Lettre du 23 mars 1644, ms. cité, fol. 25 ro
saient à l'abbé de Saint-Nicolas les disputes de la « Fréquente communion », car celui-ci ne lui en écrit jamais mot\ et La Rivière saisit avec beaucoup de perspicacité la vraie raison de ce silence observé par Henry Arnauld : « Il est tellement accablé et si circonspect que je ne m'estonne point qu'il soit si succinct et si réservé à me mander des choses qui ne luy plaisent point, et qu'en tout cas il est plus aise que j'apprenne d'un autre que luy. » Et il ajoute à propos de cette affaire : « Je voudrois bien que les conseils tempérez du maistre de céans eussent été plustost suivis que ceux de quelques-uns qui ont tout ruiné à force de trop de chaleur ^ ». En voilà assez pour prouver combien Henry Arnauld se montrait « circonspect », « tempéré », devant les premières armes de son frère Antoine.
Notons cependant au passage une courte anecdote qui nous montre la part, — tout indirecte à vrai dire, — que prit Henry Arnauld au livre de la Fréquente communion. Une lettre de Lancelot^ raconte toute la carrière du jeune et pieux André Bayon, fils d'un notable de Toul, qui, travaillé de désirs d'austérité, s'adressa en 1644 à Paris à l'abbé de Saint-Nicolas, ami de son père. Un jour que Singlin, rendant visite à Andilly, demanda à « donner le
1. « ... Si je n'avois autre connoissance de l'affaire de Monsieur son frère le Docteur que celle qu'il m'en donne, j'en aurois quasi aussi peu que ceux qui n'en ont du tout point. Si ce qu'il vous a pieu m'en escrire ne m'avoit donné plus de lumière que tout ce qu'il m'en dit dans ses lettres, je ne sçaurois rien du tout ny de ce qu'a fait l'Université, ny de ce qu'a fait le Parlement en cette occasion » (lettie du 3o mars 1644, ms. cité, fol. 27 vo).
2. Ibid. I.e « maistre de céans » désigne sans cesse l'abbe de Saint-Nicolas. La Rivière logeait en effet à l'abbaye même (cf. ms. cité, fol. 4 vp).
3. Lettre publiée par H. Dannreuther : Un janséniste à Saint- Mihiel en i65o, p. 10 à 17. (Cette brochure, paginée 7-18, est éditée chez Berger-Levraut à Nancy, s. d.) Sur ce Bayon, voir un article du même dans Annales de l'Est, t. VII, p. <>02 et suiv.
bonjour à M. de Saint-Nicolas..., chose tout à fait extraordinaire pour luy ))*, Henry Arnauld en profita pour lui recommander Bayon. Singlin le fit venir à Port-Royal et le chargea bientôt, — mission de confiance — de porter les épreuves du livre de la Fréquente communion, et, ajoute Lancelot, il « s'y gouverna avec une telle retenue que jamais on ne sceut d'où il estoit ». Il est piquant de voir Henry Arnauld entraîné, malgré son modérantisme, à patronner un agent secret de Port- Royal !
La Rivière voyait d'ailleurs dans ces rapports, malgré tout fréquents, que Henry Arnauld ne pouvait s'empêcher d'entretenir avec les siens une cause probable de disgrâces pour l'abbé. « Je pense, écrit-il à Dupuy, qu'il vacquera bien des éveschez avant que le maistre de céans y ait part. Quelque sage qu'ait esté sa conduite, son nom seul est maintenant si odieux qu'il y a apparence que le voilà reculé pour longtemps. Je suis asseuré qu'il s'en soucie fort peu...'^. »
Le bon La Rivière se trompait dans ses prévisions pessimistes; la cour sembla agréer l'attitude prudente et modérée de l'abbé de Saint-Nicolas; en novembre 1646, il fut envoyé en mission à Rome et, sans doute en récompense de son habileté diplomatique, peut-être aussi grâce aux hautes protections dont il disposait, il obtint en 1649 l'évêché d'Angers, malgré le mauvais renom de sa famille auprès du roi^. On put voir alors ses relations avec Port-
1. « ... M. Singlin alla chez M. d'Andilly pour quelque affaire et, contre sa coutume, demanda à la fin de pouvoir donner le bonjour à M. de Saint-Nicolas, ce qui estoit une chose tout à fait extraordinaire pour luy. Vous sçavez combien il est esloigné de rendre visite hors de nécessité... » (lettre citée).