; car une réputation légère a bien ses inconvénients, ma chérie! et si je te suis infidèle, je ne m'y résigne, crois-moi, que par calcul et pour suffire à des indiscrétions de camarades. Parce qu'ils en ont obtenu le droit par la libre familiarité de nos entretiens d'un autre temps, ils chercheraient à pénétrer les raisons cachées de mon silence dans le cas où la singularité de mes réserves ne fournirait plus un texte banal à leurs plaisanteries. Tu m'en as voulu, mon enfant! Cependant nos embarras parlaient plus haut dans ma conscience que tes scrupules, et tu ne sais pas combien de fois cette ruse dont tu me blâmais nous a sauvés. J'ai donné le changea des soupçons, tourné vers d'autres les yeux qui se portaient vers toi. Entre des femmes qui n'auionl jamais

L EMREVUE. 18^

de gloire à perdre, et toi, toi, aïoii Henriette, ma fée, mon talisman, mon étoile, devant qui je saurais faire de Tespace et de la liberté, fût-ce au péril de ma tête, pouvais-je hésiter un seul instant!... Eh! mon Dieu! c'est mal sans doute, mais on devient infâme par embarras, et les circonstances font nos crimes. Au fond, tes jalousies ne sont pas plus fortes que mes répugnances. Cela me lasse, et tu me suspectes. Fuyons! Je ferai fortune dans quelque province.

Dans mon état, je suis un homme à ressources , à découvertes. Tout le monde lavoue, et l'on ne conçoit pas que je sois le seul à me méconnaître. Mes facultés prendraient leur vol si je n'avais un poids de cent quintaux dans l'esprit ; car, sans me flatter, j'en sais plus qu'une foule d'autres ([ui sont fiers d'avoir pâli sur les bancs du collège, et qui, pour ce que je

i86 HENRIETTE.

pourrais leur apprendre, donneraientdu retour sur ce qu'ils ont appris. La province est un autre monde. Ton éducation t'y donnerait ton rang. Les scrupules de ta mère on fait avorter les soins qu'elle a pris de ton enfance , et tes heureux développements t'appellent dans une sphère où tu brillerais du plus vif éclat. J'ai de l'ambition pour toi; ne m'en fais pas un crime!... Dans une position convenable, le mérite d'une femme honore et fait valoir celui qu'elle aime. Tu serais mon but, mon bonheur et ma gloire.

J'aurais l'énergie d'arriver à tout ce que tu voudrais, parce que tu le voudrais.

Combien n'ont pas eu cet élan vers la ibrtune!.... Dis un mot, et nous ne nous quitterons plus. Aux yeux de tout le monde, tu serais madame Dugny, ma femme, adorée pour son esprit et sa beauté, chérie pour son caractère; tandis

l'entiœvue. 187

que nous étouffons ici dans un sort faux, dans une persévérance impossible. Conçois-tu bien ce qu'un jour qui s'écoule, une heure de plus, la noire ineptie d'un méchant , que sais-je! une lâcheté de femme, peuvent jeter d'entraves entre nous?. ..Henriette! nous avons la poitrine nue sous le plomb des lois, et nos volontés ne sont rien sans nos courages ; mais il suffit de tout vouloir pour tout braver, et les lois les plus dures sont de paille entre des mains intrépides. Autour de nous tout le monde les brave ; et c'est leurdestin, carellesont imprimé le sceau du crime aux moindres élans du cœur, comme pour lutter contre l'œuvre de Dieu. Subirons-nous seuls le martyre?...

Pourquoi donc nous fermerions-nous la vie quand le murmure amoureux de nos voix peut la remplir, et que nous n'avons qu'à nous le promettre fermement pour

188 iiLMUtnt.

([lie cela soit. Mon plan saLislait à tout, mon amie. Je me lasse de mes sacrifices pour un monde qui ne nous en fait pas. Les sentiments de nos cœurs son t aussi desdettes, et nous les concilierons avec tous les autres devoirs possibles. Nous emmènerons avec nous tes enfants... et le mien !

Henriette, comme en sursaut, se délivra de l'étreinte passionnée de Faubert , et se leva.

— Vous me faites mal!... Vous me peidezî... Laissez-moi !

Le remords semblait courir tout autour de son front, et l'égarement de l'infortunée, en y portant les mains pouilutter contre quelque bandeau funeste , disait assez que ce remords tenait à des principes sacrés.

l'fntrevue. 180

— Mais, ciia~t-elle tout éperdue, me direz-vous ce que deviendrait Etienne ?

Un tressaillement de fureur passa dans tous les membres de Faubert: il se contint.

— Le laisserai -je donc, disait Henriette, avec de nouveaux tourments déplus, vis-à-visde la haine et du malheur, dans l'abandon et la misère? Pourriez-vous me conseiller cela?... Vous?... Et moi!

moi, qui l'écoutais encore! Oh! nous sommes infâmes!...

Un ton de désintéressement froid et cruel rendit la repartie plus sanglante.

— C'est juste ! murmura Faubert ; res. tez avec lui pour plus de vertu ; donnezlui mon enfant pour le tirer de ses embarras; ployons à la fois dans le même

490 HENRIKTTE.

malheur pour son soulagement et celui de votre conscience ; continuez de porter au cou l'anneau de cette chaîne à laquelle nous sommes rivés tous les trois; ne la brisez pas; périssons ensemble!... Puisque vous ne voulez rien sauver, que tout soit perdu. Tenez, Henriette, - — reprit-il en lui prenant le bras, qu'il lâcha sur-le-champ par effroi de sa propre violence,— las de vos éternelles frayeurs, de nos rendez -vous interrompus et trem»

blants, de nos plaisirs troublés et volés, lorsque je me voyais, face à face avec Daveleau, pris de je ne sais quel besoin d'en finir avec le mensonge pour voir quelle révolution passerait dans notre destinée , vingt fois ma bouche s'est ouverte! vingt fois j'ai voulu lui dire tout!

En disant cela, les yeux de Faubert étaient d'un tigre.

l'entrevue. 194

Avec une explosion de joie :

— Que ne l'avez-vous donc fait? reprit vaillamment Henriette. Il m'aurait tuée!...

Faubert se détourna comme sous l'empire d'un sentiment de rage, fit quelques pas ^ et , par-dessus l'épaule , en s'arrêtant pour laisser échapper du côté d'Henriette un regard sombre, il lui dit lentement, les dents serrées, la parole amère, d'un tonde fièvreàcommuniquer le IHsson : ^' ^^

— Vous l'aimez mieux que moi?

Madame Daveleau ne répondit pas et baissa les yeux.

Rosalie se sentit vengée.

— Voilà donc le résultat de cette

entrevue que j'ai mendiée pendant huit jours? disait Faubert en s'abandonnant à son chagrin. Les femmes sont inexpli cables ! Même en se donnant , elles se réservent; leur âme est un mystère, et nous ne les tenons jamais moins que lorsque nous les possédons. Quel homme peut écrire dans sa certitude qu'une seule ait encore voulu lui donner à comprendre son dernier mot?...

— C'est que vous n'avez pas même compris le premier! lui dit-elle.

11 se retourna brusquement.

— Dites-le !... Dites. Que vous importe de me le dire ?

— Non! reprit-elle avec un mouvement de refus, il vous ferait trop de mal.

— Dût-il me tuer! cria-t-il.

i'kntrivuf. I<43

— - r,f» ijiot ne Vous inr^i;iif j>u..s , Ijiib«;r(. ! Sau.N cniti \f. u \>'^s\^fr.i\^: pas, rji \r }i\e tuerais après V(his.

Faubert la saisit alors passionnément dans ses bras; il baisa son front, ses cheveux, ses tempes.

— Quel que soit ton secret, cria-t-il éperdu ment, tu m'aimes, j'en suis sûr. Je puis braver toutes les autres révélalions. Mon Dieu ! que serait donc le véritable bonheur, puisque vous avez permis tant de charmes dans nos souffrances !

Tout à l'heure si triomphante, l'écouteuse pressa ses deux points contre sa poitrine : elle étouffait.

Henriette calma Faubert.

— Il faut que je rentre ! lui dit-elle. I. 13

— Allons donc ! il nous reste toute une heure, Henriette.

— Non, mon ami.

— Je vous le jure !

— Je te jure le contraire. Quelque chose me tourmente, et je crois Daveleau sous la menace d'un événement; il est plus sombre que mes propres distractions ne devraient le lui permettre. Plusieurs fois, un jeune homme assez impudent, portant des papiers qui m'ont fait peur, est venu chez nous ! et mon mari, qui cherche à m'épargner des chagrins, l'a toujours pris à part avec une sorte d'effroi, sans que j'aie pu savoir, malgré mes détours, les raisons cachées de cette visite. Ce soir même, je veux les éclaircir.

l'entrevue. i9Vt

— Penses- tu...

— Qu'il s'agisse de nous ?... Non, Fan • bert; mais de ses embarras...

— Si j'étais à même, Henriette!...

Elle posa vivement ses mains sur la bouche de Faubert.

— Je le sais !

Faubert ajouta, mais d'une voix moins libre :

— J'ai fait de longues démarches et je n'ai pas réussi.

— Je n'en doute pas; aussi, Faubert, ces beaux projets de fuite, eux-mêmes, alors que j'y pourrais consentir, sont, et de toutes les façons, des rêves.

— EK! pourquoi donc ! reprlr-il.

Viiii-e qut, vi jioUH éf ions assez riclies pour quitter J:*aris, nous serions encore assezgénéreux pour sacrifier nos moyens de délivrance à tirer Daveleau de sa misère!...

Faubert tressaillit et ne retint qu'à peine le sursaut de dépit d'un homme qui se voit pris au trébuchet de son propre piège.

Et, d'une voix qui rassemblait dans un seul chant toutes les modulations de ses harmonies, la trop confiante Henriette ajouta :

— Tiens, Faubert, nous avons beau nous rendre coupables envers lui, nous

i/entuevue. 197

l'aimons 1 Ne serais-tu ])a3 loujouis cal)able du même dévouement pour lui?

La réponse du criminel fut plutôt arrachée que donnée; il baissa les yeux comme un menteur.

- Pour te mériter, Henriette !...

Rosalie se redressa; le sang lui montait au front.

Ici, le bruit des paroles devint de plu» en plus inintelligible et cessa bientôt tout à fait de se faire entendre. En s'accusant de préoccupation, Rosalie, qui prit alarme de ce silence, chercha, mais sans croire d'abord qu'elle en pourrait venir à bout, l'interstice de la porte par où la clarté rayonnait tout à l'heure. Une sensation blessante et froide qui lui vint à la paupière, semblable au souille d'un

108 HENRILTI'E.

air vif et charrié par un double courant, la ramena vers le point présumable. A la lueur des sept étoiles de la constellation du Chariot qui se déploya dans le champ de la perspective, elle demeura convaincue que l'on avait ouvert la fenêtre et que l'obscurité la plus profonde régnait dans la chambre. Une sueur de haine lui passa froidement sur le visage, un spasme de rage brûla dans sa poitrine. Elle eut envie de frapper et de crier, d'appeler Henriette et Faubert par leur noms dût-il en résulter un abominable esclandre.

Elle s'y décidait, quand, au sein des ténèbres qu'elle ne perdait pas de vue, comme si son regard devait y darder de la lumière, la rampe de pierre d'un balcon se mit en relief et s'illumina.

l'kntrevue. 4&^

Rosalie dut comprendre que ce balcon, qui se prolongeait sans doute autour de l'édifice et reliait entre eux les logements de l'étage supérieur, offrait une issue pour sa rivale, et qu'Henriette était partie.

Ses conjectures précédentes s'évanouirent.

Un moment après, Faubert rentra seul dans la chambre.

Il prit avec circonspection dans son agenda les mystérieux billets de banque et l'or dont il ne voulait, suivant toute apparence, trahir la possession à qui que ce fût, fit sortir de sa rainure un des tiroirs de la table qui lui servit de cachette, repoussa le tiroir et ferma la serrure à double tour. Cette précaution si

'200 IILMUETTE.

singulièit'iiicnl avare, il liiiil bien en convenir, contrastait avec le l'eu de ses protestations récentes, et Rosalie, qui, tout ensemble, en ressentit de la joie contre sa rivale que Ton abandonnait aux tortures de la gêne, et du mépris contre un homme capable d'un pareil abandon, s'interrogea sur l'arrière-pensée d'une semblable conduite. Cet homme était-il donc faux envers tout le monde?

Faubcrt avait un [)lan I... Mais quel était ce plan ?....

C'est ce (pi'iî (allait deviner à tout prix.

H posa le chandelier sur la table, étendit lentement la main sur son chapeau, rélléchit quelques minutes avec des haussements d'épaules convulsifs et sou fila la lumière.

l'entrevue. 201

Rosalie s'était rangée pour le laisser sortir; il passa.

Sa marche délibérée dans les ténèbres dénonçait clairement qu'il connaissait à merveille les êtres de cette maison, et (ju'assurément il n'y venait pas pour la première fois avec Henriette.

— Qu'elle y revienne ! pensa Pvosalie.

£a Mutait.

11 se pourrait que le jargon de la morale ne fût en dernière analyse, et devant Dieu, (jue le style jaloux et maladif, que la revanche injurieuse de limpuissancc contre la force, de la petitesse contre la giandeur, du prolétariat de 1 ame contre son aristocratie ; car Its rois, les gens du monde et les gens desprit sont en gcncral moins chagrins et coutiimiers de blâme, moins moralistes, pour trancher le mot, ((ue les eunuques, les sots et la canaille.

Qui (louco<era sonnerie tocsind'un 28 juillet intcllecluel contre le despotisme d en bas'...

Sans insister davantage sur Texaspération mystérieuse de Rosalie, qui, dans les événements antérieurs de cette histoire, avait à son insu, jusqu'à ce moment du moins, et grâce à la tactique

d'un ingrat, servi de chaperon aux intrigues d'une femme mariée, nous continuerons de mettre sous les yeux du lecteur les faits divers de cette histoire.

La femme irritée suivit de près les traces de son trompeur, et presque sur les talons, rouvrit la porte de l'allée par laquelle il venait de gagner le quai de l'ile. Il esta présumer qu'elle aurait pris une toute autre direction que Faubert, si celui-ci ne se fût tout à coup ravisé dans sa marche, sans doute sur le conseil d'une réminiscence, comme l'indiqua son geste.

