‹ Henry Beyle-StendhalChapitre 1 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Après des travaux assez nombreux, dont quelquesuns de grande valeur, je veux donner sur Beyle-Stendhal mon opinion raisonnée et impartiale à la fois, qui puisse également satisfaire et les stendhaliens intransigeants et le public plus prévenu. Car, diversement jugé,

« monstre et dieu, » selon sa propre parole, cet écrivain original a, de par son originalité même, de fermes et chauds amis qui exagèrent peut-être son mérite, et de cruels et acharnés ennemis qui le méconnaissent certainement. Pour moi, sa principale qualité, dont on a essayé de faire un défaut, c'est qu'il fut un caractère. En un temps comme le nôtre de monnaies effacées, ce sceptique a trouvé des croyants parce que sa médaille a gardé une vigoureuse empreinte et que beaucoup de ses maximes étaient coulées en bronze.

— Ne jamais pardonner un mensonge ; — ne jamais se repentir; — haïr les sots, — sont choses courageuses et fort dignes d'Alceste ; — repousser les petits moyens ;

— fuir les amitiés qui ne sont que des domesticités ; — refuser de faire sa cour aux puissants par crainte de l'esclavage, — sont principes louables; mais avec eux quelle société est possible ! Car la société préfère de beaucoup les Philinte. Et cette fâcheuse habitude de supputer, chaque fois qu'on voit un de ses contemporains arriver, les bassesses, les platitudes, les trahisons qu'il a dû accumuler ! Et cet aphorisme de professer qu'au dessus de cinquante mille francs la vie privée doit cesser d'être murée !

Prenez un homme tel qu'était Stendhal ; voyez-le réduisant les mobiles des actes de son prochain à deux, l'honneur et l'intérêt ; prêchant le plaisir durant la vie, le néant après ; gardant rancune à la Providence, et disant avec un sourire: « Ce qui excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas ; » ayant la haine ancrée des enrichis, des

épi ::ers, des bons pères de famille et des gardes nationaux ; ne ménageant jamais la vanité des autres, tout en sachant que ce serait un moyen de se faire aimer ; cachant une sensibilité trop vive sous une ironie que le vulgaire ne perçoit pas ; — et jetez cet homme dans les salons de son époque. Ou je me trompe lourdement, ou vous verrez, je le gage, se produire un mouvement de recul, dont il s'est parfois rendu compte. « On peut, dit-il, se représenter la société perfectionnée du xix' siècle comme un toit couvert de tuiles à crochet... Un homme franc est une tuile renversée en sens contraire ; il nuit à la régularité du toit. » Ajoutez que Beyle se laissait guider uniquement par la logique, — la sienne, non celle des autres ; qu'il confondait sans le vouloir les fâcheux et les méchants ; qu'il ne daignait pas discuter, et ne consentait point à échanger ses idées de peur d'y perdre ; que, comme quelques autres, il avait pour voisins les sots qui lui étaient à peu près ce que fut à Pascal son précipice, et contre lesquels il engagea une lutte à outrance, où il devait fatalement être écrasé par le nombre ; — alors, vous aurez une idée approximative des haines que suscita Stendhal.

Il n'est mystère pour personne que la vie ordinaire est un composé de petits actes accomplis suivant de petites formules, et de petites ambitions suivies de petits résultats ; que les esprits bas pataugent joyeusement au milieu des minuscules incidents quotidiens dont les autres ont la formidable nausée ; que les

plaintes sur la fatigue de vivre, loin d'indiquer la faiblesse, marquent au contraire un être que le niveau commun écœure et qui, pareil au héros de Corneille, désirerait de peu communes fortunes. Mais avec cela les âmes d'élite sont peu aimables dans le monde qui n'estime guère cette hautaine misanthropie. Et elles le lui rendent, l'accusant de couper au ras du moignon leur aile d'oiseaux de passage, comme dit J. Richepin, ou bien de les étioler comme la fleur du vase brisé qu'a chantée Sully-Prudhomme, créatures à la fois d'élection et de désespérance, rares toujours et telles qu'était Stendhal, qui eut le fou désir d'acquérir une grande réputation en la méritant véritablement. Idéal de sublime orgueilleux.

