CHAPITRE IL
Première lettre de Henry Arnauld au roi (9 JUILLET 1661).
L'évêque d'Angers osa donc, le 6 juillet 1661, écrire une longue lettre apologétique au roi, dans laquelle il exposa les motifs qui l'avaient forcé à contrevenir à ses ordres exprès et à ne pas publier le Formulaire. Il voit lui-même deux raisons principales de sa désobéissance, raisons qu'il reprendra souvent et plus amplement. La première est théorique, l'autre pratique. Assurément, il condamne en toute sincérité les cinq propositions avec le pape; mais il s'efforce de montrer qu' « un point de fait ne peut estre matière d'hérésie » ; car il est seulement nécessaire de posséder « la foi toute pure et sans aucun mélange de faits et de personnes ». L'histoire ecclésiastique l'apprend dans le récit du différend qui s'éleva entre saint Cyrille et Jean, patriarche d'Antioche, qui se disputaient aigrement sur l'origine d'une doctrine qu'ils condamnaient également. Théodose le jeune les mit d'accord en leur ordonnant de laisser de côté ces questions de faits, et la controverse cessa sans que le dogme ait eu à en souffrir.
En dehors de cette distinction purement théorique entre les faits non révélés et les dogmes révélés, Henry Arnauld fait valoir au roi un côté pratique de la question qui n'est pas à négliger. Doit-on, pour une hérésie fictive.
troubler « l'heureux calme » dont jouit un diocèse comme celui d'Angers, y éveiller les passions par 1' « exaction » d'un Formulaire contesté?
Ces deux questions sont proposées sur un ton très modéré et respectueux. Louis XIV y est couvert d'éloges hyperboliques dans le goût du temps^. Malgré ces précautions oratoires, il était impossible que le roi ne sentît très vivement l'injure faite à sa toute-puissance par l'attitude audacieuse d'un simple évêque discutant seul des décisions mûrement prises, répandues par lettres de cachets et arrêts du conseil : « Personne, avait-il dit solennellement aux présidents de l'assemblée du clergé le i3 novembre 1660, personne ne s'opposera au Formulaire, à moins d'encourir mon indignation 2. » Il ne semble pas que Henry Arnauld ait pu, sans trembler, s'exposer tout seul aux suites d'une telle démarche s'il n'avait eu à la cour quelques puissants avocats. C'étaient Abel Servien et surtout son neveu Hugues de Lionne 3, alors en pleine faveur.
1. La lettre au roi fut imprimée sur-le-champ en quatre pages in-40, s. 1. n. d. Elle fut réimprimée dans le Recueil de quelques lettres touchant le Formulaire (s. 1. n. d., in-12, 38 p.), p. i à 7; dans [Gerberon], Histoire générale du jansénisme, t. III, p. 17 et suiv., etc.
2. La même expression se retrouve dans l'arrêt du conseil du i3 avril (cf. Mémoriaux du conseil de 1661, t. 1, p. 169).
3. Henry Arnauld avait suivi Lionne avec affection depuis le début de sa carrière ; voir, par exemple, la lettre de Henry Arnauld, du II septembre 1641, à la présidente Barillon (ms. fr. 20634, fol. 144 vo), où il exprime s du « extrême joye » de ce que Lionne a été choisi comme secrétaire de Mazarin. Henry Arnauld se « resjouit extrêmement « de la mission dont il fut chargé à Parme (lettre du 22 décembre 1641, Ibid., fol. 307 ro). Les lettres que nous allons voir montrent que les rapports de Lionne et de Henry Arnauld étaient restés excellents. Notons encore que Pomponne, recommandant à Lionne Sacy embastillé, fait valoir comme principal argument que le prisonnier est neveu de Mgr d'Angers (Arsenal, ms. 6037, fol. 38 vo, lettre du 3 juillet 1666). Lionne avait d'ailleurs des attaches jansénistes dues spécialement à ce Gaudon, chanoine
ET LE JANSÉNISME. l65
Lionne présenta à Louis XIV^, le 17 ou 18 juillet, la lettre de l'évêque^. Hermant rapporte les éloges que le roi aurait exprimés au sujet de Henry Arnauld; on peut douter légitimement de l'exactitude des propos enregistrés par le chanoine de Beauvais^. Lorsque l'on connaît « l'horreur du jansénisme » que Brienne le fils, témoin bien informé, affirme avoir rencontré chez le roi, il est préférable de croire Lionne lui-même, qui affirme^ que l'évêque d'Angers « fâcha sensiblement » Louis XIV. De même, M'"® de Brienne dit à Gondrin^ qu'il mit toute la cour en murmure. Cet accueil n'a rien qui puisse nous étonner; l'effet, d'ailleurs, ne tarda pas à se faire sentir : Louis XIV déféra aussitôt la lettre à son conseil de conscience; c'était la livrer à Marca, à Péréfixe et, avant tout, au Père Annat, et ces noms sont significatifs. Ceux-ci la confièrent spécia-
d'Angers et archidiacre de Tours, qui avait toute sa confiance (voir une lettre de Duneau à Mazarin du 27 juillet i656; Gérin, Louis XIV et le Saint-Siège, t. I, p. i52). Lionne quémandait encore un bénéfice pour ce Gaudon en 1662 {Ibid., p. 254). Il existe une bien curieuse lettre originale de Gaudon à Pomponne (18 septembre 1672) à l'Arsenal, ms. 6087, pièce 638. Sur le jansénisme de Lionne et son amitié pour Henry Arnauld, cf. Rapin, t. III, p. 447.