Etait-ce, en effet, une réminiscence ?

ou quelque vif mouvement de dépit ?

Rosalie fut un instant dans l'incertitude, et, malgré .son irritation, elle prit

alarme de cette évolution brusque, car Faubert courut en écervelé vers le parapet et se renversa si précipitamment sur la marge, de même que s'il allait se jeter à l'eau, que tout autre témoin qu'une maîtresse aurait également pu croire à quelque résolution désespérée et funeste.

On ne traitera pas d'énigmatique,sans doute, le mouvement d'effroi, suivi d'un cri perçant, qui fit que Rosalie se précipita vers Faubert pour le retenir.

— Tiens! c'est toi, mon enfant, lui dit-il. Attends un peu. Je suis à tes ordres sur-le-champ. Il faut que je dise trois mots à dos camarades qui se trouvent, je crois, dans ces environs.

Et, de ses deux mains, faisant un portevoix :

— Oh, hé ! Jacquin ! s'écria-t-il.

208 HRNRIKTTE.

rukijliv-e. jjiii' la diùlu.ii»'f r^t IVaii Mn)?ilb

— Mais, abominable tiàiieur, arrive donc ! Tu comptes, je le crois, les quarts d'heure sur le pied d'une faction à la porte de la Mairie. De ce côté, le poisson ne mord pas du tout, et nous ne ferons rien qui vaille. Il faudrait gagner Bercy si nous voulons avoir une matelote.

Vite et prompt ! gagne un peu la berge. Tu nous donneras un coup de main pour la remonte.

— Est-ce que par liasard vous n'avez pas la voile?

— Si fait.

— Eh bien, je vous conseille de prendre le vent pour filer au large, car si je

VOUS rejoins celle nuit, ce ne sera pas de ma faute.

— Ah, bah!

— C'est connnne j'ai l'honneur de vous le dire. — N'est- il pas vrai? dit -il à Rosalie.

— Je n'aurais guère d'âme, reprit-elle avec vivacité.

— Qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce que c'est? demanda railleusement Faubert.

— Ne comptez pas sur moi ! réponditelle.

— Je te jure bien que j'y compte.

Thénot reprit d'en bas :

— Et la surprise que nous devions faire

à madame Hardouin, pour le jour de sa

fête?

2i0 HENRIETTE.

— Bon ! lui dit Faubert, ne puis-je être de i'écot sans me mettre de la corvée. Je vous céderai ma part de la fatigue.

— Et tu garderas la part du plaisir.

— Il ne me paraît pas encore que ce soit fort sûr ! répondit Faubert en cherchant la main de Rosalie qui se garda bien de sourire et la lui retira.

— En ce cas, riposta Jacquin, que le diable t'emporte pour tes promesses, et fais de ma part bien des compliments à la demoiselle, si, cependant, ce il'est pas une femme mariée !...

Deux avirons jouèrent et se lurent ; puis une voile se gonfla. La clarté de la lune mit tout à fait la chaloupe en relief. Des adieux plus ou moins grivois se ré-

pétèrent et s'éteignirent dans la distance. Poussée par un vent frais, la barque de Jacquin s'engagea sous la passerelle et gagna la pleine eau.

Faubertse trouvait libre ; il se redressa et se tourna du côté de Rosalie.

— Ah çà, ma petite ! je te croyais à Fontainebleau, près du cher papa.

— Ce qui vous conviendrait mieux, peut-être.

— A moi ?... Pardieu ! tu ne me rends pas justice.

Et, comme si la présence d'esprit lui revenait tout à coup :

— Mais que diable faisais-tu dans un semblable endroit, à pareille heure, et toute seule ?,„

— Et VOUS ? lui dit-elle.

— Moi, moi?... se prit-il à dire avec un mouvement d'embarrasetde révolte qu'il étouffa politiquement. Mais... je venais rejoindre mes camarades ! il me semble que je ne m'en cachais guère.

Le regard perçant et moqueur de Rosalie gênait passablement la contenance du mauvais sujet.

— Si les femmes ne devenaient pas à la longue aussi fausses que les hommes, il y aurait dans le monde un exemple en pure perte; ce serait le vôtre.

D'un air futile, Faubert prit un ton de ricanement brillant et léger à la manière d'un marquis de la Régence.

— Oh ! Rosalie, tu ne gardes pas de

mesure ! n'exagère pas ainsi mon mérite. Tu ne me feras pas croire, ma belle enfant, que vous ayez besoin de moi pour cela.

— N'ajoutez [)as l'insulte à la lâcheté, Faubert ; ce serait une leçon perdue.

La dureté de cette riposte devait rabattre son ironie.

— Eh !... Vous devenez plus sententieuse que je ne le croyais, la belle !

— Je sais tout, lui répondit- elle d'un ton froid.

Elle dirigea son doigt vers le grand mur sur lequel s'ouvrait la fenêtre de la chambre que Faubert venait de quitter.

Rien qu'au son de la voix, un aveugle aurait vu les choses.

Faubert fit le bond retenu de l'homme qui se sent d'affreuses démangeaisons de commettre un crime; il saisit la main de cette femme en regardant tout autour de lui.

— Tout? s'écria-il avec un élan.

Puis, d'une voix sourde et. serrant le frêle poignet de l'imprudente comme entre les branches d'un étau :

— Comprends-tu bien ce que tu dis là, Rosalie ?

Sous le regard de flamme qui la couvrait, elle ne baissa pas les yeux.

— Pas de violence, Faubert ! ou j'appelle au secours.

La résolution de la femme intimida l'homme. En cette occasion, la colère ne

pouvait être de mise ; il le comprit, un défi pouvait amener cent malheurs.

D'un coup d'œil il embrassa les conséquences d'un mouvement de vivacité.

Il retira, enfonça ses mains dans sa propre poitrine en laissant Rosalie donner cours à tous les reproches qu'elle voulut.

— M'avez -vous assez rusée? lui ditelle. Et qui vous aurait cru capable de ces abominables calculs !... De toutes les manières, j'étais votre fable. Votre déclaration fut un calcul ; ma crédulité vous servait ; vous ne m'avez pas dit un mot qui ne fût une fourberie. On dit que les femmes en apprendraient aux hommes ! Combien donc en avez-vous étudiées?... A peine si l'abus du mensonge m'ouvrait les yeux ; et, lorsque je vous croyais absent, malade, ou bien occupé de je ne sais quelle affaire dont les détails

til6 HENHIETTE.

VOUS tenaient forcément éloigné de moi , il ne fallait pas moins, pour que ma crédulité cédât devant l'évidence, que la bonhomie des gens, qui, sans comprendre qu'ils me donnaient autant de coups de couteau, m'assuraient vous avoir rencontré dans quelque partie de plaisir avec votre stupide ami. Cet Etienne est aussi d'une bonne pâte!... Mais prenez garde! la fourberie n'a qu'un temps. Vous ne savez pas, Faubert, combien, pour ma part, j'ai pris plaisir, une fois lancée sur vos traces, à vous faire mentir coup sur coup, en entrant dans le sens de vos explications. Je vous sais par cœur à présent. Nous sommes à deux de jeu. Tout homme qui veut écarter nos idées du but qu'il se fixe est d'une légèreté qui lasse , comme il est d'un emportement sans nom quand on le démasque. Je jouais avec la mort. 11 V a des moments où vous m'au-

LA MOKALt. 217

riez tuée. — Tout à l'heure , par exemple! — Mais aujourd'hui , c'est autre chose! la glace est rompue. Non, je ne suis pas partie malgré vos menées. Votre joli gazouillage me tenait en éveil ! Vous fondiez trop dejolis projets pour l'avenir de notre mutuel établissement à propos de la résolution dont je vous entretenais, celle de m'ouvrir sincèrement à mon père ; vous mettiez dans le retour fréquent de vos conseils pour que cette démarche fût habile et décisive, une tendresse trop ingénieuse, trop de chaleur, trop d'âme, pour que ce ne fût pas une trahison plus noire que toutes les autres. De même que l'on casse les choses en les maniant d'une main brutale, de même elles échappent et se brisent quand nous y mettons trop de délicatesse. Voyez si je suis instruite, Faubert ! et trouvez dans votre esprit ([uelque moyen de sortir de là. Il fallait

VOUS débarrasser d'un engagement incommode, et vous deviez profiter de mon départ pour partir.

Il se mit à rire de l'air modeste et supérieur d'un diplomate au défi, qui cache encore le meilleur de son jeu. Rien de plus humble et de plus impertinent tout à la fois.

— Va toujours, mon enfant! dit-il.

Rosalie s'emporta.

— Auriez-vous le front de me soutenir le contraire?

— ^on, pardieu ! Je ne suis pas si sot , * \ m'as trop bien écouté.

Elle fut amère et provoquante.

— Ce qu'il y a de pis , Faubert, c'est

que vous n'aimez pas cette femme et qu'elle ne vous aime pas.

La flèche portait; mais il parut en faire bon marché par sa manière de la retirer de la blessure.

— Ménage tes méchancetés. Tu vas beaucoup trop loin, Rosalie.

— Pour votre orgueil, peut-être ! mais non pas pour la vérité. Je maintiens ce que j'ai dit, et je n'en ôterai pas un seul mot. Vous faut-il des preuves ?.. Parlons de vous d'abord, Faubert; vous savez qu'Henriette souffre! vous savez que le besoin l'assiège, qu'elle vit d'un travail ingrat et forcé, qu'elle y passe les nuits ! Elle se plaint, elle croit en vous; sa dé*tresse vous est bien connue !... Et vous avez de l'or plein les mains, malheureux!...

220 HfcNRIIJTlE.

Il tressaillit. >^

— Vous ne l'aimez pas!

Elle était triomphante. Il prit un air froid et fat.

— C'est possible! mais elle, Rosalie?

— Elle vous craint.

— Henriette me craindre!...

— Je vous craignais bien, moi !... D'ail- Jeurs, son titre de femme mariée rend sa position plus diflîcile que la mienne ; et, quand une fois l'orgueil de nous dompter se trouve en jeu dans le cœur de l'homme, plutôt que d'y renoncer, peu soucieux de tout événement , si scandaleux qu'il fût, et qu'on ne lui compterait après tout que comme une simple gentillesse, il multiplierait cruellement les im-

prudences et mettrait une femme à deux doigts de sa perte. Nous devons ployer!... Ne me démentez pas , ce serait inutile. Vous n'avez obtenu ce rendez-vous qu'à son corps défendant , après huit jours d'instance.

Faubert se mordit la lèvre.

— On vous a bien instruite; Rosalie.

— N'est-ce pas ?

— Parfaitement ! et même, ajouta-t-il avec un sourire violent et significatif , vous faites assez bon marché de ceux qui vous servent, car vous me mettez la main sur la plaie. C'est bien!... Mais que voulez-vous faire, après tout ?

— Ce que je veux?

— Oui.

Il irritait sa colère; cette colère fit explosion.

— Je veux que tout lien soit rompu désormais d'elle à toi, de toi à elle. Je le veux, Faubert, et cela sera. Après vous avoir servi trop longtemps, à cette femme de sauve-garde, à toi de jouet, je pourrais exiger , je pourrais obtenir pis. Sachez-moi gré, l'un et l'autre, de m'en tenir là. Si, dès ce moment, vois-tu, Faubert, je surprenais dans ta conduite la plus obscure arrière-pensée de ruse , quand tu devrais me tuer, elle et toi vous seriez perdus. Si je craignais la mort, je ne serais pas ici.

Faubert, que cette explosion rassurait, essaya de l'envelopper en souriant.

— Tu m'aimes donc bien ?

Elle échappa d'un bond, avec un geste de mépris.

Mais cela même donnait un caractère plus amoureux à sa fureur.

— Ne m'approchez pas , je vous déteste.

— Là, là! du calme, lui dit-il. Voyons un peu ! convenons de nos faits; et puisque j'ai perdu mes droits à ta confiance, mon dessein ferme étant de les reconquérir (car j'y tiens, et je n'ai pas varié dans mes projets, ce qui peut te sembler étrange et qui ne l'est pas), s'il te fa^it des gages de ma sincérité , je te les donne. Perdre les gens ne t'avance à rien du tout, bien au contraire; et ma pensée n'est pas de t'en donner l'occasion. Tiens! dès ce soir même , je te remets cet argent dont tu me parlais, et qui, par cela seul

que je ne l'ai pas remis à Henriette, n'était pas pour elle. Cela se comprend! Ce petit trésor entrait dans les éléments de notre ménage futur. C'eût été la pire des infidélités que d'en disposer d'une autresorte. Trouver la matière d'un reproche dans cette réserve de ma part , c'est , de la tienne, un véritable trait de procureur du roi. Tous les moyens sont bons à la colère. De plus, nous partons ensemble demain pour Fontainebleau. Demain matin !.. Je serai ton compagnon de voyage. Nous verrons ton père. Et si brutal qu'on le fasse, je recevrai bravement le feu der ses remontrances, après l'aveu que nous lui ferons. J'entends le désarmer et te désarmer; les pères furieux , les amantes attrapées sont sans arguments contre l'argument irrésistible du mariage. Je vous séduirai tous les deux par votre faible. Je signerai tout ce que

l'on voudra. Tout cela, mon enfanf, te paraît-il clair?...

— Non!

— Pourquoi cela ?

— Je cherche le nouveau calcul.

— A ton aise, mon enfant ! Donne-toi

le temps nécessaire , et donne-moi le bras.

Toutes les idées de Rosalie se confondaient dans sa tête; machinalement elle obéi ta l'impulsion de Faubert,qui la conduisit du côté de l'allée.

Il pressa le secret et la porte fut ouverte. Elle hésitait sur le seuil en s'interrogeant: leurs deux regards se tenaient comme deux épées.

Et se révoltant contre elle-même:

ii26 HENRIETTE.

— Mais comment , s'écria Rosalie , concilier tout ce que vous médites avec les tendresses que vous adressiez tout à l'heure à ma rivale ?

— Eh ! Ton trouve toujours des tendresses à dire, Rosalie !tu le verras bien, lorsque Ion tour sera venu de me tromper.

Elle se prit d'inpatience, et piétina.