Challemel-Lacour raconta, paraît-il, un jour à Aurélien Scholl qu'un ouvrier était mort pour la synthèse sans savoir ce que c'était. 11 se fit tuer sur une barricade à cause de cette synthèse dont on n'avait pu lui arracher la définition. Et certains ont souri de ce dévouement à une idée vague, sans se demander si tous nous n'avions pas notre synthèse. Beyle avait aussi la sienne. Il voulait, à l'instar d'Hamlet, comprendre plus de choses que sa psychologie ne le lui permettait et

C'est un malheur d'avoir un esprit trop hâtif.

Sa faculté d'extériorisation était grande, faculté redoutable que raffina Fromentin, dont Amiel gémit, que Tolstoï féconda, et qui paraît ridicule au plus

H. BEYLE-STENDHaL

grand nombre. D'ailleurs cette acuité de conscience a ses dangers, en ce qu'elle amène avec elle une faiblesse de la volonté et dirige vers le tao du romancier russe. Peut-on penser que Marc-Aurèle ou Epictète aient puisé dans leur lucidité plus ou moins vive d'observation cette énergie que les siècles ont admirée justement dans leur vie et dans leurs œuvres ? A se regarder agir l'homme perd en partie le courage de l'action et se laisse d'autant plus couler vers l'inertie qu'il est devenu plus curieux de lui-même. Stendhal souffrit de ce vice, et il en eut d'autres.

Démocrate dans une société malgré tout démocratique, il eut donné beaucoup pour être un peu vicomte et non point tout uniment Monsieur Untel et, afin de masquer sa roture, on le vit officier de cavalerie, marchand de fer, douanier, commis-voyageur, femme et marquise, Lisio, colonel Favier, Birbeck, Strombeck, baron de Botmer, colonel Simonetta, Sir William R., Théodore Bernard (du Rhône), César-Alexandre Bombet, Lagenevais ; et encore ne sont-ce là que quelques-unes des incarnations et certains des pseudonymes de ce Protée qu'il a voulu être et qui a l'air de nous jouer une pièce, où il tient le rôle du multiforme Sbrigani, et nous, celui de cet ahuri de Monsieur de Pourceaugnac.

Avec cela dilettante, parisien de goûts, nous traitant, nous, infortunés provinciaux, d'animaux, avec le mépris de La Bruyère pour les pauvres serfs de la glèbe ; fuyant la foule à la mode d'Horace ; ne se déci-

dant à se montrer tout entier que dans un salon de huit à dix personnes aimables, où la conversation est gaie, anecdotique, et ne traite aucun sujet avec gravité, car rien ou presque rien n'en vaut la peine ; ne comprenant que la vie de Tâme, impalpable et fluide, qui échappe à la masse, éprise seulement, ainsi que Chrysale le bonhomme, de la vie du corps.

Comme écrivain, aussi difficile à saisir. Ce sont d'arbitraires et forcées classifications qui font étudier en lui le romancier, le biographe, le touriste, l'historien , le critique, l'artiste. Romans, biographies, voyages, histoire, critique d'art, il traite de tout en psychologue affiné et, enfermé, lui aussi, dans la tour d'ivoire célèbre, ne fera pas de disciples et ne relèvera guère que de l'abbé Galiani et de Montesquieu, gens ignorés du public. Quant aux lettrés, n'auront-ils pas, du moins quelques-uns, des scrupules à admirer sans restriction? N'en connaissons-nous pas qui ont pour point de départ la vie morale, ainsi que la science est le point de départ de la Critique de la Raison pure ; et leur vraie méthode ne consiste-t-elle pas à dégager de toute expérience le principe de moralité? Ceux donc qui voudront chercher un impératif qui s'impose trouveront un vice à cette méthode psychologique, celui d'être empirique avec des résultats relatifs et contingents. Et ce seront là encore des ennemis de Stendhal.

