CHAPITRE IV
Henry Arnauld et l'Université d'Angers.
L'une des querelles les plus pénibles dont Henry Arnauld eut à souffrir pendant son épiscopat fut assurément celle qu'il soutint avec l'Université d'Angers. La lutte n'éclata guère qu'en 1675. Jusque-là, les rapports étaient parfois tendus, parfois aussi très cordiaux. Sous la présidence de Gervais Chardon, P. Passet soutint une thèse inspirée par Henry Arnauld contre les casuistes ; il y en eut d'autres qui sentaient le jansénisme et auxquelles Barbot présidait.
Mais il est assez difficile, pour deux raisons, de suivre avec précision les rapports de l'évêque avec l'Université d'Angers au sujet du jansénisme : la première, c'est que les divers documents, — presque tous tendancieux, — que nous rencontrerons donnent des événements des récits souvent opposés ; la seconde, c'est que les moyens de contrôle nous échappent souvent par la disparition presque entière des archives de l'Université, du moins pour l'époque qui nous intéresse 1.
I. Cette perte est en partie suppléée pour nous par la plaquette rarissime que le chancelier de l'Université La Barre fit imprimer, en 1679, sous le titre de Récit de tout ce qui s'est passé dans l'Université d'Angers pendant les années i6j6, idj^, i^jS, au sujet de la doctrine de Jansénius et de la signature du Formulaire, s. 1., [Angers], 1679, in-40, 48 p. En même temps, il livrait à l'impression
Notons d'abord un fait incontesté : l'Université et la p'aculté de théologie, en particulier, enregistrèrent les 6 et 9 mars i656 l'ordonnance du clergé et la déclaration royale publiant le Formulaire d'Alexandre VII. Mais, dès à présent, se pose un point d'interrogation. Le chancelier La Barre prétend que ce fut en cette même année qu'il ajouta au serment prêté par tous les candidats aux grades universitaires la condamnation des cinq propositions dans le sens de Jansénius. Ce serment, sorti ainsi des formules vagues dont il s'était uniquement composé depuis plusieurs siècles, n'aurait excité aucune protestation jusqu'en 1669; alors seulement il y aurait eu certaines oppositions à cette innovation. Il est bizarre de constater qu'une telle indifférence aurait été gardée devant la modification d'un
le Journal ou récit fidèle de ce qui s'est passé dans l'Université d'Angers au sujet de la philosophie de Descartes..., s. 1., 1679, in-40, 98 p. Or, la seule épave digne d'être mentionnée qui nous reste des archives de l'Université pour cette époque est un registre conservé à la bibl. d'Angers sous le n» 1246 des mss. qui semble être un registre officiel d'enregistrement pour les actes envoyés à l'Université. Il ne contient rien de plus que ce qui a été imprimé dans le Récit... et dans le Journal; il nous a, du moins, permis de nous rendre compte, pour certains documents, de la parfaite exactitude des textes édités par le chancelier. Ainsi le ms. contient, fol. 36 et 37, Tarrêt dit du Camp de Ninove, qui se trouve dans le Récit..., p. 7-9, etc. L'attribution du Récit de tout ce qui s'est passé... à La Barre, qui est certaine (il s'en reconnaît officiellement l'auteur dans sa lettre à Innocent XI; cf. Grandet, t. II, p. 167), n'a pas toujours été admise. Gélestin Port, en particulier, le donne, on ne sait pourquoi, à François Babin {Dictionnaire, t. I, p. i83). Le même auteur (Ibid.) ne connaît que deux exemplaires du Récit de tout ce qui s'est passé..., l'un à la bibl. d'Angers (coté aujourd'hui Hist. 3796), l'autre à la bibl. de l'Institut; nous en avons vu un troisième à la Bibl. nat. sous la cote Ld-'479. Nous aurons aussi beaucoup à nous servir de la minute du mémoire envoyé à la cour, en juin ou juillet 1G76, par le même La Barre, qui se trouve à la bibl. d'Angers, ms. 1256, fol. 196 et suiv. Nous l'insérons aux Pièces justificatives, n" 16.
serment considéré comme immuable, et il semblerait plus rationnel d'accepter les allégations de ceux qui disent qu'en 1669 seulement on exigea pour la première fois le nouveau serment. Cependant, il nous a été impossible d'apporter pour la solution de ce problème des preuves positives. On peut voir que des documents d'égale autorité fournissent des renseignements contradictoires i.
