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CHAPITRE

Sa vie.

Henrik Ibsen naquit en 1828, à Skjaen, petite ville des Fiords, d'une famille de marins allemands et écossais émigrés en Norwège.

Jadis, les biographes voyaient dans leur héros un être prédestiné dès sa naissance à sa haute mission. A cet effet, ils avaient inventé la conjonction des astres et les dons des fées, fastes ou néfastes. Aujourd'hui, toujours fidèles à l'ancien principe, ils résolvent le problème de la prédestination par le procédé sinon plus poétique, du moins plus scientifique de l'hérédité.

C'est ainsi que les biographes d'Ibsen, en fouillant minutieusement sa généalogie, ont cru pouvoir faire intervenir dans la formation de son génie quatre éléments héréditaires, dérivant de quatre nationalités, dont chacune doit expliquer une de ses qualités maîtresses. Leur méthode est au moins amusante : Ibsen aurait donc dans les veines un sang très mélangé, c'est-à-dire cosmopohte, ce qui explique son cosmopolitisme ; par contre, pas une goutte de sang norwégien, ce qui explique son antipathie pour la Norwège ; en

revanche, beaucoup de sang danois, écossais et allemand : de là d'une part son idéalisme germain, d'autre part son puritanisme écossais. La phrénologie démodée de Gall aurait-elle autrement localisé chaque qualité abstraite de l'esprit dans un lobe correspondant du cerveau? (Jaeger, p. 10-15.)

Quoi qu'il en soit, à cette influence de race est venue s'ajouter l'influence, selon nous bien plus décisive, du miheu où il a passé sa jeunesse. Elle a été rude et âpre, une vraie jeunesse de marin du Nord. Quand il n'avait encore que huit ans, ses parents, riches armateurs, furent ruinés par une catastrophe commerciale. C'est ainsi qu'Ibsen a connu dans son enfance tout le confort de la richesse et, dans sa jeunesse, toutes les rigueurs de la pauvreté ; il a éprouvé sur lui-même le contraste des conditions sociales qu'il devait si admirablement décrire un jour. Il est le type du self made man et a été de bonne heure dressé à l'école de l'infortune.

Heureuses soufl*rances, sommes-nous tenté de nous écrier, qui nous ont valu de tels fruits ! « Je reçus le don de soufl"rance et je devins poète», dit Ibsen lui-même, par la bouche du Scalde Jatgeyr, dans les Prétendants à la Couronne. Et plus tard encore dans une Epître poétique à la Norivège, Ibsen remercia son pays de tout le mal qu'il lui a fait (*).

Dès l'âge de 14 ans, il est abandonné à lui-même. Il entre comme apprenti dans la boutique d'un pharmacien de village, homme très dévot, aux antipodes de M. Homais. Comme Shakespeare, il gravit péniblement tous les degrés

(') « A toi, mon peuple, qui dans une coupe profonde m'as versé le breuvage amer mais réconfortant, où le poète a puisé la force et le courage de combattre jusqu'au seuil du tombeau, et qui m'as fait prendre le chemin de l'exil!.... j'envoie mon salut et ma reconnaissance. Tu m'as donné la meilleure part. »

de l'échelle sociale, en commençant par les plus bas et peutêtre dans les bas fonds, n'ayant souvent pas de quoi manger et poursuivi par des créanciers intraitables. Il est successivement garçon-apothicaire, lecteur, puis poète de théâtre, puis journaliste, puis enfin directeur des théâtres de Bergen et de Christiania, grâce à la protection du célèbre violoniste Ole Bull. Gomme Shakespeare et Molière, il a eu l'occasion d'apprendre sur les planches son métier de dramaturge et d'y étudier la technique de son art; voilà pourquoi ses pièces sont éminemment propres à la scène. Mais, à la différence de ses immortels rivaux, au génie serein et harmonieux, les vicissitudes de sa jeunesse n'ont fait qu'aigrir et assombrir son caractère et ajouter encore à son fonds de tristesse et d'hypocondrie natives. Jamais il n'est arrivé à la sérénité olympienne d'un Goethe, encore moins à la résignation d'un LecontedeLisle.