Sa supériorité réelle, c'est l'idéologie, et c'est une viande creuse pour une majorité qui rejettera le

livre où elle n'aura pas trouvé ce qu'elle cherche dans les livres. Beyle sait merveilleusement partir d'une idée, montrer l'épanouissement de tout un groupe naissant de la première, faire découler les pensées les unes des autres et se dénouer après s'être surtout compliquées. Son analyse est scientifique, sa plume ressemble à un scalpel ; il démonte l'âme. Mais ce sont des jeux de mandarin à plusieurs boutons de couleur, et ils passent au-dessus ou à côté des lecteurs ordinaires. Excitateur du cerveau, suggestionneur pour ceux qui pensent ; névrosé odieux pour le parti-pris ou l'inattention.

Par toutes ces raisons, maintenant que le temps a marché, que l'idée libre a fait des efforts et des progrès, Stendhal discuté, ici idolâtré, là méconnu, est plus que jamais des nôtres. Avec lui nous nous sentons sur un terrain où nous pouvons évoluer plus facilement que sur celui des siècles passés. Nous avons le même sang qui bouillonne dans nos veines, les mêmes idées qui fermentent en nos esprits, la même atmosphère sociale. L'air ambiant nous pénètre également et de même gonfle nos poumons. Ce ne sont plus des reconstitutions laborieuses que nous essayons ; c'est la peinture toute simple de nos passions propres que nous tentons. Aux temps anciens l'amour de la recherche érudite nous attache ; au nôtre, le sentiment et la vie. Et voilà pourquoi, plus près de Stendhal et le comprenant davantage, l'ayant aimé, je l'étudié. Je l'étudié, que l'on ne s'y trompe point, en amateur, en dilettante.

en impressionniste. Je n'ai aucunement l'intention de renouveler la vision de mes lecteurs ; je veux seulement leur faire connaître la mienne. Si des documents inédits se rencontrent sous ma plume, c'est par hasard, ou mieux par une bonne fortune que je tiens à leur faire partager. Mais ce que j'ai voulu avant tout, c'est brièvement apprécier le critique, le touriste, le sociologue et, un peu plus longuement, dire mon goût pour le psychologue fouilleur, le romancier avisé, — ce qui fournit le meilleur et le plus profond dans les œuvres de Beyle-Stendhal.

Entrée de la Maison ^ATALE de Stendhal

Henry Beyle naquit le 23 janvier 1783, dans la rue des Vieux-Jésuites, actuellement rue Jean-Jacques Rousseau, 12, à Grenoble, et fut baptisé le lendemain. Son père, noble Chérubin-Joseph, chevalier de la Légion d'honneur, adjoint au maire, homme peu

aimable, très fin, « archi-dauphinois, » était avocat au Parlement de cette ville, et sa mère, Caroline- Adélaïde-Henriette Gagnon, était la fille de Henry Gagnon, docteur en médecine très estimé, agrégé au Collège de Grenoble, que Stendhal a décrit « avec ses rhumatismes, ses vapeurs, sa perruque ronde à trois rangs de boucles et son petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras. » Ce vieux brave homme joua un rôle après la Journée des Tuiles et prit part à la délibération en suite de laquelle la ville de Grenoble adressa des représentations au roi pour obtenir de sa justice la conservation des privilèges de la province.

La mère de Henry mourut en 1790, et son père se retira dans sa terre de Furonières, près de Claix, où, pour adoucir ses regrets, il se jeta à biens perdus dans l'exploitation agricole. Beyle avait alors sept

ans. Il fut confié à Gagnon, ainsi que ses deux sœurs, Pauline et Zénaïde. Dans la r maison du docteur vivaient « sa sœur Elisabeth ,

