CHAPITRE V
Le saint de Port-Royal.
On sait que Henry Arnauld dépassa les limites ordinaires de l'existence humaine. Malgré de très graves infirmités, son intelligence, toujours lucide, ne fut pas obscurcie par l'âge * ; devant ce prodige, les jansénistes semblèrent s'efforcer d'oublier toutes les critiques qu'ils avaient pu faire sur la conduite de l'évêque pour lui préparer une sorte d'apothéose.
Du Fossé, qui vint à Angers en 1691, consacre à l'évêque plusieurs pages où il prend un ton presque hagiographique^.
Lorsque, l'année suivante, le « miracle visible^ » dont était l'objet le nonagénaire aveugle eut cessé et que la mort eut enfin frappé l'évêque, les jansénistes achevèrent de
1. « Les siècles à venir auront peine à comprendre que ce prélat soit le seul dans le monde pour qui cette parole du Saint-Esprit n'ait pas été vérifiée, qu'à Tâge de quatre-vingts ans l'homme n'a plus que de la peine et de la douleur; car, à l'âge de quatre-vingtsept ans, il n'a rien de la vieillesse que le jugement et l'expérience » (p. 9 de Relation de ce qui s'est passé dans la ville d'Angers au cours de la mission du P. Honoré de Cannes. Saumur, Ernon, s. d., in-40).
2. Mémoires, t. IV, p. 44-47. Il vint à Angers avec son frère, neveu par alliance de Henry Arnauld (cf. Ibid., p. 394).
3. C'est de cette expression que se sert Mme de Sévigné à propos de Henry Arnauld {Lettres, éd. des Grands Écrivains, t. VII, p. 419).
faire briller cette auréole. Antoine Arnauld lui-même se relâcha de l'attitude sévère, souvent injuste, qu'il avait observée toute sa vie à l'égard de son frère ^ pour adresser à la mémoire du défunt des éloges sans restriction; il lui semble entendre le cri de douleur poussé par les diocésains épouvantés : « Gur nos, pater, deseris? » Il voit les « lupi rapaces », auxquels le saint prélat opposait une barrière infranchissable, se préparer à dévaster cruellement l'Anjou^. A côté d'Antoine, nous voyons le P. Quesnel plaindre les « enfants qui perdent leur père^ ». Plus intéressante est assurément la lettre que Nicole adressa le 16 juin 1692 à Antoine Arnauld^ : « L'on peut dire, écrit-il, que c'est celui du nombre célèbre des quatre évêques à qui, au moins après sa mort, le monde ait rendu le plus de justice... Il me semble, ajoute-t-il, que je suis né dans une église éclairée de diverses lampes et de divers flambeaux et que Dieu permet que je les voie éteindre les uns après les autres, sans qu'il paroisse qu'on y en substitue de nouveaux; ainsi il me semble que l'air s'obscurcit de plus en plus... » Evidemment, l'intérêt des jansénistes consistait à glori-
1. Depuis de nombreuses années, cette animosité s'était accrue par des questions pécuniaires sur lesquelles Varin [la Vérité sur les Arnauld, t. I, p. 281 et suiv.) s'est complaisamment étendu. Cependant, dès 1687, Antoine consacrait quelques lignes élogieuses à son frère Henry dans une lettre au landgrave de Hesse-Rhinfels (Œuvres, t. II, p. 754) et la même année il rapportait à Du Vauccl une anecdote très édifiante sur l'évêque [Ibid., p. 765-766).
2. Lettre du 18 juin 1692 à Vuillart [Œuvres, t. III, p. 497-498). L'original de cette lettre, qui est au ms. fr. 17800, fol. 23o-23i v», nous a permis d'en rectifier la date. Voir aussi lettre à Du Vaucel, t. III, p. 497.
3. Lettre de Quesnel à Mme de Fontpertuis du 20 juin 1692 [Correspondance du P. Quesnel, éd. M^e Albert Le Roy, t. I, p. 20).
4. Nouvelles lettres de Nicole [faisant suite aux deux volumes de lettres]. S. 1., 1765, in-12, p. 218-220.
lier le plus possible les quatre évêques, à en faire comme les saints de leur église et à montrer que la mort, en faisant disparaître Henry Arnauld, le dernier d'entre eux, laissait l'univers catholique dans une nuit épaisse. Cette tendance prit un grand développement au xvni" siècle; les « éloges « hyperboliques de l'évêque d'Angers publiés à l'occasion de sa mort en sont la preuve palpable.