Aussi bien n'y aurait-il pas quelque chose de personnel et d'égoïste dans sa conception de la vie et des hommes ?

Nous le soupçonnons fort d'avoir commis, malgré lui, ce sophisme trop commun aux génies malheureux : Pour moi, la société n'a été qu'une marâtre, donc elle est mauvaise. Tous ses drames sont plus ou moins l'expression de cette pensée et de cette haine.

L'Ennemi de la Société, tel est le titre significatif d'une de ses pièces les plus remarquables. Ibsen, dès le début, n'a voulu être autre chose que cet ennemi de la société.

Il écrit d'abord une demi-douzaine de drames historiques et romantiques, sans beaucoup de succès. Ibsen n'est pas un de ces heureux qui arrivent dès le principe à la pleine conscience d'eux-mêmes. On pourrait lui appliquer le mot biblique : Sa main fut contre tous et la main de tous fut contre lui.

Longtemps il cherche sa voie : la Comédie sociale ; il ne

la trouve que sur le tard. En 1863, las des préjugés mesquins de son pays et des attaques dont il était l'objet, surtout de la part du clergé qui se reconnaissait dans les caricatures du poète, il quitta pour toujours la Norwège en secouant sur elle la poussière de ses pieds.

Le Storthing norwégien se vengea spirituellement sur le sombre musagète en lui allouant une pension viagère qui le délivra de tout souci matériel pour le reste de ses jours.

Depuis ce moment, l'histoire de sa vie se confond avec l'histoire de ses œuvres. Il s'isole de plus en plus du commerce des hommes dans la méditation. Vrai type de juif errant, ou rappelant plutôt le Hollandais volant de Wagner, il erre de pays en pays, vivant partout comme sous une tente, quitte à la replier le lendemain : à Rome, à Ischia, en Egypte, à Dresde et enfin à Munich ( •).

Son séjour à Rome (1863-65) fut décisif pour son génie, comme il le fut pour tant d'autres génies du Nord. C'est une chose étrange que la fascinante attraction exercée de tout temps par l'Italie sur les imaginations septentrionales. Pour ne citer que quelques exemples entre mille, c'est Shelley qui senoiedansl'Adriatique, c'est Byron qui s'endort à Venise dans les bras de la Guiccioli, c'est Savage Landor, c'est Goethe, c'est Heiberg, qui, sous le ciel d'Italie, voient éclore spontanément leurs plus belles œuvres. Ibsen, lui, n'a pas trouvé dans la ville éternelle, à la contemplation des chefs-d'œuvre de l'art, le calme et la sérénité qu'y trouva ce grand sculpteur, son compatriote, qui a nom Thorwaldsen. Le lourd soleil de la campagne romaine ne fit que mettre en ébuUition son indignation longtemps comprimée et la fit déborder en torrents de lave. Ce fut l'époque de Brand et de Peer Gynt.

(*) Ibsen na pas un meuble à lui ; rartiste seul emporte partout avec lui une belle collection de tableaux de la Renaissance italienne.

C'est à Munich qu'Ibsen a momentanément fixé ses pénates. C'est là qu'il vit depuis quelques années avec sa femme, observant beaucoup, lui-même beaucoup observé, se dérobant d'ailleurs aux observations et aux sollicitations des Ibsénites ses admirateurs. Dans ces derniers temps, cependant, il semble être sorti quelque peu de son isolement. Le grand original commence à se désoriginaliser. C'est ainsi qu'on l'a vu, il y a deux ans, entouré d'un bataillon de femmes enthousiastes aux fêtes de Stockholm, où il a eu l'occasion d'exposer ses idées mystiques sur le troisième âge dont il attend la venue qu'il a prédite dans Empereur et Galiléen (*). De mauvaises langues et de méchants critiques vont jusqu'à dire qu'il commence à se griser de sa gloire sans cesse grandissante. Ils reprochent au poète et sa brochette de décorations qu'il porte toujours à sa boutonnière, et son fils qu'il a fait entrer dans la carrière diplomatique. Quoi d'étonnant ? Ibsen est une nature très aristocratique, encore que ce soit un aristocrate radical. Pour le reste, il est trop grand pour se laisser toucher d'une gloire qui ne serait que de la vogue. Comme Flaubert, il semble n'avoir écrit que pour une élite (*), et, certes, il préférerait être méconnu plutôt que mécompris.

