‹ Henry Beck de la Compagnie de JésusChapitre 19 sur 82 · NOTRE-DAME DE DADIZEELE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE DADIZEELE

(Voir page 47).

toute vitesse sur la pente, sans remarquer le gouffre qui, tout à coup, apparut béant à ses pieds. Henry w'eut que le temps de s'arrêter net, juste au momeni où, emporté par son élan, il allait dépasser la crête de la falaise. Racontant plus tard cette aventure, il en attribuñait toujours l’heureux dénouement à la protection de la Sainte Vierge.

Ces joyeuses expéditions de vacances où lâme d'Henry s’enrichissait d’impressions nouveïles, of-

fraient maint exercice aux solides qualités de son caractère, Jamais le plaisir ni la fatigue ne prenaient le dessus sur ses goûts sérieux. Ne devait-il pas po: fiter de ses voyages pour s’instruire? Il lui est arrivé de préférer un livre à tel beau paysage des Cévennes qu'il avait sous les yeux. En Écosse il se fait lon- -suement expliquer par un touriste instruit qu'il rencontre au Ben-Nevis la formation géologique de la montagne. En Suisse, revenant d’avoir fait l’ascension du mont Pilate, il demeure sur pied jusque bien avant dans la nuit, malgré une lassitude extrême, pour sébher el classer les plantes’ récoltées durant la journée.

Du reste, il semblaït de fer à la fatigue. Courses interminables, chevauchées dans la reige des hauteurs, journées de voiture, nuits en wagon, froid e: chaud, faim et soif, Henry affrontait tout avec un joyeux entrain, comme une préparation aux voyages autrement laborieux de « plus tard ». Quand ses jar-

rets d'acier en avaient assez de trotter et de grimper, il

Er es HENRY BECK.

savail encore se raïidir et se faire vaillant pour électriser ses compagnons de route. Rien ne lui coûtait pour soulager ou récréer ces derniers. Sa complaisance avait pour chacun des attentions charmantes. Il courut Venise entière pour trouver... une botte de radis à un membre de l'expédition qui les aimait.

Mais cet aimhable et allègre voyageur était avant tout un jeune chrétien dont la simple et vive piété éclatait en toute occasion avec une ardeur ingénue. Plus que les monuments de l’histoire, plus que les magnificences de la nature, les souvenirs religieux le charment et l’attendrissent. Ils ont le pas sur tout le reste. Nombreuses sont les villes dont il na vu ou voulu remarquer qu'un sanctuaire célèbre. En trouvet-il un sur son passage que l'itinéraire n'ait pas prévu, il y entraine immanquablement ses compagnons. Quand tous, harassés, demandent grâce, il vole seul à son but pieux, il y retourne, il ne peut s’en détacher. À Castelfidardo, pendant une courte halte du train, il court prier au monument de Pimodan; à Marseille, il se lève de grand matin pour faire une dernière visite à Notre-Dame de la Garde. Le matin même où il débarque à Paris, après une nuit en chemin de fer, il faut que ses compagnons recrus de fatigue le suivent à la Basilique du Sacré-Cœur.

À Rome, entre tant de souvenirs chers au cœur chrétien, ses préférences paraissent avoir été pour la Scala Santa, honorée près de Saint-Jean de Latran. « J'étais malade, en ce temps-là, écrit sa sœur, et je

croyais ne pouvoir gravir à genoux la Scala Santa.

« Allons, un peu de courage, » me dit Henry, et c'est animée, soutenue, presque portée par lui que je la montai péniblement. »

Où le cœur du brave enfant éclatait d’une joie filiale, c'est aux pieds de sa bonne Mère du ciel. De quelle pénétrante allégresse l’ont ravi les grands sanctuaires de Marie: Einsiedeln, Fourvières, Lourdes, Lourdes surtout dont les souvenirs repasseront toujours dans sa mémoire comme une vision bénie: la grotte bien-aimée, les processions déroulant leur cordon de lumière par la vallée, d’où le Gave répond à leurs ;cantiques, à travers le silence du soir, la pieuse basilique, et surtout ces foules recueillies, où brille, Isur chaque visage, comme un reflet renouvelé des premières apparitions...

À qui a senti la grâce du ciel dans quelqu'un de ces endroits bénis, l’enthousiaste piété d'Henry peut ne point paraître extraordinaire. Là, dans le voisinage, presque sensible, de Dieu et de sa Mère, la prière jaillit, confiante et attendrie, du cœur le moins habitué à ces transports. Bien plus significative à nos yeux est la fidélité d'Henry à ses pratiques de piété, parmi les distractions et les imprévus de cette vie de voyage, où résolutions et habitudes sont si vite emportées. Toujours le premier debout au matin, il courait à l’église, y faisait sa prière quand il ne s’approchait pas de la Sainte Table, puis, revenait à l'hôtel souhaiter le bonjour à ses compagnons, comme s’il venait de se lever.

Un soir, en Suisse, après toute une journée de cour-

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ses par monts et par vaux, les sœurs d’'Henry, harassées de lassitude, venaient de se retirer dans leur chambre, lorsqu'elles entendent frapper à leur porte.