Est-il cependant permis de dire que les jansénistes ont créé autour de Henry Arnauld un lustre tout à fait artificiel? Il serait injuste de le prétendre pour deux raisons : la première est qu'en Anjou sa mort causa une douleur profonde et sincère. Les membres du chapitre, avec lesquels il avait entretenu pourtant des rapports peu cordiaux, écrivirent un mandement très touchant^; mais la disparition de l'évêque causa une impression vraiment extraordinaire surtout sur les gens du peuple les moins prévenus; ils le pleurèrent comme un père et le vénérèrent avec une passion inimaginable'^. Le second motif est que le parti anti janséniste angevin, ne pouvant enrayer cet enthousiasme, s'efforça d'en profiter. Il imagina que le fameux capucin Honoré de Cannes, dont l'éloquence vulgaire, mais
1. Ce mandement, du i3 juin 1692, nous est conservé par une copie de D. Rousseau, t. XVI, fol. 256, de sa collection. Voir aussi sur le même ton le registre capitulaire de Saint-Laud {Archives départementales de Maine-et-Loire, G. gSo, fol. 61-62, et non fol. 226-227, comme l'indique à tort G. Port, Dictionnaire, t. I, p. 159).
2. « ... La confiance que le peuple avoit au mérite de ce saint évêque fit que plusieurs se jettèrent sur le corps pour en avoir des reliques, les uns lui arrachoient la barbe, d'autres coupèrent tous ses cheveux; il y en eut qui coupèrent ce qu'ils peurent de ses ongles ; les autres déchiroient sa sotanne et ses gands pour en avoir quelque morceau et plusieurs ses pantoufles... » (récit contemporain anonyme : bibl, d'Angers, ms. 1026, fol. 167 (anc), 94 (mod.).
retentissante, bouleversa tout l'Anjou^, avait obtenu du moribond « abjuration de son hérésie »; c'est là un trait bien peu probable et que Du Fossé refuse avec horreur.
Louis XIV n'oublia pas, s'il faut en croire Saint-Simon, les nombreux griefs qu'il avait conçus contre l'évêque d'Angers, ainsi canonisé par la voix du peuple en même temps que par les jansénistes. Lorsqu'en 1704 l'abbé de Pomponne dut se contenter d'une ambassade à Venise au lieu d'un évêché, la faute en fut encore à son grand-oncle : « Son nom d'Arnauld lui (au roi) répugnoit trop dans l'épiscopat pour l'y faire jamais monter... »
I, Voir, sur Honoré de Cannes, Grandet, t. II, p. 249 et suiv.; Sévigné (Grands Écrivains), t. VI, p. 17-18; Du Fossé, Mémoires, t. IV, p. 282, etc.
N. B. — Ces pièces justificatives sont rangées non suivant l'ordre chronologique, mais suivant l'ordre méthodique des chapitres de la seconde partie du présent volume : Henry Avnauld et le jansénisme.
^ es
Sommaire chronologique des brevets^ provisions et lettr patentes adressés à Henry Arnauld jusqu'à son épiscopat.
Ces indications sont tirées principalement : i° de la note anonyme datée de janvier 1649 contenant le sommaire des états de service de Henry Arnauld (Aff. étr., France 148 1, fol. 334); 2° des preuves de noblesse de l'abbé de Pomponne, qui eut à fournir plusieurs pièces touchant son oncle (Bibl. nat., Cabinet des titres, Dossier bleu 32).
Brevet du 8 janvier 1620, adressé par Louis XIII à Henry Arnauld, signé Louis et plus bas Potier; les deux documents en rendent compte presque dans les mêmes termes : a Le Roy, mettant en considération les utiles et notables services rendus au feu roy son père par le sieur Antoine Arnauld, avocat en Parlement, en plusieurs occasions fort importantes, et voulant donner au sieur Henry Arnauld, son fils, courage de l'imiter, luy a accordé mille deux cents livres de pension » (Doss. bleu).