— Vous raillez lorsque vous ne pouvez répondre !

— Mon Dieu, mon enfant, on a souvent des minutes de sincérité dans les heures où l'on est le plus faux; et franchement, à moins qu'il n'en soit las, je ne connais pas un homme qui voulût démériter absolument d'une belle femme. Toutes les

Temmes ont le ridicule de vouloir que nousleurfassionslesacrilicedureste, etlu fais de même; ce qui te prépare bien des chagrins, à moins que, par la suite, il ne te vienne de la raison ou des distractions. Les distractions , surtout , amènent les femmes à montrer de la philosophie.

Jusque-ld, c'est Une barque bien dure à conduire que le ménage. Aussi, sous votre joug, nous ne mentons et nous ne disons la vérité que de vive force. Avec un semblable système, les mots n'ont plus de signification possible; mais c'est votre faute. Attachez-vous aux faits. Quant au fin mot de l'entrevue que tu ne m'as pas encore pardonnée, Rosalie , sache bien ceci pour ta gouverne ; je n'aime pas que l'on fasse des serments de ne plus me voir; et, quand on s'en permet, je leur porte malheur. Comprends-tu?...

Rosalie franchit le seuil de la porte.

— Je comprends , s'écria-t-elie , que vous êtes un misérable!

— Quand Je te jurais que nous nous réconcilierions ! lui dit Faubert.

Et la porte se referma.

£a Bouleur.

Acceptée par l'âme qui croit en Dicu.comme

la promesse de la palme sacrée, ou subie par la révolte qui blasphème et s'enveloppe de ses ressentiments, la douleur, messagère de la Providence au milieu de a inonde, nest que le chant mélancolique de l'initiation qui, d'échos en échos, rassemble vers l'Eden du Rédempteur les tribus de la grande race dispi^rsée. Groupes en exil, sociétés errantes, la religion du Christ sait le mot du droit des gens, et ses disciples le proclauieut. Témér.tires et braves aventuriers que la brillante corporation des premiers jours envoya sur lous les points de ce globe, pour l'exploreret l'envahir, fiersde vosinvestig liions diverses et des couronnes que vous avez conquises dans les étapes de ce laborieux pèlerinage, bientôt, enlacés l'un à l'autre, vous réunirez vos chants de gloire et de fraternité dans un seul et même conce rt.

S'il existe maintenant des énigmes au fond de notre récit, comme elles ne sont plus qu'à la charge et dans les intentions de nos divers personnages , et que nous ne faisons pas de la psychologie, mais

232 HEiNHlLlTE.

de l'histoire, le temps et les é\énements se chargeront de soulever louti les voiles.

Transportons-nous où notre devoir d'historien nous appelle.

Le reste de la soirée de madame Daveleau et sa nuit furent d'insomnie et de douleurs. En sortant d'avec Faubert, elle s'était empressée de courir à l'étude d'un huissier dont l'adresse était tombée, la veille, de la poche de son mari. Là, du ton le plus brutal, comme ce n'est que trop l'usage de ces messieurs dont Tâme est au niveau de leur sacerdoce ; là , disons-nous, mise au fait de tous les mystères que lui faisait depuis quelque temps Daveleau, cette triste femme, ayant embasse d'un regard l'affreuse perspective qui la menaçait, ouvrit un libre cours à ses perplexités maternelles.

LA DOLILEUi;. 233

Un père incarcéré, l'isolement s'élar- .<ïissant tout autour d'elle avec son accablement noir et ses suggestions infâmes, des enfants sur la paille, un avenir d'humiliations et de misères, voilà ce qu'elle fut à même de se prophétiser.

Un moment madame Daveleau crut en devenir folle.

On dit qu'il est bon de prêcher le courage au malheur. Pourquoi prêcher , mon Dieu? Pense- t-on agir bien charitablement lorsque l'on ajoute l'impoitunité des maximes à la torture des besoins? Je regrette les frères-quêteurs, quand je vois que la prédication est tombée entre les mains des moralistes, et que les mains de ces derniers sont toujours vides. Ventre affamé. dit-on,n'a pas d'oreilles.Cette proclamation naïve du bon sens populaire

est le pendant du magnifique et juste mépris que manifesta le lieutenant de Mahomet pour les vains fatras de la bibliothèqued'AIexandrie. Ajoutez àcela que l'âme d'une mère se multiplie et souffre dans l'estomac de ses enfants. Les vanités oratoires nous abusent; et l'on ne fait pas tout avec des livres et des journaux. Sous les drapeaux des opinions éparses , le monde en est à la débandade; osons le crier par-dessus les toits! Ah!. ..si les mots tenaient la place des choses, la philosophie serait la première de toutes les puissances , et nous accepterions sans murmurer les éloges qu'elle se donne !

Mais dans son torrent de paroles grondeuses, qui gonflent et qui ne rassasient pas, la philosophie a submergé des monuments que rien n'a remplacés sur la terre. Diderot! génie fatal, qui pouviez être un ange de lumière! vous avez sans

LA DOULKUR. 235

doute résumé dans un chaud réquisitoire l'arbitraire et les vices du régime de nos couvents. Votre roman de la Religieuse^ noir par sa naïveté même, chargé, mais avec art et mesure, vrai sous le point de vue d'une récapitulation générale, faux sous le point de vue d'une biographie particulière ; cet admirable pamphlet dicté par une imagination fougueuse et profonde a dépassé le but en y frappant. A votre voix, la colère est sortie de ses cloaques ; l'esprit de vengeance a soulevé des marteaux. On a dispersé d'immenses trésors ; on a, sur le territoire entier de la France, rasé ces vastes édifices , morcelé ces nobles apanages du prolétariat; et le tocsin, dont vous aviez donné le signal , ne s'est tû qu'avec la dernière clameur des écroulements. Mais le démon de l'indigence ne pouvait pas ètrevaincupardesspoliationsetdesmas-

236 HENHIETTE.

sacres. Bien mieux, le cloître était un avant-poste de la sainte armée du progrès. — Démolir le cloître, c'était désarmer l'homme. — Oui, toute réflexion faite, je le proclame , dussé-je encourir de la part de nos beaux esprits la qualification railleuse de capucin! En frappant de leur marteau les riches et pieux asiles à la porte desquels le malheur pouvait tendre la main sans honte, et réclamer du pain de la part de Dieu , nos pères , ineptes destructeurs de cet ancien régime, qui, malgré tant de déclamations, ne devait pas être mauvais de fond en comble, ont commis contre le prolétariat un sacrilège qu'il reste à réparer, si l'on ne veut pas s'exposer à rougir en parlant à l'Europe de nos progrès et de nos lumières. Les révolutionnaires ont élargi la plaie qu'ils prétendaient cautériser : c'est par le nombre de leurs mutilations

que je compte leurs victoires. La réforme, ce doit être la transformation et non le néant. Que m'importe qu'au prix de leur sang, nos pères, en détruisant les œuvres de leurs pères, nous aient conquis le droit du suicide et la liberté de mourir de faim ! Pour prix de ce sang, nous avons hérité d'une dérision, et je ne sais pas de capital plus douloureusement placé.

Qu'est-ce que cette liberté? Qu'est-ce que ce peuple roi , lorsque je vois le sergent de ville empoigner le mendiant au coin de la rue ? Déshabillez les prétentions , pesez le réel , nous serons loin de compte. On hébète les enthousiastesavec l'opium des grands mots, bulles sonores qui crèvent et qui ne laissent que de lafumée. Ce que j'y vois de plus clair, c'est qu'une centaine d'écrivains se font des rentes à nos dépens, en propageant des sottises.

Si nous prenons au sérieux les fanfares

du journalisme sur les bienfaits delà révolution , nous méritons d'en être les abonnés. Le vrai génie, le chef-d'œuvre de prévoyance et de lumière, était d'accepter le couvent comme un fanal de progrès, comme une indication d'avenir, comme une esquisse du plan qu'il s'agissait de transfigurer , et d'élever à sa seconde puissance , de la cellule du bénédictin au Versailles de la commune et du ménage; au lieu d'y substituer lourdement, comme on l'a fait, le système pénitentiaire et la morgue. Le progrès réel était d'étendre et d'améliorer de plus en plus cette institution secourabie; de voir dans l'embonpoint des moines, au sein de ces fertiles abris, si beaux, si bien cultivés, le pronostic du futur embonpoint populaire; d'universaliser enfin, et non d'anéantir l'institution sous prétexte d'abus, en la jetant comme

une proie au démon hostile et processif du morcellement; car, après tout, il ne faut pas porter la protestation contre l'abus jusqu'à l'abolition de l'usage; et sur les démolitions, il ne pousse que des ronces. Je reprocherai toujours ce crime aux philosophes modernes, espèce de prédicateurs sans vues, sans antécédents, sans avenir, sans lien entre eux; pratiquant fort peu ce qu'ils recommandent; qui meltentchétivement leurs lois d'hier à la place de la religion catholique, qui changent le Missel pour un Code, le Palais de Justice en cathédrale, s'en installent grands prêtres, et n'oublient pas de prélever les frais du culte, en les multipliant par les droits du timbre. On nous a donné la morale; soit! mais on nous a retiré la Providence.Au total, nous avons perdu.

A son retour chez elle, et dès que sa

mère se fut éloignée , Henriette, qui revint sur les moindres paroles de l'entrevue maternelle , n'accorda qu'une importance frivole aux maximes de sévérité que dictait à la bonne madame Hardouin l'esprit de considération. Ces maximes, en effet, ne disaient rien à madame Daveleau qu'elle ne se fût déjà dit avec l'autorité du remords, avec le vif ressentiment de son ignominie. Mais un soupçon noir et amer lui vint dans l'âme contre ceFaubertqu'elle quittait à peine, qui ne cessait d'avoir pour elle toutes les apparences de la plus vive affection ; et qui, néanmoins, s'il était réel qu'il eût depuis peu de jours reçu de son pays une somme aussi forte que venait de l'affirmer la mère d'Henriette , trompait indignement et de parti pris sa triste amante, en déplorant son impuissance à la secourir. Dans le malheur, les droits sont récipro-

que« ; entre amants, cela ne se demande ni ne s'exige; l'impuissance est comprise et ne doit que ses larmes; le soupçon de la mauvaise foi ne peut pas naître. On ne s'afflige pas de gaieté de cœur, sottement, avec des persécutions de créanciers ; on compte l'un sur l'autre; mais, par cela même que l'on a l'àme désintéressée , l'idée d'un ignoble calcul révolte. Ce mystère sordide exaspéra madame Daveleau , car il semblait réduire tous les témoignages d'amour que cet homme lui prodiguait au misérable jeu d'esprit d'un ingrat et d'un libertin qui ne lui réservait que des sens après en avoir fini de l'amour; qui divorçait du fond de l'âme en continuant de prostituer le corps. Henrielte se sentait humiliée d'un pareil mensonge. Effrayée de cette humiliation dont sa susceptibilité sondait l'abime,elle protesta bientôt contre cette I. 46

évocation infâme , et douta de l'authenticité du fait; puis, enfin, dans le parcours obscur de ses suppositions errantes, une lueur vive dissipa tout à coup les fictions que formaient ces vapeurs d'ignominie.

Non ! Faubert n'était pas plus avare qu'ingrat ou libertin; mais il devenait fourbe par un instinct secret et féroce de jalousie contre Daveleau, dans le but d'amener l'incertaine Henriette à capituler de guerre lasse, et par famine, pour ainsi dire, entre un mari qui descendait de plus en plus dans la misère , et cet amant qui depuis longtemps la pressait de quitter son ménage et de conquérir les libertés de l'adultère en province. En cachant à dessein quil se trouvait à même de briser ce cercle de misères, Faubert cherchait évidemment à précipiter une catastrophe. Henriette, fort ingénument du reste, et dans les débats animés du der-

nier entretien, avait mis en évidence au fond de la conviction de Faubert l'impos-' sibilité de quitter tous les deux la capi- ' laie; et cela, par l'impossibilité même de' rendre un très-léger, quoique très grand service à Daveleau. La délicatesse d'une femme pouvait seule trouver le lien secret de ces deux volontés absolues et contra^' dictoires. Las de ses insinuations dépen- * sées en pure perte, Faubert essayait du * pouvoir implacable delà nécessité contre les remords d'une femme qui cherchait obstinément à se reconquérir, et qui pou- • vait en venir plus vite à bout, si, comme-' amant, il se laissait aller, lui, Faubert, à ' sa générosité naturelle. Ce système don-^> nait la clef dune foule de faits antérieurs dictés par la même tactique. L'amour comprend le machiavélisme et les barbaries de l'amour; il piHit lui pardonner de tendre à son but par les plus abo-'^

minables moyens. Cette persuasion la consola; mais en faisant justice d'un doute cruel,elle ne l'affermit qu'avec plus d'obstination dans son projet de se vouer à la destinée de Daveleau, Un instinct secret porte les femmes vers la douleur, et suffit le plus fréquemment à faire pencher la balance. L'habileté de Faubert devait, cette fois encore , tourner contre lui, d'autant que madame Hardouin venait d'ouvrir les bras à sa fille, et que celle-ci se sentait résolue à s'y jeter, à l'instar des criminels qui cherchaient autrefois un asile dans le couvent contre les remords de leur âme et les persécutions de ce monde.

Forte de ce dessein, Henriette, profitant de sa solitude , chercha les lettres de Faubert, et, sans oser les relire, car une lecture de ce genre aurait peut-

L\ DouLEun. 245

être amolli son couiaoe, elle les brûla.

Ce fut un instant de torture, car elle accomplissait un divorce.

