‹ Henry Beck de la Compagnie de JésusChapitre 17 sur 82 · VACANCES ET VOYAGES · texte numérisé non relu

VACANCES ET VOYAGES

S oN cher musée n'était cependant que le moindre des charmes qui, à la fin de l’année scolaire, l’attiraient vers Courtrai. Henry aimait ces belles va- -ances dont le souvenir le suivra longtemps. Son principal bonheur était de se retrouver auprès de sa mère, au milieu de ses frère et sœurs. « Me voici maintenant tout à fait en vacances, puisque je suis à la maison », écrivait-il un jour après une absence (Juillet 1892). Noyant peu d'amis, ne sortant guère qu'avec ses proches, il jouissait avec une religieuse parcimonie, de ces heures passées en taimiile fin de men rien perdre, il sacrifiait ses goûts pour les exercices violents. Au cheval et aux autres sports qui l'auraient trop éloigné de la maison, il préférait des occupations plus sédentaires. Lui, le bouïllant collégien, quand son musée ne l'absorbait pas, il faisait de la photographie ou jardinait, comme le plus « rassis » des camarades dont il troublait, à Tournai, les récréations

pacifiques. « Tripoter », ainsi qu'il disait, était sa

srande occupation :; elle suffisait à son bonheur. Comme on le devine de reste, un charme étranger

aidait à ce miracle. Sous le toit paternel Henry re-

trouvait la confidente aimée de ses saints désirs. Sa

sœur, plus âgée de deux ans, partageait avec lui les

graves opérations de son laboratoire, ou l’accompaonait dans ses promenades. « Nos conversations d’alors, écrit-elle, n'étaient jamais banales. Nous disions le chapelet, il m'apprenait le latin, je lui donnais le nom des plantes rencontrées sur la route. Parfois au début de la promenade, Henry se taisait. Quand je lui en demandais la raison: « Je n'ai pas encore fait «ma méditation », était la réponse » D’ordinaire le but de ces excursions pédestres était un pèlerinage, le plus souvent Notre-Dame de Dadizeele. D’autres fois on poussait jusqu à Oostacker, ou même Hal, à quatre-vingts kilomètres de Courtrai.

Tous les amusements pourtant n'étaient pas du même goût. Il y avait mille projets longtemps combinés, à exécuter. Du collège Henry écrivait un jour: « Au mois de septembre nous construirons un radeau, » Jen ai fait le plan cette nuit ». Le radeau fut construit et fit naufrage avec ceux qu'il portait, sur l’étang de la campagne paternelle, au faubourg de Tournai.

Henry se plaisait à ces travaux où il voyait une préparation à l'avenir redoutable et souhaité dont l1 pensée ne le quittail jamais. Détail à noter! Même avec sa sœur, il évitait de s'étendre sur cet avenir,

dont le vrai nom était rare sur ses lèvres. Mais à

l'entendre revenir à tout propos sur les vertus et le courage qui seraient nécessaires « plus tard », on devinait assez quelle vie Jui apparaissait dans cette perspective mystérieuse.

Parfois les allusions étaient moins dissimulées. Un jour Henry ayant quelque opération à faire dans les curiosités de son ami, le Frère Herman, s’arma de son appareil photographique et partit à pied pour Tournai avec sa compagne ordinaire. Avant la fin des cinq grosses lieues qu’il s'agissait de parcourir, la fatigue vint. À tour de rôle on se passait le lourd appareil; mais la route n’en finissait pas; nos deux voyageurs avaient les pieds ampoulés et n’avançaient qu'avec peine. Pour animer sa compagne, Henry lui rappelait les courses de je ne sais quel grand missionnaire qui, visitant ses néophytes, laissait sur la brousse et le gravier la trace de ses pieds sanglants. « II m'encouragea si bien, continue celle-ci, qu’en arrivant à Tournai, je pus encore, — toujours à pied — Je suivre au mont de la Trinité ». Les Tournaisiens appellent de ce nom une gracieuse taupinée qui s’élève à quelques kilomètres au levant de leur ville. — Nous avons cité ce petit trait, insignifiant en apparence, parce qu'il montre, entre beaucoup d’autres, combien profonde et habituelle était cette pensée par laquelle, incessamment, la mortification venait se méler jusqu'au sein du plaisir. :

Au milieu de chaque vacance venait se placer un voyage qu'on. entreprenait ‘en famille. Henry, en compagnie de sa mère et de ses sœurs, visita succes-

sivement les bords du Rhin, Lourdes et les Pyrénées, puis une partie de la Suisse, Paris et ses environs, Londres et un côté de l'Écosse. La dernière année, dans la société de ses sœurs et d’une famille amie, il visita Rome et l'Italie, d’où il revint par le midi de la France.

Au cours de ces voyages sa rare élévation de cœur et de jugement se montrait au naturel. Ses goûts nets et tranchés comme son caractère se portaient, dans - l’ordre intellectuel et artistique, là où toute son âme aspirait dans l’ordre moral: aussi loin que possible du banal, du vulgaire, du convenu. En aucun genre, les jugements traditionnels ne l’intimident à l'excès. La justification des siens, quand le paradoxe s’y montre un peu provocant, c’est qu'ils partent d’une âme très sincère, qui partagerait volontiers l'avis commun, s'il lui semblait fondé, à quoi elle ne peut rien. Ainsi la dévotion des touristes pour les ruines du moyen âge, lui paraissait de la superstition : «Quel intérê!, disait-il, à ces vieux ramas de briques et de blocaille! »

Qu'on juge s'il respectait nos grandes capitales modernes! Avant le départ de la joyeuse caravane, liltiméraire était longuement débattu en famille; le rôle d'Henry consistait surtout à biffer quelques noms de villes sur le projet. « Trop de villes », disait-il un jour en regardant un itinéraire tracé sans lui sur la carte de la Suisse. C'était son cri habituel, le cri du cœur.

Les villes d’eau surtout l’'horripilent avec leur luxe banal, leurs monuments criards, leur confortable sen-

suel. Il s'échappe d'Ems avec soulagement; à Nice et dans les autres villes de la Corniche, les flâneurs en grande toilette Iui gâtent la vue de la Méditerranée qui lui en paraît moins bleue. Peu de grandes cités trouvent grâce devant lui. La Rome moderne ellemême n est pas exceptée; mais Naples et Venise l’enchantent. À Londres il est captivé par le musée de South-Kensington, où il retourne trois fois durant son court passage par la capitale anglaise. En dépit de l’amour propre marseillais, il refuse net son admiration à la Canebière, « qui n'est après tout, qu'un boulevard parisien terminé par le Vieux-Port ».

Du Paris profane, il emporte un pénible souvenir. Toutes ses préventions ‘contre la « Babylone moderne » prenaient corps dans une scène qu'il y avait aperçue à son retour d'Italie, Sur la terrasse d’un orand (café du boulevard, un pauvre vieux en guenilles recucillait les bouts de cigares abandonnés par les consommateurs. Discrètement, sans bruit, il se faufilait entre les chaises et les tables. Pas un des fringants paresseux qui se trouvaient là ne daigna remarquer la présence de l’infortuné. Outré d'indignation, Henry se leva pour donner son aumône au pauvre vieillard qui ne lui demandait rien. Puis, le cœur tout bouleversé, il rentra à son hôtel et s'enferma dans sa chambre pour le reste de sa journée, « Impossible de s'amuser, disait-il, après avoir vu de ces choses-là ». Le lendemain il quittait Paris encore tout oppressé; et longtemps, longtemps après, le souvenir de cette double insulte à la vicillesse et à la

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