«Nous n'avons pas dit le chapelet aujourd’hui.» C'était Henry que la fatigue n'avait pas empêché de remarquer cette omission. « Bon gré, mal gré, ajoute la narratrice, il fallut s’exécuter. Impossible de résister quand il demandait. »

Ce petit fait en rappelle un autre de date plus ancienne. À l’Institution Saint-Nicolas où Henry apprit à lire, Sœur Gudule avait coutume, le samedi, de réciter le chapelet avec ses petits élèves, avant la récréation du matin. Parfois elle feignait de l’oublier; c'était toujours Henry qui le lui rappelait. N'est-il pas touchant de voir ce même trait de piété se prolonger, à travers toute sa vie, parmi les situations les plus diverses? Û

Du reste cette fidélité ne lui demandait pas tout l'effort qu'il semble. La prière, non plus que la pensée des choses saintes, n'était pas pour Henry un devoir qu'il remplissait par crainte de mal faire. Elle était un besoin de son âme, tournée naturellement vers Dieu comme celle d’un bon et pur enfant, qu’il était avant tout. :

Que de fois pendant ses vacances, raconte encore un témoin oculaire, on Ie voyait abandonner une occupalion intéressante, ou une partie animée, pour aller assister au salut ou faire une demi-heure d’adoralion, devant de Saint-Sacremeht. exposé à la pa-

roisse.

A Rome, confiné chez lui par une indisposition, il se traîne le lendemain au Gesù pour y communier dans la cellule de saint Ignace; puis il revient continuer dans sa chambre son accès de fièvre interrompu. Le soir, quand ses compagnons l'y rejoignirent: « Voilà donc une journée perdue, » observa quelqu'un. « Comment donc, reprit Henry : jai entendu la sainte messe et communié ce matin dans la chambre de saint Ignace! »

Ces voyages, sauf celui d'Italie, qui eut lieu au printemps de 1895, occupaient généralement une partie des grandes vacances de septembre Ils étaient pour notre étudiant le meilleur repos après le Jabeur opiniâtre de l’année. Néanmoins, malgré ces diversions puissantes, l'application trop soutenue d'Henry accumulait petit à petit un arriéré de fatigue, dont il finit par ressentir les suites.

En janvier 1892, de violents maux de tête le contraignirent d'interrompre ses études. Quelques semaines passées à la maison n amenèrent pas d'amélioration. En désespoir de cause, il partit pour Wôrishofen, se mettre entre les mains du curé Kneipp, dont la méthode hydrothérapique avait justement alors son quart d'heure de célébrité. Henry y séjourna quatre mois. Quelques lettres à un ami, datées de ce lieu de misère, trahisseut un état de fatisgue extrénre. Le pauvre garçon doit s’y reprendre à plusieurs fois pour joindre deux idées et n'y réus-

sit qu'à grand’ peine,

Malgré son état maladif, il trouva moyen de pratiquer largement la charité. Les occasions n’en étaient pas rares dans ce pauvre village où bivouaquait à l’étroit une foule cosmopolite, attirée par la panacée à la mode. Les prêtres assez nombreux au Kurhaus étaient en peine de trouver chacun leur acolyte pour le Saint Sacrifice. Henry, dès le point du jour, était à l’église et servait chaque matin! plusieurs messes.

Aux consultations du curé, il remarqua un pauvre jeune homme qui, souffrant d’une plaie purulente à la jambe, avait grand’peine à se traîner jusqu’à l’établissement hydrothérapique. Henry, sans marchander sa répugnance, s’imposa d’aller le soigner lui-mêmie, dans l’'écœurant taudis où logeait le malheureuse |

Voici pour ceux qui admirent davantage la charité - qui s’abaisse. Le traitement prescrivait quotidiennement plusieurs heures d'exercice corporel. Henry ne crut pas déroger en les employant au profit de la modeste famille chez laquelle il avait pris gîte. Il s’arma d’une cognée el s’occupa des journées entières à fendre la provision de bois qui devait chauffer la maison durant l'hiver. Le contenu du bûcher y passa jusqu à la dernière souche. « Un bûcheron de métier, nous assure un témoin, aurait mis plusieurs semaines à ce travail. » Lorsque Henry l’eut achevé, toute la famille, père, mère et enfants, vinrent en cérémonie le remercier de ce service dont le véritable prix n’avait pas échappé à leur simplicité campagnarde.

Henry garda bon souvenir de Wôrishofen et sur-

tout de son rude et charitable pasteur. En rhétorique, il prit cette originale figure pour sujet d’une étude, où respire une admiration reconnaissante.

Quant à la cure, est-il besoin de dire que les courses dans la neige, les baignades entre les glaçons, eurent peu de résultat, sauf des gerçures et des crevasses qui dégénéraient en plaies vives? Henry rapborta de Wôrishofen, avec ses maux de tête, hélas! une confirmation de ses goûts déjà très aquatiques, et des principes d'hygiène, excellents au moins comme mortification. Telle l'habitude qu'il garda, pendant ses séjours à la campagne, de travailler pieds nus au Jardin, avec un égal mépris et des cailloux et du qu'en dira-t-on.

Cependant l’état de sa tête était une menace pour ses plus chers projets. À tout prix, il voulut recouvrer au moins les moyens de s'appliquer avec quelque suite. Ce jeune homme si dédaigneux de la souf- Îrance et si prodigue de ses forces, sut dans ce but s'imposer des ménagements qui, à bien dire, n’avaient rien de particulièrement attrayant. En voici un petit trait, qui a! sa signification pour qui connaît la distance entre dire et faire.

Un sage conseil du Pfarrer de Wôrishofen recommandait la régularité dans les habitudes. Henry en conclut qu'il devait se lever tous les jours à la même heure, et comme son heure était matinale, il décida d'avancer en conséquence celle de son coucher. Ainsi fit-il, et il n'y eut plus soirée de vacances assez captivante pour entamer celte résolution méritoire. Au

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