Ici, nous placerons, dans Tordre régulier des faits dont nous donnons le récit et l'analyse, un incident futile, en apparence du moins, et que nous avions tout d'abord l'intention de passer sous silence, car, s'il a quelque signification, ou la moindre valeur psychologique , la suite de ce récit ne le niera ni ne l'affirmera. On peut sauter la parenthèse I... Un chant vint aux lèvres d'Henriette, d'abord timide et voilé, puis, par transitions in« sensibles, vibrant et clialeureux comme une prière. L'air et les paroles étaient-ils d'Henriette? je ne sais j maison peut le croire: partout ailleurs, il ne me souvient pas de les avoir jamais entendus, En rap-

portant les paroles, je cherche peut-être à justifier l'enthousiasme de Faubert pour sa maîtresse. Du reste, soit que, dans mon esprit, l'habitude en ait par degrés émoussé l'impression première, soit que l'instinct qui me faisait hésiter à transcrire ces paroles trouve sa justification dans leur médiocrité, je doute que la versification toute seule laisse au fond de l'âme du lecteur cet entraînement vers la bienveillance qui résulte à notre insu des accompagnements de la musique, et du charme si puissant encore de l'accent pénétré d'Henriette , car le sentiment a sa riche palette de nuances qu'il verse comme autant de rayons du soleil sur les plus magnifiques harmonies. Il me faut donc ( et je m'y résigne ) accepter, sur le risque d'une pareille citation , la responsabilité de ma propre méprise; surtout au moment où j'insiste pour en-

velopper mon héroïne de tous les genres d'intérêt; aussi, je me vois mis, à l'occasion de ces vers que l'on est en droit de m'attribuer, car j'étais libre de les rendre au néant, entre les inévitables reproches d'exagération ou de maladresse. Ou le lecteur dira que cette poésie n'a rien d'extraordiaire j ou bien il affirmera que j'y mets du mien : de tous les côtés, je suis en péril de manquer mon but.

Osons donner quelque chose à la fortune!.... En ne jugeant de l'éducation et de l'esprit des gens du peuple que par le titre etle hasard de leur profession, une routine sacrilège perpétue fatalement le préjugé de la séparation des castes en ce piondcj et, cependant, il est avéré que les révolutions bouleversent périodiquement ces barrières artificielles, transportent l'imbécillité sur le pavois, et laissent tomber dans la fange du prolétariat la

"248 HtlMiltlTE.

semence des fleurs les plus radieuses.

Que d'astres éteints par la distance? Que d'âmes royales ensevelies sous la poussière ! Ce monde obscur et mêlé peut-il savoir au juste ce qu'il y.a de Dieux perdus dans la multitude éplorée de ses parias ?

A quel ordre mystérieux de pensées le

chant d'Henriette répondait-il? Peutêtre bien au rêveries extatiques des sectateurs de Swedenborg ; peut-être encore à la poésie d'une science de nos jours, fille de l'Église à son insu, pareillement ignorée de sa mère !

' Mais nous insistons beaucoup trop.

Pourquoi n'abandonnerait-on pas quelque chose à la sagacité du lecteur ?

Voici ce qu'Henriette chanta :

Quand pourrai-je, au sein de vos rangs,

Elus admis à la lumière,

Libre et chaste, amoureuse et fière.

Ouvrir l'espace à mes élans ,

Et fuir loin des limbes funèbres

Dont ce globe impur est voilé?...

Grâce enfin pour l'ange exilé

Chez les noirs enfants des ténèbres!...

Dans les sentiers sourds d'ici-bas, L'âme qui prie est sans réponse ; La nuit l'environne, et la ronce Blesse ou fait trébucher ses pas.

Nul ne parle mon Evangile !...

Oh ! vers tes Paradis de feu Rappelle-moi I je perds, mon Dieu, L'espoir d'animer cette argile I. . .

L'homme n'a pas bu comme nous Dans la coupe de la souffrance ; Et cet enfant de l'ignorance Est, hélas, ingrat et jaloux !

Railleur des chagrins qu'il ignore, Il fait naître et blâme nos pleurs !... S'il gémissait de mes douleurs.

Je m'y résignerais encore.

0 Christ ! fais qu'un rayon du ciel Plonge au froid sépulcre du monde Où l'impie a d'un souffle immonde Glacé la flamme avec l'autel !

Aux cris impuissants de la plainte L'écho du pcuvis même est sourd , Et j'étouffe dans cet air lourd Qu'exhale au vent ta lampe éteinte.

Encebs de mes rêves d'amour , Pur comme le parfum des roses, Des splendides métempsycoses A mes yeux fais jaillir le jour!...

Par toi, vers Dieu, d'être ravie, L'espoir me reste!... Encens sacré, Sur ta flamme j'ai respiré L'énigme du mot de la vie.

Comme les furtives étincelles qui se jouèrent au hasard en tourbillons pétulants et rapides dans ces fragments de lettres près de tomber en cendre et déjà calcinés par le feu , mille souvenirs assiégèrent à la fois la pauvre femme pendant la durée de cesacrifice.Uneonj-

bredesuperstitionsemêleàtouslescultes, et nous tenons à nos sentiments par l'idolâtrie de leurs symboles. Ne nous étonnons pas que l'on croie aux sortilèges ! Ces lettres étaient comme un destin jeté sur elle. En les livrant à la flamme, Henriette travaillait à sa délivrance. Elle se réveillait de sa passion comme d'un rêve, et s'en dissuadait de son mieux... avec des larmes. Quoique l'avenir fût bien obscur dans ses pressentiments, elle osait se mettre en face d'une révolution ; elle jouait son existence sur un coup de dé. Et voilà parmi nous l'emploi des grandes âmes ! Pour les sept huitièmes dvis humains, la vie n'est à peu de ♦;hoses prés qu'un 1 1 3.

Daveleau cependant ne rentra pas.

Minuit, une heure, deux heures son-

!25ïi HENRIEHE.

nèreiit. Le calme de la unit resta sourd, et la solitude glacée. Henriette, épouvantée, se créa des monstres. Avait-on arrêté Daveleau, ou bien , seul, et craignant de rentrer dans l'éternel cercle de ses soucis, le malheureux n'aurait-il pas écouté les conseils funestes du désespoir?... C'était possible. Elle écouta, mais en vain, les pas errants dans la rue déserte. Elle aurait voulu descendre et courir; mais Daveleau pouvait rentrer dans l'intervalle et prendre alarme de cette absence. Une femme n'est pas libre, alors même qu'elle souffre ; mille considérations la retiennent , et moins elle en a brisé , plus elle a peur. On lui dis[)uteses propres droits à son âme, on lui nie le reste. Elle demeura clouée sur sa croix. Alors elle rentra dans cette atmosphère de transes dont les femmes qui trompent traînent partout l'inexorable fardeau lorsqu'elles

ne se sont pas encore fait une âme sans scrupule dans une philosophie commode.

Les périls francs et que l'on voit en face laissent au moins du cœur, tandis que l'on devient lâche dans une existence d'embûches et de mensonges. Demandez compte à la femme adultère des visions dont elle est obsédée, des insultes qu'elle voit flamber dans tous les regards, posés, même indifféremment, sur elle ; interrogez-la sur les fantômes qui se succèdent dans l'ombre de sa conscience agitée et solitaire. Peut-être qu'Étiennette, cette fdle qui s'était mise dans la confidence de sa maîtresse et qui faisait payer sa complicité par son insolence, avait compromis le secret par bassesse ou par étourderie !... Peut-être que Daveleau savait tout! —Oh! qu'il le sache, mais qu'il me le dise ! qu'il soit moins faux

que moi ! s'écriait en frissonnant Henriette.

Puis, comme une répercussion d'idées, la tactique de Faubert, ce projet si bien compris de l'envelopper en dépit d'ellemême pour ladéterminer à fuir, lui revint en mémoire ; et, sous ce nouveau jour, elle comprit qu'elle en avait tout à craindre. Au prix d'un coup de couteau que l'on brave , d'une rencontre obscure et sans pilié dont la mort de l'un des deux serait l'inévitable résultat, Faubert, qui mettait le désespoir, l'abandon et la faim dans ses éléments de calcul, n'était-il pas capable de se révéler à son rival et de lui jeter le secret d'Henriette, de manière à fermer la moindre issue vers le retour à la malheureuse?... Les preuves, même moralement, n'auraient pas lait faute à

la conviction de Daveleau, puisque aussi bien, depuis l'intervention de Faubeit sous le toit domestique, un vide s'élargissait de jour en jour dans le lête-à-téte de ce ménage où lesdeux époux, froids et contraints , gênés entre eux, hâtifs à se fuir, se trouvaient dénués d'autorité l'un sur l'autre. En disséminant son cœur , une femme abdique son ascendant, et comme le faux ne tient pas lieu du vrai, ses ruses les plus habiles ne lui rendent pas en réalité son empire. Uri rien alors dispose de son sort, parce que son équilibre n'est plus en elle-même, et comme les éléments d'une révolution se sont amoncelés dans les âmes , les plus minimes ébranlements en décident. Elle est devenue l'humble satellite d'une série de forces dont les perturbations peuvent la^ briser. Henriette devait s'attendre atout. L'aube, en éclairant le ciel, la trouva

donc aux prises avec une prévision sinistre. Tout un roman de crimes et de colères s'était déroulé dans l'esprit de cette statue : on aurait trouvé ses mains plus froides que du marbre; son front laissait échapper du feu comme un incendie.

— Eh, mon Dieu , madame, vous ne vous êtes donc pas couchée ?

Cette question d'Étiennette rompit la fascination de madame Daveleau.

■ai

Elle revint au réel avec épouvante. Tï semblait qu'on l'eût prise en flagrant délit dans le mystère de sa pensée.

— Ah ! dit-elle résolument à cette fille, qui s'électrisa des spasmes de sa maîtresse, vous allez courir chez M. Faubert à l'instant. dneJ

— Oui, madame.

— L'incertitude me tue ! Vivre ainsi> c'est mourir de mille morts, et d'ailleurs je n'ai plus à ménagerrien. Je veux que Faubert se rende auprès de moi surle-champ. Sur-le-champ, vous m'entendez !

Toujours docile, quand il s'agissait de Faubert, Étiennette allait partir comme un éclair; elle hésita cependant près de la porte.

— Au nom du ciel ! lui cria madame Daveleau, vous m'avez entendue ! ne perdez pas une minute.

— Mais !... S'il n'était pas chez lui, madame, où le trouverais-je ?

— Ah ! vous avez raison, Étiennette.

^g$ HENRIETTE.

J'oubliais ce que m'a dit ma mère; il devient même inutile d'aller le demander chez le logeur de la rue de Bièvre.

Et madame Daveleau griffonna sur une ca^rte l'adresse du quai d'Anjou.

— Courez ! et revenez au plus vite, je vous attends. Voici la clef!...

Cette résolution prise, Henriette retomba sur sa chaise ; mais, à partir de ce moment, elle avait accepté toutes les conséquences de sa démarche, et, quoi qu'il en ariivât, elle défiait les mauvaises volontés du hasard, ce démon, ce maître des destinées d'un monde sans Dieu, de se montrer plus funeste que ses prévisions.

£tQ ${tC0Cl)d9,

Un fier problème à proposer aux académies , plus méritoire cent fois que la presque universalité des problèmes politiques, ce serait de inetire en lumière le moyen de faire éclore sérieusement entre les femmes autant de bienveillance qu'elles déploient aujourd hui de haine et desprit de rivalité les unes envers les autres. Pour cela, sans doule, il faudrait tout dabord admettre en principe (sauf à le régler dans l'application) le droit absolu de pleine liberté dans les relations amoureuses, afin que les femmes cessas eut de se rencontrer sur le terrain du mystère, de la médisance et de la fuurberie.Mais un tel principe effaroucherait les hommes, et plus d'un républicain en aurait le frisson. On continuera donc vis-à-vis de ce sexe la mauvaise fabrique de vaudevilles insolents et de vieilles épigrammes; et, durant des siècles encore, l'esprit de perspicacité du sexe féminin, ce régulateur social d'une si noble délicatesse, tournera contre lui-même dans uneguerre de représailles noires, an milieu de no» relations morcelées et mensoDgères.

Complice, mais en même temps espion de sa maîtresse, puisqu'elle s'était mise aux gages de Rosalie, la petite laideron dont nous allons suivre à présenties pas, descendit avec précipitation la rue.

Au moment de détourner la rue voisine, elle examina, le doigt sur la bouche, si par hasard quelqu'un aux environs pouvait la reconnaître.

Des laitières déballaient leurs seaux de fer-blanc aux angles des portes cochères; quelques rares ouvriers passaient : rien ne linquiéta. Du corsage de sa robe,avec un sourire de malice diabolique, elle tira divers papiers qu elle joignit à la carte que venait de lui remettre madame Daveleau, s'engagea dans l'allée noire d'une maison garnie, gravit deux étages, et frappa doucement à l'une des portes.

On ne répondit pas.

Elle frappa plus rudement.

La porte qui faisait face fut ouverte.

LES RlCOCUEfS. 263

Une vieille femme , encapuchonnée d'un châle, fit un signe de prudence.

— Elle n'est pas rentrée de fcette nuit mon enfant ! lui dit la vieille; et, si ce n'est pas un mauvais signe, comme on peut le craindre, bien lui en a pris^ ma foi ! Que Dieu veille sur elle et sur vous ! car le diable est en l'air. Si^ comme je le suppose, tous ne tenez nullement à ce que l'on vous inquiète pour elle, je vous conseille fort de renoncer à lui rendre vos visites.

— Et pourquoi donc, madame ? reprit fièrement Étiennette.

— Ah, dam ! s'il vous faut le détail des choses par le menu, ma toute belle, courez le demander au commissaire de police qui nous est tombé sur les bras

hier soir, accompagné du père de mademoiselle Rosalie. On a fouillé la maison du grenier jusqu'à la cave. L'entrevue n'aurait pas été sentimentale sur le premier moment, et le cher homme ne se ménageait guère dans les compliments qu'il se permettait à l'égard de sa fille. 11 a promis de revenir; et je ne pense pas que vous le rendrez plus poli, s'il se doute que vous soyez pour le moins du monde dans les intrie:ues de mademoiselle Rosalie. Dites à votre amie de bien se tenir, et de calculer ce qu'elle doit faire. 11 n'a pas du tout l'air de vouloir badiner.

Étiennette, un peu décontenancée, ne demanda pas son reste et s'éclipsa.

Discrètement, avec le soin de se composer un maintien, elle passa d'abord par la rue de Bièvre, en dépit de la recom-

mandation de sa maîtresse, et constata qu'en effet, la chambre jadis occupée par Faubert se trouvait déserte.

Après cette vérification, tout d'une haleine, elle atteignit le quai d'Anjou.