Au physique, Ibsen est un beau vieillard de 63 ans, très robuste, n'ayant jamais été malade : tête expressive, chevelure et barbe abondantes, hirsute, un vrai type de corsaire normand. Il mène une vie très régulière, ne se départant jamais de ses habitudes même en voyage et réglant son temps comme un chronomètre. C'est ainsi qu'à

(') Cf. sur ce point la notice du comte Prozor sur les Revenants.

{•) N'oublions pas qu'un écrivain Scandinave s'adresse à un public très restreint, à quelques centaines de lecteurs, et qu'il peut s'estimer bien heureux si, après vingt ou trente ans de vogue, son œuvre arrive à cinq ou six éditions, ce qui est un succès de librairie extraordinaire.

Rome on le voyait invariablement entrer à sept heures du soir au café Aranjo, où il s'installait seul à une table, en quête d'observations.

Sa manière de travailler est tout à fait caractéristique. Quand il a choisi son sujet, il le rumine longuement avant de coucher une ligne sur le papier. Ce travail de pensée s'élabore durant de solitaires promenades. Il ne travaille jamais assis, mais arpente fiévreusement ses appartements.

Dès le moment de la conception, le poète ne mange presque plus. Un morceau de pain, une tasse de café est tout ce qu'il peut supporter durant les longues matinées où se fait le travail de l'enfantement. Quand le plan est suffisamment médité, il esquisse une première ébauche ; mais ce n'est là qu'un travail préparatoire. Alors seulement, dans ces heures délicieuses où le poète éprouve toutes les jouissances de la création, après en avoir enduré jusque là tous les tourments, Ibsen commence à se familiariser avec ses personnages, à connaître leur état civil, leur manière d'être, à les objectiver comme dirait un esthéticien allemand, à les voir du dehors^ comme dit Ibsen lui-même.

Vient enfin le travail définitif, de refonte, puis la copie au net. Ibsen attache une grande importance à cette copie au net. Très soigneux de sa personne et travaillant en manchettes comme Buffon, il ne souffre pas davantage qu'il y ait une rature à son manuscrit.

Ce manuscrit est immédiatement expédié à Copenhague ou à Christiania. Quelques jours après, les journaux Scandinaves annoncent le grand événement.

Quelques mois après, la nouvelle pièce paraît sur la scène de Christiania, suscitant l'admiration exaltée des uns et la colère indignée des autres : Ibsen ne compte pas d'indifférents; qui n'est pas pour lui est contre lui. De Christiania, la pièce fait le tour du monde. Partout elle éveille les senti-

ments les plus contradictoires, tantôt l'enthousiasme, tantôt le scandale.

C'est à cause de cette élaboration si lente qu'Ibsen, au travers d'une carrière presque semi-séculaire et toujours très laborieuse, n'a produit qu'une vingtaine de pièces; mais c'est grâce à elle qu'il n'a produit que des œuvres de haute valeur et dont quelques-unes au moins sont impérissables. Il a cru, chose bien rare aujourd'hui, à une vocation, il en donne une à tous ses personnages ; il a foi en sa mission sociale ou plutôt antisociale. Il l'exerce comme un sacerdoce et se croit le grand prêtre de son art. De là ses éminentes qualités, mais de là aussi ses défauts.

Je ne sais qui a comparé le temple de l'art à un kiosque aux fenêtres multicolores. L'un voit jaune, l'autre voit bleu, et l'on sait, par exemple, combien en notre époque de socialisme, il n'est pas jusqu'aux artistes qui ne voient tout rouge. Quant à Ibsen, il ne perçoit que du noir. Il est pessimiste dans l'âme. On dirait qu'il voit tout avec des lunettes en verre noirci. Le sombre génie du Nord revit tout entier en lui. Nous reconnaîtrons que ce n'est pas là un des traits les moins caractéristiques de sa nature. Ce sera la tâche du critique d'expliquer cette vue exclusive des choses et sinon d'ôter les lunettes au poète, du moins de rectifier les choses d'après elles.

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