Il est certain que les membres de l'Université, en tant qu'ecclésiastiques, souscrivirent le Formulaire en août i665, en ne tenant aucun compte du mandement de Henry
I. Voici ces renseignements: le chancelier de La Barre, dans son mémoire (bibl. d'Angers, ms. i256, fol. 196), affirme que le serment fut exigé, depuis i656, avec l'addition de Jansénius; Ghâteauneuf, dans sa lettre à La Barre (Récit de tout ce qui s'est passé..., p. 20), donne la même date; il était, à vrai dire, informé parle chancelier. Suivant J. Grandet (t. II, p. 21), quelques docteurs de la Faculté auraient tenu une assemblée le 28 mai 1676 et déclaré que le nouveau serment se faisait depuis lôSg. Mais, d'autre part, les Lettres théologiques (p. 879 et 391), d'après une lettre écrite à Angers le 20 juin 1676, qui y est insérée in extenso (une copie de cette lettre anonyme se trouve aux Aff. étr., France 1483, fol. 418), et [Guilbert], Mém. hist. et chi'onoL, t. II, p. 90-91, affirment qu'à cette même assemblée du 28 mai 1676 les docteurs auraient certifié que l'addition n'avait été exigée que depuis le 3o janvier 1669. Nous ne sommes malheureusement renseignés que de seconde main sur cette assemblée du 28 mai, ce qui nous empêche de concilier ces récits opposés. Henry Arnauld, dans son ordonnance du 4 mai 1676, donne aussi cette date de 1669, ainsi que dans sa lettre du 6 septembre 1676 au roi (Aff. étr., France 1483, fol. 432 vo). Guilbert affirme {Mém. hist. et chronoL, t. II, p. 81) que c'est le 3o janvier 1669, avant-veille de l'arrivée du courrier apportant nouvelle de la confirmation de la paix de Clément IX, que La Barre ajouta au serment le fait de Jansénius pendant la bénédiction d'une licence. Citons enfin les Mémoires sur le Formulaire, qui donnent aussi janvier 1669 (t. II, p. 34), et Dom Simon, Préjugés légitimes contre la signature du Formulaire ( i'j36-ij3'j),X. II,p.6(ms. appartenant à M. Gazier). Ces deux derniers textes semblent sur ce point procéder des Lettres théologiques. La lettre du P. César, carme déchaux, au pape dit que le serment sur le jansénisme était exigé a multis annis (arch. Vat., Partie. 55, fol. 143).
Arnauld' ; cependant, les querelles jansénistes n'éclatèrent b. rUniversité qu'au moment de la paix de Clément IX. La Faculté de théologie se serait avisée en 1669, affirme le chancelier La Barre '^, de prendre une conclusion ( i®'" avril;, blâmant l'addition du fait de Jansénius au serment accoutumé^. Mais ce ne fut là qu'une protestation sans conséquences; tout rentra dans le calme, à tel point que la personne même d'Antoine Arnauld semble avoir agréé à MM. de l'Université, qui vinrent le complimenter lors de son séjour à Angers, en octobre 1671 ^.
Le trouble ne renaît qu'à partir de 1676; alors seulement, si l'on en croit le chancelier-^ Henry Arnauld aurait fait une démarche personnelle auprès de lui pour le prier d'effacer du serment le nom de Jansénius, qui l'offusquait, et de le remplacer par un terme équivalent, à son choix. La Barre aurait acquiescé à la demande de l'évêque^^ et inséré dans le serment, en termes vagues, l'obéissance due par l'Université aux constitutions pontificales". Cette concession ne plut pas à la cour. Le roi envoya au maître-école
1. Guy Arthaud, Journal {Anjou historique, janv.-févr. 1906, p. 342).