Brevet du 20 août 1621, signé Louis et contresigné Brûlart : « Le mesme Roy, estant au camp devant Montauban, aiantmis en considération l'affection que le sieur Arnauld de Trye fait paroître pour son service, à l'exemple du sieur Arnauld, son père, et du sieur d'Andilly, son frère, et voulant luy donner
moien de continuer à supporter la despense qu'il est obligé de faire en la cour de Rome, où il fait maintenant sa résidence, S. M. luy fait don de mille huit cents livres de pension par chacun an, outre et par-dessus les mille deux cents qu'elle luy a cy-devant accordés « (AfF. étr.).
22 octobre 1622. Brevet de l'abbaye de Saint-Nicolas (copie collationnée au ms. Arsenal 6034, fol. 74), donné à Montpellier, signé Louis et plus bas Brûlart, par lequel le roi « faict don » de l'abbaye de Saint-Nicolas-lès-Angers à Henry Arnauld, « désirant gratifier et favorablement traicter M^ Henry Arnauld, cler du diocèse de Paris, en considération des services qu'il luy rend en la court de Rome, où il est à présent. » Il reçut ses bulles le 12 novembre 1623.
20 mars 1624. Provisions de conseiller et aumônier ordinaire du roi, « signé Louis et plus bas : par le Roy, de Loménie, et scellé en placard » (Doss. bleu).
9 janvier i633. Provisions données par François, cardinal de Lorraine, d'une chanoinie et d'un archidiaconé à Toul (Arch. du Fayel).
28 septembre 1637. Brevet royal de nomination à l'évêché de Toul, signé Louis et Loménie (Arch. du Fayel).
16 septembre 1641. Lettres patentes, signées Louis et Bouthillier, adressées parle roi « au parlement de Metz, séant pour lors à Toul, par lesquelles S. M. donne à M. l'abbé de Saint- Nicolas les fruits dudit évesché pendant que l'économat a duré et jusqu'au tems de la nomination de M. de Fiesque, attendu que pendant l'économat ledit sieur Arnauld a disposé saintement et religieusement desdits fruits et qu'ainsi il ne seroit nullement juste de luy en demander compte... » (Atf. étr.). Ces lettres portent la date d'enregistrement : 28 décembre 1641.
3i octobie 1645. La Reine régente nomme Henry Arnauld et conseiller en son Conseil d'État privé et des finances * » ; signé
I. Au Cabinet des titres, v» Arnauld, se trouve une quittance de i,5oo livres délivrée par Henry Arnauld au trésorier de l'Épargne pour trois quartiers de ses gages comme membre du Conseil (Angers, 14 janvier i655).
Louis, la Reine régente et Loménie (original, arch. du Fayel). Prestation de serment de Henry Arnauld aux mains du chancelier Séguier (i^^^ décembre).
3o janvier 1649. Brevet de nomination à l'évêché d'Angers.
Lettre de Henry Arnauld au secrétaire d'Etat Du Plessis-Guénegaud^ .
(Fragments.)
27 décembre i653.
Monsieur,
Vous ne pouviez me donner une marque plus obligeante de l'extrême bonté que vous avez pour moy qu'en me parlant de mon mandement en la manière que vous avez fait par la lettre que vous m'avez faict l'honneur de m'escrire le 23 de ce mois et qui ne me fut rendue qu'hier au soir, puisque cela me donne lieu de vous faire sçavoir mes sentimens sur ce sujet et de vous donner l'esclaircissement de quelques paroles que j'apprens avoir esté mal interprétées. Premièrement, Monsieur, je puis dire avec vérité qu'il n'y a point d'évesque en France qui reçoive tout ce qui vient de Rome et qui porte le nom de Sa Sainteté avec plus de respect, de déférence et de soumission que moy, et je croy que l'on n'en peut douter après la preuve que j'en viens de donner dans cette dernière rencontre de la Constitution, puisque, l'ayant receue avec une obéissance toutte entière, je formay aussytost la résolution de la faire observer très exactement dans tout mon diocèse, et pour cela je ne me contentay pas d'en parler fortement dans mon mandement, mais je le tesmoignay encore de vive voix à tous ceux qui pouvoient traiter ces matières dans la chaire, dans les escolles ou dans les conversations particulières, que je ne sousfrirois point que l'on y contrevinst en quelque manière que ce fust. Mais, comme les évesques sont obligez de considérer principalement les besoins de leurs diocèses et que je sçavois certainement qu'il y avoit plusieurs personnes dans le mien qui avoient la hardiesse de soutenir que saint Augustin estoit condamné par la