Place (iKFN^iTTÈ "W^'rt^"^ grande femme

Mau.n du D..uurr:.,n.. ***JJ maigre, avec une

belle figure italienne , de caractère parfaitement noble, » qui exaltait en son petit neveu ce qu'il a

appelé plus tard « les sentiments espagnols ; » et son fils Romain, joli garçon, très gai et très aimable, ornement des sociétés de Grenoble, parfaitement nul et vide et qui sombra dans le mariage; et sa fille Séraphie, ayant toute Taigreur d'une dévote qui n'a pas pu se marier et pour laquelle l'enfant marqua de tous temps la plus cordiale antipathie. « J'ai eu, dit-il, un lot exécrable de sept à dix-sept ans ; » et c'est encore à sa tante qu'il pensait plus particulièrement quand , après bien des années , il écrivait : «: Nos parents et nos maîtres sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » Nature sensitive , déjà blessée par les contraintes de la famille. D'accord, en effet, avec son beau-frère, vis-àvis duquel elle jouait peut-être, en leurs promenades aux Granges, un rôle assez mal défini, Séraphie s'essaya à donner à son neveu une éducation aristocratique et religieuse, étroite et sevrée de tous plaisirs. Les seules distractions venaient du bon grand-père, — ainsi le nomme-t-il souvent, — qui lui donnait à lire Don Quichotte y le Roland furieux^ \y' causait avec lui pour lui apprendre la simplicité dans le langage et dans le style, lui enseignait, au travers de son jardin, Linnée et Pline, l'initiait aux mathématiques, qui chassent l'hypocrisie et le vague, « ces deux bêtes d'aversion. »Son seul compagnon du même âge était ce Colomb avec lequel, fouillant les quelques livres abandonnés par Romain Gagnon, parti pour les Echelles, il dévorait en cachette des romans,

dont le plus intéressant, paraît-il, fut W^*, Faiblesses et Repentir (Tune Femme y et qui , ami de toutes les heures, premier biographe et exécuteur testamentaire de Stendhal, exerça, devenu homme , la charge de directeur des contributions directes à Montbrison.

En mourant, Beyle laissa de nombreux papiers, dont beaucoup d'ailleurs encore inédits. De ces manuscrits dont nous nous sommes très fréquemment servi, nous donnons ce fragment qu'en avait détaché A. de Bougy :

« Nous passions les soirées d'été, de sept heures à neuf heures et demie, sur la terrasse de mon grandpère. Cette terrasse, formée par l'épaisseur d'un mur nommé sarra^ipt, mur qui avait quinze ou dix-huit pieds de largeur, avait une vue magnifique sur la montagne de Sassenage. Là, le soleil se couchait, en hiver, sur le rocher de Voreppe. Mon grand-père fit beaucoup de dépenses pour cette terrasse , qu'il fît garnir des deux côtés de caisses de châtaignier , dans lesquelles on cultivait un nombre infini de fleurs odorantes. Tout était joli et gracieux sur cette terrasse, théâtre de mes principaux plaisirs pendant dix ans, » (1789-1799).

En 1796, Beyle suivit les cours de l'École Centrale de Grenoble, récemment fondée, où il eut comme répétiteur Gros, qu'il vénéra toujours pour son savoir modeste et la fermeté de ses opinions républicaines, et comme professeurs Dubois-Fontanelle, Gattel et surtout Dupuy de Borde, avec lequel il resta longtemps

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H convient peul-élre ici de tracer, d'après ses contemporains, le portrait physique de Stendhal. Ses compatriotes Colomb et Hector Berlioz Tont représenté comme une sorte d'hercule, de taille moyenne, au ventre rebondi, ayant le col court, les épaules larges, le front beau, Tœil vif et perçant, la bouche malicieuse, la main très belle, vêtu à la dernière mode, teignant, dès que cela fut nécessaire, son collier de barbe brune, et remplaçant par un toupet d'emprunt ses cheveux disparus. Charles Monselet lui trouve «un

physique de droguiste, » et Henry Monnier le caricature au muffle de hull-dog , chauve , ventru, étriqué dans un habit carré, et cachant des jambes trop grêles dans une culotte de soie noire. On a quelquefois reproduit cette image caricaturale. Un peintre valençais , Ageron, en a fait l'exact décalque et M. Paul Guillemin possède un plat unique, — genre Nevers, — dont il a bien voulu nous communiquer le cliché. Le dessin de Monnier a servi aussi à un projet de statue, sur le socle de

