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Henrik Ibsen

Le nom qui est en tête de ce livre grandit de jour en jour à l'horizon littéraire. L'auréole de son génie rayonne déjà sur les Deux-Mondes. Malgré ses audaces de novateur, malgré les attaques d'une critique ignorante ou surannée, malgré sa nationalité norwégienne qui semblait le condamner à n'être qu'une gloire de cloclier, il est devenu une véritable force morale. Le nombre de ses admirateurs est devenu légion. Et cependant si Ibsen est partout célébré, il est encore assez peu connu. En France et en Angleterre surtout, on l'applaudit ou on le condamne sans le lire et l'engouement des uns est aussi inconsidéré que Thostilité des autres. Le scandale suscité récemment à Londres par les Revenants en est une preuve éclatante.

Certes, à une époque aussi avancée que la nôtre, un scandale pareil détonne, mais il n'étonne guère. Même à être moins prude et moins tartufe que le public anglais, on ne pouvait, il nous semble, que mésinterpréter le cbefd'œuvre du dramaturge norwégien.

C'est que nous cherchons en vain dans la critique un portrait du poète, nous n'en voyons le plus souvent que

des caricatures. C'est un socialiste ! clament les habitués du Théâtre de Berlin. C'est un Èvangéliste du libre amour ! s'écrie la chaste Albion et court, éperdue, siffler le poète pour venger la morale outragée. Point du tout! C'est bel et bien un naturaliste^ disait-on tout récemment à Paris, à propos de son dernier drame Hedda Gabier (').

En présence de ce chaos d'opinions contradictoires, où trouver un critérium décisif? Comment s'orienter à notre époque d'anarchie littéraire ? A qui enfin s'adresser si ce n'est au poète lui-même et à son œuvre ?

Or, voici ce que nous dirait ou du moins ce que pourrait nous dire l'illustre dramaturge : " Tout beau! Messieurs ! Vous ne m'avez compris ni les uns ni les autres. Je n'accepte ni le blâme ni l'éloge. Voici les faits : n y aura bientôt cinquante ans que je travaille pour la scène. J'ai écrit vingt pièces, c'est-à-dire vingt fragments de mon œuvre, de ma vie. Vous n'en connaissez que deux ou trois, c'est-à-dire mon œuvre mutilée, rien ou plutôt moins que rien. Que je sois à l'étude avant que d'être à la mode. Vous lirez d'abord, vous jugerez ensuite. Et quant à vous surtout, chastes anglais,

" Qu'on Use au moins les gens avant de les siffler. „

C'est ce que nous avons fait. Nous avons lu, puis

(') BrANDES. Det Moderne Gjemiembruds Maend^ p. i23. « Quand /e.« Piliers de la Société furent représentés à Berlin, beaucoup de spectateurs et non les moins intelligents, crurent que c'était l'œuvre d'un socialiste. J'eus beaucoup de peine à leur persuader que l'auteur était un conservateur acharné. »

De même dans un article de la Deutsche Rundschau 1886, Otto Brahm compare Ibsen à Emile Zola. Je ne vois pas trop les rapports qui existent entre le poète « d'utie épopée pessimiste de Vanimalité humaine » et le puritain idéaliste Ibsen.

fasciné, nous avons relu l'unô après l'autre toutes les pièces d'Ibsen dans l'ordre de leur production ; nous avons suivi son évolution comme on suivrait le développement organique d'une superbe plante exotique; nous avons vu son génie germer, puis croître, puis, peut-être, dans son dernier drame, décroître. Comme résultat, nous avons trouvé ceci : D'abord, un très grand génie, ce qui n'est pas précisément une découverte, encore qu'il importe de savoir pourquoi. Mais nous avons trouvé autre chose et qui est moins connu. On nous signalait un socialiste et voici que nous trouvons un aristocrate radical, un solitaire, un individualiste ! On nous dénonçait un prophète du libre amour et voici un puritain de vieille roche, une espèce de Revenant écossais du dix-septième siècle égaré en plein dix-neuvième : bref, un type fort curieux et d'une espèce très rare, sinon complètement perdue, et nous nous sommes applaudi de cette bonne fortune littéraire et psychologique, qui vaut bien qu'on s'y arrête un instant.

Nous n'avons pas eu la prétention de juger l'œuvre d'Ibsen; nous avons seulement voulu l'expliquer. Nous l'avons surtout expliquée par la critique comparée, cette 2)ostérité contemjyoraine : et chaque fois qu'un rapprochement littéraire s'est offert à nous, nous n'avons pas hésité d'y avoir recours et de procéder ainsi du connu à l'inconnu.

Nous avons surtout rattaché l'œuvre à l'homme, que nous avons situé dans son milieu et que nous avons encore trouvé plus grand que son génie. Nous devons

même avouer qu'en voyant sa puissante figure se dégager peu à peu de son œuvre comme d'un immense bloc de marbre, nous n'avons pu nous empêcher d'être pris d'un immense éclat de rire, à la pensée qu'un si grand homme dût être analysé par un si mince critique et que ce géant dût être égratigné par le scalpel d'un pygmée; et nous nous sommes dit que ça devait se passer ainsi à Lilliput et à Brobdignac.

C'est assez dire que nous n'avons entrepris ce travail que parce que personne ne l'avait fait avant nous. En effet, jusqu'ici il n'existe en français aucune étude complète sur Ibsen ('). Par notre initiative nous avons seulement voulu provoquer des critiques plus autorisés à refaire notre tâche. Après cet aveu ingénu, comme il faudra malgré tout qu'Ibsen se résigne à être disséqué par la critique, nous lui souhaitons du moins une table de dissection qui ne soit pas un lit de Procuste,un scalpel qui ne soit pas le couteau d'un maladroit, en un mot, un anatomiste et un psychologue digne de s'attaquer à son génie.

Liège, Mai 1891.

(•) Signalons l'étude de M. Lemaître {[mpressions de théâtre, o*"- série); celle de M. E. Rod, ainsi que les intéressantes notices du comte Prozor, qui précèdent la traduction française des comédies choisies d'Ibsen.

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