Au risque de jeter un vernis de ridicule sur le titre de mauvais sujet que l'opinion générale du quartier joignait assez ordinairement au nom de Faubert, nous signalerons, pour l'édification du lecteur, une circonstance dont on pensera tout ce que l'on voudra.

Les idées sont libres.

Notre laideron, après avoir clos la porte de l'allée dont elle interrogea le calme, jugea prudent de s'asseoir sur la première marche de l'escalier, tira de sa poche un petit miroir, donna le tour le plus mutin qu'elle put imaginer aux

boucles un peu crépues de sa chevelure, essaya sur elle-même le charme de deux ou trois sourires dont il esta croire qu'elle jugea la séduction irrésistible, et, ces divers préparatifs achevés, Tceil en feu, le sein palpitant, lorsqu'elle eut atteint l'étage indiqué par sa maîtresse, elle attaqua tout doucement la serrure avec la clef d'Henriette. Évidemment, elle comptait surprendre Faubert au milieu de son sommeil, car elle s'avança, comme un chat, par la porte ouverte.

Pour le salut d'Étiennette, la fatalité veillait sur sa vertu.

— Encore ! lui dit sèchement une voix grondeuse et colère.

La laideron se trouva face a- face avec Rosalie qui tournait en ce moment par

la chambre, d'un pied discret et retenu, dans un déshabillé des plus lestes.

De toutes les façons, Étiennette ne comptait pas la rencontrer là.

Étiennette essayait de bégayer une excuse. La promeneuse, en jetant les yeux du côté d'un lit enveloppé de rideaux, fit un geste impérieux pour que l'on eût à garder le silence.

Quoique ses pieds se posassent sur le carreau de la chambre avec autant de circonspection que le vol d'un duvet, Rosalie, dont la figure était pourpre, laissait deviner par la contraction de son visage une tendance à l'emportement dont l'explosion devait être à craindre. Son geste, nerveux et colère, ne permettait pas de réplique. Assurée d'Étiennette,

268 IIENIUETTE.

qui ne bougea pas plus qu'un terme, elle défripa sans bruit un papier caché d'abord dans le creux de sa main, le lut et le relut, frissonna deux ou trois fois de manière à rendre Etiennette frissonnante; puis, un poignet sur le front, elle se consulta, tandis que la respiration pleine et libre deFaubert témoignait que, pour sa part, il demeurait fort étranger à tout ce qui se passait matériellement autour de lui.

La nouvelle venue, malgré le flagrant délit de rivalité dans lequel son arrivée furtive venait de la laisser prendre, comprit à merveille que la plus grande colère étoufferait la plus petite, et que l'importunité de sa présence comptait à peine dans l'exaspération de Rosalie.

La détermination de Rosalie fut ra-

pide. A la hâte, elle mit son corset, dont elle tourna sans plus de souci le lacet tout autour de sa taille, acheva de s'habiller tant bien que mal et en un clin d'œil; enfin, au moyen d'un foulard, ayant fait des bardes de Faubert un paquet dont elle chargea les mains d'Etiennette étonnée, elle donna le signal de vider les lieux, s'empara de la clef, ferma la porte, et donna deux tours de clef l'un sur l'autre avec tant de prudence, qu'Etiennette, qui retenait jusqu'à son souffle, n'en eut la certitude que par la vue.

Tout ceci, comme on le pense bien, ne répondait pas plus à la commission de la petite messagère qu'à l'intention de ses projets personnels.

Mais il n'y avait pas à réclamer.

270 H£Ni\i£TTË.

A peine en bas :

— Viens-tu de ta part seulement, ou de celle de ta maîtresse ?

— De la part de ma maîtresse, et pas du tout de la mienne. Est-ce que vous croyez encore, mademoiselle Rosalie... ?

— Tais-toi ! ... La leçon que je t'ai déjà donnée, quoique des meilleures (je m'en flatte; pouvait bien te corriger de l'envie de lutter en face avec moi ; mais non pas de l'envie de récidiver en mon absence. Tu ne me tromperais pas facilement sur tes arrière-pensées. Du reste, mon enfant, si ta petite et malheureuse vanité t'a mis quelque sot projet en tête, je te dois un conseil ! Garde-toi de tomber entre les griffes de Faubert, car, maintenant, il sait tout. La moindre des amitiés par laquelle il pourrait répondre à tes aga-

LES RICOCHET». 27i

ceries, ce serait, ma toute belle, de te casser une ou deux cannes sur les épaules.

— Il sait tout ! reprit Étiennette effrayée, mais, mon Dieu ! qui le lui a donc dit?

— Moi.

— Vous, mademoiselle ?

— Ni plus ni moins. Je ne l'ai pas épargné sur le chapitre de ses mensonges; mais, entre nous, Étiennette, de qui pouvais-je tenir certaines vérités, si ce n'est de toi ? Je n'ai pas prononcé ton nom ; seulement l'exactitude de mes détails te dénonçait. Tu ne feras pas de vieux os chez ta maîtresse, si tu veux m'en croire. Suivant toutes les apparences, le pavé de

Paris n'est pas meilleur pour toi que pour

moi.

— Est-ce que vous savez que votre père vous cherche à Paris avec l'autorité?

— Déjà! s'écria Rosalie. Qui te Ta dit?

Etiennette conta ce qu'elle venait d'apprendre, grâce au babil complaisant de la vieille voisine.

Rosalie, sans perdre un mot, semblait en écoutant se tracer un plan de conduite.

Lorsque la laideron eut parlé du commissaire et du reste :

— Écoute, Étiennette, lui ditl'afTairée Rosalie , madame Daveleau n'est pas moins ta rivale que la mienne, et Faubert n'est pas moins ton ennemi que le mien. J'étais déjà, j'étais depuis tout à l'heure sur la piste de ce que tu viens de me dire; et cependant à tout hasard, en sortant d'ici, je me serais rendue chez moi. Dieu t'envoie, et je m'en dispenserai, bien entendu. Si ma liberté me fut jamais chère, c'est en ce moment, et j'en userai. Ce matin, l'instinct me tenait en éveil près de Faubert endormi ; malgré ses explications d'hier, une vive incrédulité m'obsédait. La fausseté a ce désavantage dans ses manœuvres, qu'il en traîne toujours quelque chose. Un démon me poussait ! Je cherchais des lettres de madame Daveleau dans les bardes de Faubert; j'ai surpris ce que je ne cherchais pas, la preuve d'un piège infâme.

Aunombre des papiers de son portefeuille, j'ai trouvé le brouillon d'une lettre anonyme, toute de la naain du rAisérable, et qui s'adressait à mon père. En marquant l'beure de mon arrivée prochaine à Fontainebleau ( car cette lettre devait me précéder là-bas) , le monstre se noircissait lui-même avec la rage d'un ennemi mortel , s'efforçant ainsi de se perdre à l'avance dans l'esprit que je me flattais de séduire en sa faveur; car je comptais encore me marier avec l'indigne, et les sacritices auxquels j'étais certaine de déterminer mon père auraient tenté le moins avare des hommes, s'il n'eût été passionnément épris d'une autre. Il semble que j'aie pris plaisir à lui parler de la sévérité de ma famille pour qu'il s'en fit une arme contre moi. L'audace avec laquelle Faubert s'txprime sur ce qu'il appelle mes déportements n'allait pas

moins, en effet, qu'à me faire enfermer. Tout cela, vois- tu , pour se rendre la place libre , et pour aller je ne sais où, comme il en a formé le plan, vivre avec cette femme qui ne s'appartient pas, qui lui fait fouler aux pieds tous les devoirs, tous les égards, et dont nous ne pouvons être, dans la pensée de Faubert, toi que l'instrument, moi que le voile, car il me marche sur le corps , et passe auprès de toi sans te voir. Cet homme te méprise et m'assassine. Veuxtu que nous nous vengions, Étiennette ?

ïtiennette avait peur.

— Mais les moyens ?

— Un seul les vaut tous , et nous n'avons plus de temps à perdre. Dis-moi, que venais-tu faire ce matin ?

— Madame Daveleau voulait que INI. Faubert se rendit chez nous, et qu'il s'y rendît à l'instant même.

-^- Rien de plus ?

— Rien.

— Daveleau ne s'y trouve donc pas ?

— Du moins je ne l'ai pas vu.

— Tant pis ! pensa Rosalie.

Puis se reprenant:

— Me dirais- tu l'adresse de son atelier? Connais-tu ses habitudes?

— Certainement.

Rosalie laissa bouillonner sa joie, puis la réprima vite.

tiiii Eh bien! au lieu de la cleC que madame Daveleau t'a remise, et que je garde , porte-lui la clef de Faubert, qu'assurément elle reconnaîtra. Dis-lui qu'il t'aparu sombre, et qu'il n'a pas ajouté le plus petit mot en faisant cet échange. Elle ne peut manquer d'interpréter ce mystère et d'accourir. La réserve en dit cent fois plus que toutes les paroles du monde, et, par lui-même, ce gage est assez significatif. Va ! mettons son esprit aux champs , qu'elle s'en alarme Nous nous consulterons après son départ; et (comprends-moi bien), ce premier point gagné, je tne chargerai du reste.

Êtiennette comprit, mais elle eut un frisson d'effroi.

Rosalie vit la pâleur de sa complice, et sentit s'échapper sa vengeance ; mais ce

n'était pas un scrupule honnête, c'était un mouvement personnel.

— Oh ! mademoiselle Rosalie ! que deviendrais-je après cela? dit la misérable avec un frémissement.

— N'est-ce que cela qui te retient?...

Chose effrayante, en vérité, que de sortir d'une maison, où, d'après ce que tu m'en as dit, on meurt de faim tous les jours ! -

— Oui ! dit Étiennette ; mais mourir de faim tous les jours, vous conviendrez avec moi que c'est encore vivre ; tandis que....

— Sois donc tranquille! tu me suivras.

— Vous !.. Et votre père qui vous poursuit?

LES RIGOCliETS. ^79

. : — Ce n'est pa$ w^e i&ispu poy^vt^u'il m'atteigne, et des riens t'embarrassent.

Faubert a cru m'enfermer dans son piège; il s'est trompé ! je briserai sa ruse. Plu^ tôt tout au monde que de m'y résigner. A notre âge, Étiennetle, les femmes ont cent issues, des moyens d'enfer, un talisman pour sortir de quelque situation que ce soit.... et, s'il me restait des scrupules, la colère me les ôterait. Tiens, mon enfant, lorsque l'on n'est pas de la dernière laideur, on a toujours sous la main dix fois plus d'imbéciles que l'on n'a de caprices, et le secret pour que l'on nous aime, c'est de ne pas aimer. Les malheureux que l'on fait, parce qu'on ne peut pas faire tout le monde heureux , sont une ressource ; ils ont de la chaleur, du dévouement, de l'âme, et la folle vivacité de leurs désirs nous les livre rien qu'avec des promesses; en leur distribuant de

l'espoir, on en lèverait des armées. Or , dans les affaires de sang-froid, j'ai la main sûre. Terminons ce qui nous occupe ; et que je me sente l'esprit libre , dix minutes après j'aurai la fortune et le secours de celui que je voudrai, quand je le voudrai. Qu'en penses-tu?

— De cette façon-là, c'est autre chose ! dit la laideron, et l'on peut marcher; j'entre dans vos projets. Voilà des lettres de M. Faubert que vous pourrez faire tenir à M. Daveleau. Je n'ai pas osé prendre tout, bien entendu; maiscepeusutFit.

— Ah ! s'écrie joyeusement Pvosalie, je t'avais indiqué leur cachette, je le parie. Donne : c'est leur mort !

— Mais à quel but m'avez-vous chargée de cela, dit Étiennette en désignant les hardes de Faubert qui l'embarrassaient.

— Oh ! je n'étais pas sans avoir mon idée, dit Rosalie. Suis-moi.

Puis elle ouvrit l'allée, entraîna sa complice, marcha d'un pas délibéré vers le parapet, et lança les hardes dans la rivière.

— Et maintenant , dit-elle avec un doigt victorieux et menaçant dirigé vers le balcon de la chambre, Faubert est notre prisonnier. Que Henriette le rejoigne, il ne nous en faut pas davantage.

S'ils sortent des embarras qui les attendent, je me résigne à perdre mon nom.

Viens, Etiennette.

Sa tlmlU*

Un verger maudit du ciel et qui produirait des fruits aussi détestables que certaines vieilles méchantes et acariâtres, serait, à coup sûr, mis à l'index, et personne, que je sache, ne voudrait s'y fournir pour ses conserves. Que dire d'une société qui porte de pareils fruits, et qui donne le jour à de si méchantes créatures ?...>'e seraitil pas temps de semer sur un sol moins ingrat l'espèce Inimaine qui se corrompt et se dé*honore?

- 'i.'/iill} iU^}

Au coin de la rue des Degrés, Étiennette et Rosalie se séparèrent, non sans s'être bien recordées pour agir tout d'abord sur l'impétuosité présumable d'Henriette.

Tout dépendait du premier élan.

Rosalie, qui devait se tenir aux aguets, s'aventura furtivement sous l'obscurité d'une porte.

Deux étincelles y brillaient dans l'ombre. Une vieille, accroupie sur la terre, avait son menton dans les mains.

— Qu'est-ce que vous faites là? lui dit Rosalie contrariée de l'incident.

— La même chose que vous ! lui répondit intrépidement la sorcière.

— Et qu'en pouvez- vous savoir?

^' — Oh! mon DieUj rien n'est plus simple! répliqua l'interlocutrice d'un ton de malice. Tous cherchez à vous cacher, fet vous quittez avec un air de discrétion matoise

la coquine affrontée qui /«« sert de bonne : si je ne devinais pas, je serais une idiote. Il y a quelque jalousie de femme sous jeu. ^

— Ah! s'écria Rosalie, qui prit un maintien froid quelque peu hautain, vous croyez !... Mais alors, la mère, je ne comprends pas bien clairement que vous fassiez ici la même chose que moi.

— Oh ! c'est dans un autre intérêt , répondit dédaigneusement la vieille. Je fais trop peu de cas de votre M. Faubert pour me déranger à l'intention de ce libertin.

— En quoi je vous approuve ! répondit la jeune femme avec ironie.

Toute la coquetterie de la jeunesse éclatait dans la vivacité de sa réponse.