laquelle Stendhal est. campé dans son attitude grotesque. Le médaillon de David accentue le nez et le menton, affermit la bouche, donne à Tœil de .la profondeur. Sainte-Beuve note le nez retroussé et quelque peu à la kalmouck,.rœil assez petit, mais très vif, et la gentillesse du sourire. La plus remarquable reproduction des traits de Beyleest celle que nous éditons pour la première fois, d'après un crayon (i) , tracé alors qu'il avait environ vingt-cinq ans, et qui nous le montre élégant et tout prêt à jouer le rôle de séducteur qu'on lui a si obligeamment prêté.

Ceux même auxquels il a inspiré, de son aveu, les aversions les plus vives me concéderont que si Stendhal fut vaniteux, — ce dont il sont assurés et ce que je ne crois pas, — il a dû céder au désir de s'idéaliser en quelque manière dans son autobiographie, composée sous le titre de Vie de Henri Brulardy et ne point résister à l'envie de mettre en relief la série de ses conquêtes féminines avec une nuance d'exagération satisfaite. C'est un des. sentiments les plus naturels aux Français. Or, il note qu'il fut Tami de dix femmes, et que « la plupart de ces êtres charmants ne l'ont point honoré de leurs bontés; » et, dans ses Le ttreSy il reconnaît avoir été « plus que l'ami » de trois ou quatre seulement. Si la morale chrétienne trouve que cela est bien excessif, la morale gauloise ne fera

(i) Collection Pellat, dé Fontaine (Isère).

l6 H. BEYLE-STENDHAL

certes pas de cet amoureux transi un émule du Don Juan qu'il a étudié, et ce sera encore une légende perdue. Mais on n'en continuera pas moins à crier au débauché, et les tantes Séraphie se voileront la face au seul nom de ce coquin de neveu.

Renonçant bientôt à la peinture, il fut, grâce à la protection de ses cousins, les Daru, placé dans les bureaux de Pétiet, alors gouverneur de la Lombardie, et partit, grand enfant vite joyeux et désireux de changement, pour cette ville de Milan qu'il a aimée par delà la tombe. En route, il ne manqua point de s'arrêter à Genève et de faire un pèlerinage pieux dans la rue Chevelu, qui vit naître Jean-Jacques Rousseau, A Lausanne, il n'oublia pas de se jeter fort sottement aux genoux de la baronne de Montolieu, qui prit très mal la plaisanterie; traversa, en suite de cette équipée, le mont Saint-Bernard deux jours après Bonaparte; assista à Ivrée à une représentation du Matrimonio Segreto^ de Cimarosa, qui l'affecta délicieusement, selon sa parole, et surtout « l'air sublime

La pietade troveremmo Se il ciel barbaro non é; >

et arriva enfin à Milan, où il demeura jusqu'au 23 septembre 1800. Il prit, à cette date, du service dans l'armée active, avec le grade de maréchal des logis au 6* régiment de dragons. Sous-lieutenant la même année, à Romanego, entre Brescia et Crémone, aide de camp du général Michaud qui lui a délivré un certificat des plus élogieux, soldat très brave, duelliste

heureux, il démissionna le 3 juillet 1802, à Theure de passer lieutenant. Il explique cette démission, inopportune d'apparence, dans une Lettre datée de Grenoble en 1804 : « c'est qu'il fallait trop se baisser pour arriver aux premiers postes et que ce n'est que laque les actions sont en vue. » Il rentra en France, séjourna quelque temps à Grenoble, puis résida deux ans à Paris, dans une mansarde, au cinquième étage de la rue d'Angivilliers, dont la vue s'étendait sur la colonnade du Louvre, et songea à devenir homme de lettres.