1. Hermant l'affirme, 1. XXV, ch. xix. Ce fait est d'ailleurs mentionné par une note ancienne inscrite en tête d'une copie de la lettre de Henry Arnauld à Lionne du 21 août 1661 (arch. Aff. étr., France 1483, fol. 232).
2. L'ordre qui dut être observé nous est donné par Hermant (ch. V du 1. XXVII) lorsque la lettre de Godeau fut rendue au roi. Le secrétaire d'État qui est de mois ouvre la lettre et la cote. Elle est portée ensuite au roi « en son conseil d'affaires d'État » ; le roi ordonne qu'on la lui présente à son conseil de conscience, où elle lui est lue par le secrétaire d'État.
3. En particulier, selon Hermant, le roi aurait dit que la lettre était d'un «. très bon prélat, mais frère de M. Arnauld ». De tels « mots » sont souvent inventés (1. XXV, ch. xix).
4. Dans sa lettre du 18 juillet à Henry Arnauld (voir Pièces justificatives, no 3); Hermant, 1. XXV, ch. xxi.
5. Cf. lettre de Gondrin à M^e de Vertus (Hermant, 1. XXV, ch. xx).
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lement à Henry de la Motte- Houdancourt, évêque de Rennes, dont l'intransigeance antijanséniste est bien connue. Cependant, le Conseil ne céda pas aux sollicitations du Père Annat, qui aurait, paraît-il, voulu faire le procès à l'évêque d'Angers; il se contenta d'envoyer d'urgence le courrier Héron à Rome avec des extraits de la lettre de Henry Arnauld que Ton joignit au dossier contre les grands vicaires du cardinal de Retz^
C'est à partir de ce moment que les deux affaires se trouvèrent connexes dans l'esprit de quelques contemporains et d'historiens inattentifs -. C'est une coïncidence : les grands vicaires et l'évêque d'Angers ont tous deux enfreint les ordres du roi; mais leur attitude est toute différente. En effet, Henry Arnauld se refusait à publier en aucune façon le Formulaire, tandis que Contes et Hodenc en ordonnaient la signature, bien qu'avec distinction. Les uns et l'autre adoptèrent deux moyens de résistance très opposés. D'ailleurs, plusieurs contemporains bien informés ne voient aucun lien entre l'action de Henry Arnauld et celle des grands vicaires. Varet, par exemple, va même jusqu'à mettre dans sa lettre du 5 novembre 1661^ en opposition nette leur conduite réciproque. De même. Fontaine voit très bien les « deux partis » qui existaient sur la conduite à tenir au sujet du Formulaire^. Leur désobéissance commune les rapprocha en tous cas dans l'esprit même de Lionne. « Si les grands vicaires, écrit-il à Aubeville, qui ont depuis esté suivi par M. l'évesque d'Angers et le pourront estre encore de plusieurs autres, n'eussent point malitieusement remué une question tout à
1. Héron arriva à Rome le 8 août 1661 (cf. Aubeville à Lionne, le 16 août 1661, arch. Aff. étr., Rome 141, fol. 333).
2. Par exemple [Besoigne], Vie des quatre évêques, t. I, p. 275.