— Mais je n'en aurai pas le démenti ! répondit la vieille, dont la voix eut d'étranges inflexions de rage. Lorsque le mari passe les nuits dehors, la vertueuse fille de madame Hardouin se ménage la douce consolation d'envoyer quérir ses galants vers le matin. Je m'applaudis de ne pas en avoir douté. J'aurai peut-être le droit de proclamer cette vérité-là partout et à tue-tête, lorsque j'en aurai de mes deux yeux acquis la certitude. Que l'on me traite après cela comme la dernière des cernières, je ne me tairai que lorsque l'on m'arrachera la langue. On verra ! on verra !

Le lecteur a peut-être reconnu , dans cette mégère , l'extravagante et laide créature que, la veille, on avait chassée du bateau.

Rosalie comprit une passion dont la monomanie pouvait la seconder.

— Vous êtes sûre que M. Daveleau a passé la nuit dehors ?

— Très -sûre, mon enfant! et chez sa belle-mère, encore î

— Ah, bah!... C'est donc par suite d'une brouille avec sa femme?

— Point du tout. C'est tout simplement par suite d'ivrognerie.

— Mais comment se fait-il que vous en soyez informée?

— Eh ! si je demeure porte à porte de la belle-mère, en quoi la chose est-elle surprenante ?

— C'est différent ! et, dans ce cas-là...

— Paix! dit la Grissard, s'effaçant avec Rosalie dans les ténèbres.

Madame Daveleau passa rapidement à portée de la main de ses deux espions.

Un grondement de colère satisfaite rugit dans la poitrine de la vieille, comme le coup de l'archet sur les cordes sourdes d'un basson. L'enragée sortit à quatre pattes de sa tanière, et, par-dessus le niveau de la borne voisine, élevant petit à petit la tête afin de ne pas trop se mettre en évidence, plongea les yeux dans la rue, tandis que Rosalie redoublait d'efforts et la retenait, de peur qu'une apparition si mystérieuse ne donnât l'alerte à madame Daveleau, qui, dans un moment pareil , pouvait en eff^et veiller sur les alentours et regarder en arrière.

« Ah! murmurait tout bas la vieille coquine, c'est elle qui lui rend visite maintenant. Bien! l'effronterie va plus loin que je ne me l'imaginais encore. De ce train de course, elle y sera bientôt. Oh! si je pouvais savoir où!... Pour Dieu, làchez-moi donc; je veux la suivre.

— Eh mais, lui dit Rosalie, vous pourriez compromettre l'événement en vous obstinant à prendre cette peine, et je vous l'épargnerai puisque je sais tout.

— Vous savez tout, ma petite! s'écria la vieille en se redressant avec joie pour sauter au cou de Piosalie. Ah ! je ne donnerais pas alors pour cent louis l'inspiration qui m'est venue ce matin. Car, dans le fond, je supposais plus de choses que je n'en savais. Seulement, il me semblait que cela devait être: j'en avais le près-

sentiment. On me faisait trop son éloge de toutes parts; les femmes dont on dit tant de bien s'en font accroire, et finissent toujours par avoir des intrigues; et j'ai presque ordinairement vu qu'en soupçonnant au hasard on tombait juste Vous allez tout me dire, les tenants et les aboutissants, n'est-ce pas?... Oh, moi, je n'y vais pas par quatre chemins , et votre franchise m'a plu d'abord. On devine les honnêtes gens, rien qu'à Ifur mine. Quand ceci devrait amener mon dernier jour, je ne veux pas mourir sans Vous avoir couchée sur mon testament.

Je ne vous quitte plus. Mes intérêts sont dès à présent les vôtres. Hier encore^ vingt femmes qui ne valent pas mieux que cette Henriette, me criaient que j'en avais menti. Nous allons être à même de leur renvoyer cette insulte. Parlez ! ordonnez ! puis-je vous rendre service?,..

Qu'est-ce que vous vous proposez de faire?... »

Rosalie s'impatientait contre ce torrent de paroles; elle saisit et secoua la vieille avec violence.

(( Écoutez -moi donc!... Trouveriezvous quelqu'un....

— Si je trouverai !... Je trouverai tout c*" qu'il faudra !

— Pour faire remettre à l'instant même au mari...

— Quel sot que ce mari! Quand j'y pense, ma chère petite...

— Ah si vous m'interrompez encore, je me tais. En remettant la partie nous pouvons la perdre. Voulez-vous (^ue le

mari déguerpisse et que tout soit manqué?

— Parlez, mon enfant. Je ne dis plus rien. Muette comme cette borne!...

— Pour lui remettre cette lettre de Faubert...

— Oh! ce Faubert!... Mais non, je ne parle plus !... Continuez toujours. Je voulais dire seulement qu'il vous a trompée comme un coquin, je le parierais.

— Et cette adresse écrite de la main de sa femme?...

— Parfait, mon enfant; parfait !... J'ai bien compris, donnez! Il l'aura, l'imbécile qu'il est ; et dans la minute encore. Pour plus de certitude, je m'en chargerai moi-même Soyez tranquille; on n'a

pas besoin de me répéter deux fois les choses quand je les ai bien comprises. »

Elle fit plusieurs pas.

« Mais où vous retrouverai -je?

— Ici même. Allez! partez! ne vous amusez pas, je vous attends.

— C'est bien. »

Et d'un pas de conquérant, gonflée de venin et de joie comme une vipère qui se déroule en élevant de plus en plus la crête, l'abominable sorcière se mit en marche ; sa taille semblait grandir à chaque pas. Elle disparut en brandissant au-dessus de son chignon gris, en forme de dernier salut, la lettre de Faubert qui lui servait en ce moment de trophée.

Rosalie ne resta seule à son poste qu'un instant.

Étiennette accourut précipitamment, afTairée et tremblante, chargée d'un ballot d'effets si mal organisé qu'à chaque instant il s'en échappait quelque chose.

« Ouf! dit-elle en équilibrant le ballot sur la borne, j'avais quasi peur de ne plus vous retrouver.

— Eh ! que veux-tu donc que je fasse de toi ? lui dit froidement Rosalie. Je t'ai payée, ma chère Étiennette; je ne te dois plus rien. Pour moitié moins, tu me ferais prendre, et je ne me soucie nullement de t'offrir cette nouvelle occasion de bénéfice. Il ne me reste qu'à le donner un conseil ! En fait de beauté, je ne connais pas de femme aussi maudite du ciel que toi! Malheur incurable, lorsque par-

dessus le marché, l'on est encore sotte et coquette. En te mêlant des intrigues des autres, ne t'avise pas toujours de vouloir prélever des arrhes pour ton propre compte. Sonde le terrain, et tiens-toi sur tes gardes. On court de tristes chances lorsque l'on a de mauvaises cartes dans son jeu. Non pas que les hommes soient dif' ficilesl... Volontiers ils quittent le bien pour le mal ; et je ne sais au monde si laide guenon dont ils ne se coiffent, rien que pour la sotte vanité d'en venir à bout. Mais tu risquerais, vois-tu, de rencontrer sur ton chemin des femmes qui s'empareraient de loi par ta sottise même; qui te feraient servir à leurs vues, par la crainte, par tes arrière-pensées, par l'intérêt; et qui te laisseraient dans l'embarras avec ta courte honte. C'est ce qui m'est arrivé. Lorsque j'ai pris ombrage de tes visites à Faubert chez mon

oncle, tu ne m'as livré les secrets de ta maîtresse que pour te mettre à couvert de mes soupçons car tu comprenais bien que j'étais violente. Il demeurait évident toutefois , que tu ne répugnerais point d'entrer entiers dans le partage. Ce serait assez pour toi, sans doute, si cela ne pouvait te mener trop loin. Te voilà sur le pavé pour le quart d'heure, avec la perspective de rencontrer Faubert édifié sur ton compte. Songe à cela. Je te dispense de toute gratitude pour mes conseils ; on donne franchement de ces sortes d'avis, dès que les gens nous deviennent inutiles!...Ah!. ..Si, dans quelques nltnutes,il venait à trôlerpar ici,pour m'y retrouver, une façon de bohémienne dont je te croirais volontiers la fille, car elle est ton véritable pendant en laideur, sauf une cinquantaine d'années de plus à son avantage (et,sur ma parole^ces cinquante ans

manquent à ta laideur pour la rendre par faite ), tu peux l'arranger avec elle. Je te cède mes droits à son amitié. Vous êtes nées pour vous voir en face et pour vous entendre. Fais-toi porter sur son testament, puisqu'il paraît qu'elle a des testaments à faire; à moins pourtant ^ce que je désire de toute mon âme)que Daveleau ne la prévienne dans ses dispositions testamentaires, et ne lui rompe le cou pour le dernier service qu'elle est en train de me rendre, et que je cherchais encore le moyen d'obtenir de ta sottise. Si la coquine en réchappe, et te rejoint, tu te trouveras en famille, Étiennette. Et sur ce, nous n'avons plus rien à démêler ensemble. Bonsoir. »

Et Rosalie, avec un froid salut , quitta sa complice paralysée.

Étiennette, demeurée dans l'hébétement de la surprise devant son paquet qui paraissait vouloir se délier de nouveau, l'assujettit d'un coup de main, et retrouva la parole.

« Canaille! s'écria- t-elle : Fiez-vous donc à la parole des autres. Eh bien!

j'en avais une espèce de pressentiment!... »

Wn CI)arioart»

Les gens à qui l'on parle d'établir mathématiquement l'ordre autour de nous, indépendamment de ce que leur imagination s'arrête au squelette du chiffre et ne saurait le revêtir de cliair, jaloux qu'ils sont de conserver les punaises et les sergents de ville, vous crient tout de suite : — Ah ! Monsieur, ne me parlez pas de vos prétendues harmonies; leur engrenage offre un tout spécieux, mais ce serait anéduiir la poésie et machiniser le monde! — Pardieu, mes boLS amis, pourrait-ou répondre à cela, il me semble que la mécanique du désordre tonctioniie avec une régularité charmante parmi vous ; et cependant, lorsque les événements les plus communs suivent dai.s votre société de cassc-cou la loi des répercussions périodiques, l'ordinaire et le normal vous arrivent sur la tète comme à l'imprévu ; vous en êtes foudroyés ; il semble que cela vous tombe du ciel '. Machines vous-mêmes; et qui pis est, machines sans poésie ! machines des plus méchamment organisées !

Aiguillonnée par la joie de faire du mal, seule espèce de volupté dont elle fût susceptible, la vieille Grissard arpentait les rues et les ponts du côté de la rue de la Calandre, et paraissait avoir des jambes de cerf

Il y eut comme un baume rafraîchissant sur les ulcères de haine qui formaient l'épiderme de son âme, lorsqu'à vingt pas de la maison de madame Hardouin, dans un pêle-mêle d'hommes et de femmes arrêtés en chorus devant la porte, elle reconnut la plupart des blanchisseuses dont, la veille encore, elle avait si courageusement enduré les avanies.

Le motif de cette réunion tumultueuse ne fut pas ce qui Tintrigua.

Tout le quartier se trouvait cependant aux fenêtres, car, avec des instruments de cuivre, trombones, cors de chasse, pistons ou trompettes , les affairés de ce rassemblement exécutaient alors la plus infernale de toutes les symphonies. Quelques amateurs, avec des cris affreux, réclamaient contre ce tintamarre en se

boucliantles oreilles; les chiens aboyaient sous les coups. On riait dans les groupes ; les rires augmentaient le vacarme; et, par l'intermédiaire de Thénot, boute-entrain de la bande joyeuse, planté comme un compas sur le seuil du marchand de vin , les verres de vin et les bouquets de fleurs circulaient et se croisaient à la ronde.

On déliait des bottes de roses, on faisait circuler des brocs.

L'apparition de la Grissard fut saluée par un redoublement de gaieté, vu que son bonnet ne tenait plus à sa tête, et que ses cheveux gris, qui volaient éparpillés derrière elle, lui donnaient un air de Tysiphone.

— Riez ! riez ! tas de brigands ! s'écriat-elle en agitant son papier. Vous en dé- I. 20

chanterez, je vous le jure, et tout à l'heure nous allons avoir beau jeu.

Puis, en dévisageant de ses yeux d'escarboucle les femmes qu'elle coudoyait sans plus de façon à travers son chemin et qui se préparaient à la malmener d'importance, comme elle oubliait de prendre garde à ses pieds, la vilaine, se les heurtant tout à coup à je ne sais quel obstacle, alla rebondir de Jacquin à Thénot et des charivaristes à leurs commères, à travers un cercle de horions dont il était à craindre pour la solidité de sa carcasse, qu'elle ne trouvât pas de si tôt l'issue.

— Cordieu ! cria Thénot, qui se mit à blasphémer d'une voix de tonnerre, grâce, mes amis; grâce, au nom de mes pauvres anguille.** ^ grâce pour cette

échappée de Charenton. Si vous roulez ma pêche clans le ruisseau, vous en serez les premières victimes. Lâchez là, je vous prie ! ou , de notre matelote , elle va faire une marmelade. Elle a le diable au corps, ma parole d'honneur!...

Du reste, il ajouta le geste à la harangue ; et, sous le charme de cette double éloquence, le cercle s'étant ouvert çà et là, la Grissard essoufïlée, que l'on ne croyait guère dompter si facilement, se précipita comme un trait dans l'escalier de madame Hardouin.

Elle n^avait pas senti les coups et l'enthousiasme qui la possédait emportait notre convulsionnaire bien au-dessus de la tempête et des clameurs. U existe, et fort en grand nombre, des énerguménes ainsi faits. Que la béné-

diction rlii ciel vous en préserve !...

Si vous me demandez la cause de ce rassemblement dans la rue de la Calandre , je vous mettrai l'almanach sous les yeux.

On fêtait la Saint-Henri, patron de madame Hardouin.

Quand la Grissard, qui, de même qu'un chien de chasse, promenait sur ses lèvres une langue altérée et sèche comme un charbon de feu, tomba dans un fauteuil UB milieu de la chambre de madame Hardouin, après avoir été sur le point de culbuter Etienne accouru pour ouvrir la porte, le plus grand désarroi régnait de tous les côtés; visiblement, on venait de s'éveiller au bruit du tumulte : la fenêtre était ouverte. Les rugissements du cuivre s'entrecroisaient à ne pas s'enten-

UN CIIAUIVARI . 309

dre, et madame Hardouin, qui s'habillait à la hâte, en riant, mais en s'impatientant, ne pouvait pas même expliquer à son gendre la cause de ce déchaînement inouï qui venait de le surprendre à la suite d'un lourd sommeil et d'une nuit agitée dont il avait encore le poids dans l'esprit et sur le front.

Daveleau n'avait que son pantalon et boulonnait ses bretelles; il courait ainsi qu'un échappé de Bicêtre, et ne pouvait se soustraire aux éclats assourdissants de l'abominable bastringue.

La Grissard, qui riait d'un rire imbécile et méchant , lui mit en ce moment dans la main un chiffon de papier , en l'invitant par sa pantomime à le lire.

D'abord, il crut que c'était une mendiante et qu'on lui demandait l'aumône.

On s'adressait bien. Il fit un geste pour s'en remettre à sa belle-mère, en pestant contre l'importunité; puis l'écriture de Faubert le frappa : il se mit à lire ! Mais il ne comprenait rien du tout, et ce ne fut qu'en vérifiant à diverses reprises la suscription de cette lettre , qu'un retour fréquent aux expressions de son contenu lui fit tout à coup monter le sang à la tête. Il se redressa sous l'émotion d'un frémissement, parut s'absorber quelques instants dans une idée fixe, froissa la lettre, et vint avec fureur secouer la Grissard, qui riait, gesticulait, paraissait s'applaudir et se livrer comme d'habitude à quelques-unes de ses intempérances de langue, quoiqu'il lui fût absolument impossible d'en porter aux oreilles le premier mot.

Alors Etienne prit un plein pot d'eau

qu'il renversa par la fenêtre pour calmer la cohue, et cette aspersion brusque amenant une diversion silencieuse :

— Voudras-tu bien me dire ce que cela signifie, misérable folle 1 s'écria-t-il.

— Cela veut dire, imbécile de mari, lui cria-t-elle, que ta belle Henriette est en ce moment même en tête-à-tête avec ton ami Faubert, et cela, dans un endroit dont je t'apporte la désignation écrite de sa propre main sur cette adresse !

— Si tu m'en as menti, je te tue ! s'écria Daveleau.

Puis, après un rapide examen des lieux, examen qui pouvait faire craindre une anticipation sur sa promesse, il saisit la misérable imbécile , sans savoir où , comme on saisirait un matelas, l'emporta

dans la chambre voisine, malgré les cris de la belle-mère, courut vers un meuble où Ton mettait du charbon , se dessaisit de la Grissard avec violence, la refoula , car elle cherchait à se soustraire à cette prison , rabattit le couvercle du meuble qu'il ferma d'un double tour, mit la clef dans son gousset, et les dents serrées, les yeux en sang, sauta sur une paire de pistolets qui provenaient de l'uniforme de feu M. Hardouin, de son vivant sousofficier dans la garde municipale.

— Prends garde! ils ont été chargés par Jacquin tout récemment ! cria la mère.

— Je le sais bien ! dit- il.

Tout cela fut fait en un clin d'œil.

Daveleau s'élançait déjà dans les escaliers dont il franchissait plutôt qu'il ne des-

UN CHARIVAHI. 313

cendait les marches, et sa belle-mère, pour le suivre comme une flèche, s'abandonnait à la raideur de la rampe, en s'y cramponnant.

— Arrêtez-le ! crait elle. De grâce, arrêtez-le ! prévenez un malheur.

Daveleau passa d'un seul bond à travers le groupe, et laissa des lambeaux de sa chemise entre les mains des charivariseurs. On ne put l'arrêter; la vue des pistolets mit en émoi les plus intrépides. A peine si ses pieds touchaient la terre. Épouvantés de cet homme haletant qui semblait avoir des ailes , les passants éperdus se rejetaient sur les trottoirs, et lui laissaient un large espace. Un obstacle réel l'aurait brisé. En un instant la rumeur vola sur les pasde Daveleau. Des sergents de ville tirèrent leurs épées, per-

suadés qu'un assassinat venait d'être commis, et les curieux qui tenaient la tête du mouvement de poursuite, près de lâcher pied si le prétendu fuyard eût fait halte, se disaient entre eux que l'on devrait abattre ce forcené d'un coup de bâton dans lesjambes. Mais il avait l'avance, il n'écoutait pas les clameurs ; nul n'osait prendre l'initiative de peur d'en être le mauvais marchand, et Daveleau gagnait du terrain.

— Courons ! Pour Dieu, courons ! disait la belle-mère à ses amis qui l'assiégeaient stupidement de questions; qu'avez-vous besoin d'en savoir plus ? Arrêtez-le ! Je suis bien malheureuse !..

Et l'on suivait madame Hardouin,sans la comprendre, mais avec une émotion de terreur.

Le branle donné, le flot de l'impulsion populaire se recruta de tout ce qu'il rencontrait : désœuvrés, femmes, enfants; ce fut bientôt un concours immense. Sur la place du Parvis, des gardes nationaux se mirent de la chasse. Des conjectures volèrent de bouche en bouche et se métamorphosèrent en assertions. Un commissaire , qui se rencontra sur le lieu par hasard, apprit que l'on s'égorgeait à l'Arsenal ; qu'on dressait des barricades avec les charpentes du monument futur de la défunte révolution de Juillet, et que Raspail venait d'être nommé chef du gouvernement provisoire. Le commissaire mit son écharpe autour des reins, somma des militaires de le suivre; et, quoique la foule s'accrût de tous ceux qui se demandaient le mot d'une énigme dont on ne [)ouvaittout au plus que leur désigner l'auteur, on se flatta de mettre

316 IlE^RlETïE.

un freina ce mouvement, et d'empêcher la propagation de la panique.

L'irruption, comme un torrent, balaya le pont qui mène à l'île Saint-Louis , et, dans son passage, brisa les barrières que le préposé du fisc avait cru devoir fermer, comme s'il pouvait être question de soumettre le peuple à la taxe quand il se produit tout à coup en masse quelque part !

£t Ipiéigc»

La mauvaise foi, quand elle veut faire de l'esprit, prend à dessein des airs de la stupidité ; mais la stupidité (soyons justes^ n'a qu'une ressemblaiice forcée et malheureuse avec cette jumelle impertinente. La mauvaise loi seule est ignoble, et l'on doit toute indulgence à sa triste soeur. Aussi bien Jésus-Christ lui faisait l'aumône du royaume des cieui. Lorsque nous parlons à certaines gens des lois de la franchise sous une constitution qui rendrait les deux sexes libres, vite, et de gaieté de cœur, ces maîtres d'escrime en matière de dispute nous barbouillent d'une arrière-pensée de débauche, et jettent l'obscène manteau de leur sale intei-prétationsnr les chastes épaules de nos théories. Ce n'est pas k ces deux espèces de raisonneurs qu'il faut espérer de faire jamais conpre-ndre la sainte alliance de la pudeur et de la liberté.Les uns sont aveugles, les autres se ferment les yeux. Ne jetez pas aux chiens le pain de la parole.

Nous reculerons notre pendule de dix minutes, pour nous transporter avant Daveleau dans la chambre du quai d'Anjou.

Faubert, que le sommeil domptait

3'iO HENRIETTE.

assez mal à propos clans un moment si critique, ne se réveilla qu'au bruit violent que fit Henriette en se précipitant vers l'alcôve.

11 se mit sur son séant; elle arracha presque les rideaux.

— Qu'y a-t-il ? qu'est-ce que c'est? l'auriez-vous donc vu? lui dit-elle.

Mais Faubert la regardait et ne comprenait pas; toutes ses idées étaient émues et vacillaient. Il s'étonnait de se voir en face d'Henriette ; et, comme si sa conscience lui laissait le pressentiment d'un péril vague, il se demandait en vertu de quelle fatalité cette apparition bienheureuse lui retirait toute présence d'esprit. L'émotion du cauchemar luttait contre le charme du prestige : il restait incertain, effaré, cherchant ce qu'il avait

à dire. Leurs yeux, qui se fascinaient mutuellement, ne pouvaient se quitter.

— Oh! s'écria-t-elle, vous craignez de rompre le silence et de m'apprendre un malheur. Mais il n'est pas de malheur assez grand pour mes fautes, et je suis prête à tous les supplices. Parlez , Faubert, parlez !

Il lui saisit les mains et l'attira. Henriette prit machinalement place sur le lit. Elle était de marbre , et son cœur déprisonné battait à donner de l'effroi ; entre les battements de ce triste cœur et la mesure de sa respiration, il n'existait pas d'équilibre.

— Malheureuse enfant! tu viens de faire de mauvais rêves! lui dit-il.

Puis il eut un soubresaut sous la répercussion obscure d'un souvenir ; et, d'un I. 21

bond, il s'élança dans la chambre dont il fit rapidement le tour, en se demandant à lui-même quel étrange instinct le poussait à cela.

Mais, se prenant en pitié pour cet élan, il se frappa le front et chassa d'importunes réminiscences qui retombaient de tout leur poids dans l'absurde par l'absence du moindre objet de rappel autour de lui.

— Je crois que je deviens fou, ma parole d'honneur.

— Eh bien ? demandait Henriette.

— Ce n'est rien, Henriette ; seulement tu m'as donné tes frayeurs. Dormirais-je» comme je le faisais, comme je le fais encore, si j'avais un événement pénible à t'apprendre» Tu m'as réveillé.

Il revint s'asseoir auprès d'elle.

— Mais ne voulais-tu pas me voir?

reprit-elle avec vivacité.

Faubert ; qui n'avait pas même été prévenu par Étiennette, était incapable d'attacher à cette expression le même sens que sa pauvre amie. Les mots , comme les tons de la gamme, ne prennent de valeur fixe que d'un point de vue commun, et, dans la série de nos idées diverses, une idée nous domine aux dépens de toute autre en certains moments; nous sommes alors à la merci de cette domination. L'expression de Henriette trompa Faubert. Il crut y reconnaître de l'amour et la politique ingénieuse d'un désir de femme qui risque les premiers pas et feint ensuite qu'on l'ait sollicitée. Ses yeux s'enflammèrent j il sourit à son

Henriette, et l'enlaça mystérieusement contre son cœur.

— Et toi ? demanda-t-il à la tremblante femme en allant chercher le souffle ardent de son haleine.

— Moi ! s'écria-t-elle avec une sorte de convulsion nerveuse qui la dégagea des embrassements de Faubert déconcerté.

Moi !...Que, de propos délibéré, je vienne m'ofFrir à des embrassements qui de part et d'autre me font peur ! que je n'ai que trop subis ! dont je ne sors jamais que pour me dire mille et mille fois que je devrais être morte, puisque aussi bien je n'existe plus maintenant que comme un germe de haine entre des âmes où je serai sous peu de jours peut-être effacée par le mépris! Moi! Faubert!... Ah! de grâce, s'il vous reste au fond du cœur un

dernier sentiment de pitié pour une femme malheureuse et perdue, ne croyez pas, au nom du ciel, que je vole à des rendez-vous, quand j'appelle avec des prières un châtiment qui ne frappe que moi ! lorsque je voudrais en finir avec mes devoirs, avec mes remords, avec ma vie!... 0 mon Dieu ! ne m'avez-vous donné de force ni pour le bien ni pour le mal? Jusqu'où traînerai-je l'insupportable fardeau de ma faiblesse ! En être à se courber encore sous le joug de tant de martyres et d'infamies , lorsque l'on a la loyauté de se juger comme je me juge et que la rivière n'est qu'à deux pas !

Presque sans transition, madame Daveleau, comme obsédée par une pensée fixe, implacable, saisit les deux bras de son amant avec force , et lui dit d'un ton

d'effroi qui renfermait un reproche sourd et maVade :

— EtDaveleau qui n'a pas reparu cette nuit !

— Vrai I s'écria Faubert.

Un espoir mêlé d'effroi lui passa par le cœur.

On forme toujours des vœux abominables dans les positions fausses.

Mais par un sentiment de respect pour la terreur d'Henriette, Faubert se dompta.

— Que peut-il être devenu? continuât-elle. Faubert! Faubert! en commettant une faute, nous nous sommes condamnés à commettre tous les crimes; et s'il se tue, nous ne pourrons jamais nous le pardonner.

— Et pourquoi se tuerait-il, ilemiette ?

— Pourquoi, mon Dieu ! Pourquoi ?..- Parce que, vis-à-vis de lui, je ne suis plus la même. Je suis changée, moi ! mais le malheureux ne l'est pas. Je ne puis plus hii parler j c'est une liberté qui me devient impossible. Il n'insiste pas, il se tait, mais il souffre j et, vis-à-vis des gens qui nous aiment, Faubert, dès que nous sommes en faute, je ne le sens que trop, un pareil silence est encore plus indiscret que tout ce que nous pourrions leur dire. S'il se tait, c'est qu'il écoute ma pensée. Dans cet isolement du silence, on sent que l'hostilité germe ; quelque chose de sourd murmure dans nos âmes, où j'entends des menaces qui font écho de l'un à l'autre et que je me traduis affreusement. Si Daveleau les réalisait, ce ne serait rien. Mais attendre ! attendre

mon Dieu ! ... Vivre des sièclevS sous le couteau d'une idée fixe î... J'envie le sort des condamnés qui savent à quelle heure on les tue !...Daveleau se montre-t-il rêveur, je tremble pour toi; mon imagination va : je vois des choses dont tout mon sang se fige. Involontairement il m'échappe des spasmes, des cris, et je fais peur à mes pauvres enfants. Je deviens une marâtre parce que je me suis faite une femme lâche. S'il me regarde d'un air distrait, je prête à ses yeux les intentions d'un homme qui médite longuement une vengeance. J'obéis à tout ce qu'il veut avec l'empressement ignoble d'une misérable: dans la manière dont je me précipite à sa voix , s'il a quelque désir , et s'il donne un ordre, il y a de l'avilissement. Oh î non^ je ne suis plus la même ! et, pour sûr, Daveleau le vt)it!... Il le voit !... Si son estime le trompe, il ne faut

qu'un rien, qu'un mot obscur et dont je m'efïraie, qu'un rêve sur l'oreiller, qu'une indiscrétion de l'air (et l'air en est plein), pour perdre cette estime; et les événements s'amassent à mon insu, car j'en étouffe! car je les aperçois m'envelopper comme autant de traîtres et d'assassins ; car je dépends de toutes les imprévoyances que l'on commet lorsqu'on ne se conduit pas naturellement, suivant la franchise, dans le droit chemin, avec la libre allure d'une âme honnête! Et je le comprends, on ne se trahit que lorsqu'on n'est pas sincère, on ne peut être perdue que par ses propres calculs. La loyauté seule a le droit d'être impunément maladroite. Ne me traitez pas de folle, Faubertl... Oh! oui, les hommes sont sourds; mais trop d'apparences crient entre ces gens qui se taisent. Il me semble même que Daveleau s'explique à merveille que je ne puis lui

parler, el que l'agitation gauche à laquelle je me livre pourledistraire de cette péné' traf ion dont je tremble, ajoute une dénonciation nouvelle au nombre infini de dénonciations qui m'échappent. Et il y a de femmes qui vivent ainsi ! qui peuvent sourire dans cette fange ! qui s'en vantent ! qui conseillent aux autres de s'y précipiter !. .. Quelles sont donc les âmes que Dieu leur a faites!..

Henriette voulut soulever les mains de Faubert pour les presser contre son front qui brûlait; sa propre main resta paralysée dans une pression convulsive. Elle regarda Faubert...

Il ne l'écoutait pas.

Avec ses yeux ardents qui semblaient plonger au delà des murailles, et qui ne fixaient (ju'une pensée secrète, avec son

sourire étinceîant et sinistre, et ses lèvres fermées par une contraction spasmodique, Faubert avait l'air d'un homme qui pèse à la balance du scrupule les chances d'une mise en alarme contre laquelle 1 ne s'agit plus de protester vainement, mais de se décider avec énergie.

— Qu'est-ce? dit-elle.

— Attends ! répondit-il.

11 regarda sous le lit, ouvrit des armoires, s'arrêta, se frappa le front, et se croisant les bras avec rage ;

— L'infâme ! la misérable ! murmura-t-il entre ses dents.

Puis accourant vers Henriette, que ce mystère dépaysait :

— Si Daveleau n'est pas mort, s'écriat-il, nous sommes perdus !

— Pourquoi donc cela ? reprit- elle vivement à son tour.

Il hésita d'abord, mais la circonstance était impérieuse.

Il jeta son secret au vent avec un mouvement de colère.

— Eh !... Parce que Rosalie nous aura dénoncés!... Sauve-toi vite, Henriette!

sauve-toi. Je ne trouve plus mes habits sous ma main ; et cette misérable qui se trouvait ici, qui ne doit pas m'a voir quitté depuis longtemps , qui ne m'a pas réveillé, mais dont je devais épier les moindres démarches; cette misérable est disparue!,.. J'entrevois son dessein, je comprends ma faute, je devine une implacable vengeance. Fuis, je t'en supplie! Je ne puis même protéger ta retraite, et je m'attends à tout ce que l'on peut imijgi-

ner de plus noir. Ohî je suis un fou! je suis l'extravagance incarnée d'avoir lutté contre ce démon, quand j'étais à même l'e l'étouffer. On va venir , et cela ne se peut pas autrement. Moi, tout nu dans cette chambre ! toi, toute seule auprès de moi ! c'est à perdre l'esprit. Oh! les femmes! il n'y a que les femmes pour exécrer avec cette rage!... Je te dis que Rosalie s'entend avec Etiennette •■, que la colère et la scélératesse d'une femme ont passé par ici ; qu'u n piège nous est tendu ; qu'on t'a poussée sous un coup de couteau j que j'en jurerais!... Tu ne m'as donc pas compris?... *

L'ironie la plus amère contractait le visage d'Henriette humiliée. Elle étouffa des sanglots de révolte ; ses mains soulevées et frémissantes, son regard qui passa sur les yeux de Faubert et se reporta

vers le plafond, comme un appel du coupable qui se résigne aux vengeances légitimes de l'ordre outragé, tout, en elle, indiquait du mépris pour le malheureux qui la suppliait avec terreur, un profond dégoût dans lequel elle-même s'enveloppait, et des souffrances qu'elle ne se proposait pas de traduire , ne croyant plus cet homme digne de les entendre. Faubert, à cette accusation muette, aurait préféré mille coups de couteau. Sans doute qu'il se justifiait par le dogme de la nécessité , cette loi qui pèse logiquement sur les suites d'un premier fait accompli, qui veut que l'intrigue enfante le mensonge et la fourberie des milliers de fourberies. Mais, en ce moment, il ne songeait pas à s'excuser. Ses yeux seuls, suppliants et fixes semblaient demander trêve et grâce au désespoir d'Henriette pour que la triste femme fût à même de

conserver la dose de présence d'esprit nécessaire en face d'un événement désornriais inévitable.

Elle seleva, piîis elle chancela. Faubert la retint, et malgré la vigueur peu commune de cet appui , le corps de la malheureuse ploya comme un linge. Ses yeux devinrent blancs, ses lèvres violettes. Faubert crut un instant qu'elle était morte; il l'appela comme un furieux , il la jeta sur le lit , chercha de l'eau pour asperger ce visage violet, dénoua la robe, chercha les lacets et les rompit, puis courut ouvrir la fenêtre pour donner de l'air. Henriette ne donna signe de vie qu'en ce moment, alors que des cris extraordinaires montaient de lame, semblables à ceux d'un tumulte de curieux et de conciliateurs entraînés dans le conflit d'une rixe de gens ivres.

Et presque en même temps la porte de la chambre fut ébranlée par des coups furieux.

On criait : •

— Ouvrez ! vous m'ouvrirez ! je sais que vous êtes là; je veux qu'on ouvre !

C'était la voix de Daveleau.

Faubert courut à la fenêtre, et, de là, vit le quai;, pacifique d'habitude, se remplir à l'excès de gens dont la curiosité grossissait le flot. Des huées l'accueillirent, des doigts le désignèrent. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Mêlé de gardes nationaux et de sergents de ville, l'attroupement tou . entier se portait autour de la maison, tt semblait s'y heurter, s'y concentrer. La sueur d'une conviction affreuse lui passa des pieds à la tête! il

ne restait plus à former un doute, Rosalie s'était vengée. Mais , indépendamment des haines d'une femme, il entrevit le concours de je ne sais quelle atroce fatalité dans un pareil éclat!...

Oh ! si jamais l'indigne Rosalie lui tombait sous la main !.,.

Mais avant de se venger, avant même de rêver à cette vengeance, comment faire?...

Les coups devenaient de plus en plus violents ; la porte, secouée par des efforts robustes, était sur le point de céder.

Et, par surcroît, un tressaillement se

faisait sentir dans les charpentes de la

maison; les vitres en frémissaient. Etienne

allait se trouver en force.

Faiibert, dont Ténergie se développait avec le sentiment du danger, se voyait harcelé comme un lion.

La clef de la seconde issue qui se trouvait au bout du balcon , cette clef pour laquelle il aurait payé cent louis à l'instant même, se trouvait avec ses bardes !...

Rosalie devait y avoir pensé.

N'importe ! on croit aux derniers hasards dans les chances désespérées. On aurait un reproche à se faire si l'on négligeait l'absurde lui-même. Il courut jusqu'au bout du balcon, malgré les huées qui s'acharnaient sur cet homme plus qu'à demi nu.

Il devenait impossible d'ajouter au scandale, Faubert n'avait plus rien à ménager.

LA, DOULEUn. 339

Mais il fallut renoncer encore à celte tentative sans vraisemblance, car on ne brise pas avec les doigts une serrure prise dans l'épaisseur de deux pouces de chênC; et, d'ailleurs , le redoublement infernal des coups exagérait dans sa tête les risques d'Henriette qui pouvait la première avoir à supporter la rage de Daveleau.

Il rentra dans la chambre. La femme agonisante essayait de se tramer à la porte afin de livrer accès à son mari.

Faubert la saisit avec résolution.

— Eh ! malheureuse! nous ne le verrons que trop tôt, lui dit-il.

iT'ejrploôiatt*

En tout, c'est le mensonge qui fait le mal, et tout le mal. L'inexorable vérité ne fait elle pas explosion tôt ou tard .'... Si l'âme avait de libres issues, si la franchise osait élever sa voix dans lemarJHge.ou du inoin^ (puisque la franchise semble tout un monde à soulever) si des imermédiaires prudents, comme le confesseur chrétien, par exemple, se dressaient entre la femme et le mari, soit avant, soit après la faute, la prévoyance ou la prudence arrêterait le mal à sa source ou détournerait après coup des conséquences funestes. Que de scandales et de malheurs ont avorté dans l'ombre du confessionnal :... Il n'y a que les institutions de fait pour voler miséricordieusement au secours des mœurs et pour ouvrir des voies de salut à ce que nos passions ont d'incompressible.

Il achevait à peine déparier, en effet, que la porte arrachée dans ses gonds, et brisée comme un carreau, livra passage à Daveleau dont la figure , verte de rage , ensanglantée par les éclats, n'était plus d'un homme, mais d'un tigre.

34i H£^RIETTE.

— Vous ne direz pas que non ! cria-t-il.

Puis, faisant halte à deux pas de là, le malheureux qui ne se connaissait plus arma tour à tour avec une indicible expression de fureur les deux chiens de ses pistolets.

Prompt comme l'instinct, Faubert laissa tomber Henriette qui se cachait la figure en criant: — Grâce!. ..Et, d'un élan, rejeta contre la porte Daveleau dont ses bras étreignirent les bras, ses jambes, les jambes, à la manière d'un serpent. Etienne, en se raidissant au chambranle contre lepoids qu'il avait à porter, voulut essayer de se maintenir en équilibre; mais il ne le put: ses talons glissèrent, et, d'une seule pièce, comme une planche qui n'a plus son point d'appui, les deux lutteurs tombèrent à la fois sur le carreau, Uaveleaii par-

l'explosion. 345

dessous,Faubertpar-dessus,run rugissant pour se détacher de l'étreinte , l'autre l'enlaçant de plus en plus, et lui portant le menton sur la gorge pour le briser et l'étouffer, tandis qu'Henriette, qui venait de se traîner vers eux tout éperdue , sans voix et sans salive, les suppliait du geste ou se froissait avec désespoir, en s'efforçant de détacher des doigts de son mari les armes dont l'explosion aurait pu devenir fatale à lui-même. Henriette était beaucoup trop faible pour en venir à bout.

— On va venir et Je vous tiens ! disait sourdement Etienne.

— Si tu ne lâches pas les pistolets, je t'étouffe ! murmurait Faubert.

Henriette s'évanouit.

En un instant, la chambre se trouva remplie de monde : il semblait une écluse rompue. La force publique était en nombre j Faubert fut saisi, Daveleau désarmé. Des sergents de ville les séparèrent et les tinrent en respect. On était quatre contre un. Le commissaire, s'opposant à la masse des curieux , donna des ordres et plaça des sentinelles. On refoula les importuns qui voulaient voir , et qui, pour voir, se seraient écrasés les uns les autres. Il fut défendu sévèrement d'entrer ou de sortir; et dans ce moment d'inexprimable confusion , où comme de juste, la grossièreté des mœurs se disposait à prendre ses franches coudées vis-à-vis d'une occasion de scandale, madame Hardouin, non sans peine, faisant valoir ses droits de mère, obtint, après quelques rebuffades brutales, d'être la seule à s'occuper des soins que réclamait impérieusement sa

l'explosion. 347

malheureuse fille, son Henriette, tombée dans une crise qui pouvait faire trembler pour sa vie.

— Au nom du ciel, messieurs, disaitelle avec des supplications, que ma fille, lorsqu'elle reprendra ses sens, ne se voie pas entre des hommes !...

— Je vous conseille de nous parler de sa pudeur! dit un des témoins avec mépris.

— On vous parle de ménager sa vie, reprit avec vivacité le commissaire.

Henriette fut placée sur le lit, que l'on avança quelque peu dans la chambre à l'effet de circuler plus facilement tout à l'entour ; et madame Hardouin, se faisant un rempart du double rideau, déroba sa fjlle aux regards cruels et niais de la foule

348 BENRIETTE.

que d'ailleurs on éclaircissait de plus en plus.

L'adjoint du commissaire verbalisait.

Daveleaii, sur qui l'on veillait; restait les yeux fixés vers les pistolets dont un garde national ôtait les amorces.

Faubert prit la parole.

— Inutile de verbaliser ici, M. le commissairC; et de prolonger une scène sans nom pour les deux femmes qui se trouvent là. Ces détails sont plus ignobles et plus cruels que la mort , et si Daveleau m'en croit

— Tu vas mentir ! cria l'exaspéré mari que l'on retint.

— A quoi cela m'avancerait-il ' Oh ! je comprends mieux ce qui me reste à faire.

l'explosion. 349

iVfais il aurait mille fois mieux valu nous

couper la gorge, vois-tu, que de salir

non pas son àme, elle vaut toutes les nôtres!... mais sa réputation. Si tu l'as voulu, Daveleau, que ce soit ta honte, ton éternelle honte. Eh bien oui ! cette femme est plus à moi qu'à toi; l'enfant qu'elle porte est le mien ! je m'en fais gloire; et j'entends qu'elle ait au moins les derniers bénéfices de cet aveu qui seront de la soustraire à tes violences. Je ne vois plus, je ne veux plus que cela; peu m'importe le reste. On a flétri tant de nobles choses qu'il y a de l'ignominie à ne pas accepter le scandale. Monsieur le magistrat, puisque la loi s'en mêle , que ce ne soit pas à demi. Par le fait, votre responsabilité succède à la mienne. Ne laissez pas Henriette entre les mains de ce furieux : il ne se connaît plus, il l'assassinerait.

— Je sais mon devoir , monsieur! répliqua sèchement l'officier civil.

Et se tournant vers un homme qui portait un costume bourgeois :

— Faites en sorte que l'on ait deux voilures, et que la circulation soit libre.

Sur les pas de cet agent , les sergents de ville, après avoir affublé Faubert d'une couverture , car on ne trouva rien de mieux sous la main, entraînèrent leur captif avec rapidité.

— Va, va, misérable ! lui criaDaveleau d'une voix de tonnerre , nous nous retrouverons tôt ou tard.

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