De cette époque date une comédie qui prit successivement divers titres, et finalement celui de Le Tellier. Tentative oubliée et qui méritait de l'être, dans le goût de la littérature du temps. Cette littérature vivait sur les restes de l'abbé Delille ; la tragédie en était à Legouvé et la comédie à Demoustier ; Esmenard tenait état de grand homme ; La Harpe régnait ; Chateaubriand et M'"* de Staël trônaient; et Beyle en était mécontent et horripilé, ainsi que de la moralité, prude hargneuse, et de la rhétorique, puritaine à lunettes, des gens de plume. Toujours peu propre à s'adapter au milieu.

Nous trouvons certaine trace des idées de Stendhal dans cette Z^//r^ inédite écrite à sa sœur Pauline, en même temps que nous est révélé déjà un Beyle intime, dont nous aurons à reparler, prenant au sérieux son rôle de frère aîné et point si méchant qu'on l'a voulu dire.

l8 H. BEYLE-STENDHAL

Paris, 4 fructidor, lo.

Je te réponds tout de suite, ma bonne pauline, de peur de ne pouvoir le faire de longtems. j'ai sur ma table lo ou 12 lettres auxquelles il faut que je réponde et qui atendent leur tour depuis I mois, prends de Tordre de bonne heure, je n'en ai que p' mes études, et j'ai bien souvent occasion de m'en repentir dans mes relations sociales, prends p' principe de toujours répondre à une lettre dans les 48 heures qui suivent sa réception.

Prends tout de suite un maître d'Italien, quel qu'il soit, en attendant de l'avoir, copie et apprends par cœur les 2 auxiliaires essere et avère, tache de comprendre le beau tableau qui est à latéte de ta gramm. Italienne. Je te conseille de prendre une grande feuille de papier et de le copier, il faudra lire chaque soir avant de te coucher le verbe avère, ensuite le verbe essere. C'est le seul moyen d'apprendre. Je compte la-dessus.

Tu pouvais lire beaucoup mieux que l'homme des champs. C'est un pauvre ouvrage, lis Racine et Corneille, Corneille et Racine, et sans cesse, puisque tu ne sais pas le latin, tu peux lire les Georgiques, de Delille. Ne pouvant pas lire Homère et Virgile, tu peux lire la Henriade. Tu y prendras une très légère idée du genre de ces grands hommes. Lis La Harpe. Son goût n'est pas sur, mais il te donnera les premières notions, et si jamais j'ai le bonheur de pouvoir passer 2 mois à Claix avec toi, loin des ennuieux nous parlerons littérature. Je te dirai ma manière de voir et j'espère que tu sentiras de la même manière, il y a en toi de quoi faire une femme charmante ; mais il fautt'accoutumer à réfléchir, voilà le grand secret.

Pour bien sentir la mesure du vers, il faut en avoir dans l'oreille. Tu me ferais bien plaisir de chercher le 4'"* acte d'Iphigenie, scène 4'"*; et d'apprendre la tirade qui commence par ces mots mon père jusqu'à que je vais te conter. Je te conseille de les copier et de les lire le soir. Il est très essentiel de bien lire les vers, je voudrais que d'ici au mois de septembre prochain tu susse tout le rôle d'Iphigenie, je t'apprendrais à le déclamer. Tu pourras te borner à lire de Corneille les pièces suivantes, le Cid, les Horaces, Cinna, Rodogune et Polyeucte. prie le grand papa de te prêter le Mishantrope de Molière. Tu pouras lire Radamiste et Zénobie de Crebillon, Merope, Zaïre

Portrait de Pauline Beyle

et la mort de César de Voltaire. Si ton goût est juste, tu placeras Corneille et Racine au premier rang des Tragiques français, Voltaire et Crébillon au a"**. Je finis en te recommandant de lire sans cesse Racine et Corneille, je suis comme Téglise, hors de la point de salut.

C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

Ne montre ma lettre à personne (i).

Ajoutons ici, pour en finir avec cet ordre d'idées, qu'en d'autres épîtres, Beyle recommanda à sa sœur V Iphigénie de Racine, VArt poétique de Boileau, Les Caractères de la Bruyère, les Révolutions romaines de Vertot, V Histoire romaine de RoUin, le Joueur de îRegnard et les Mémoires de Saint-Simon.

Conformément à la promesse que contenait la lettre précédente, Beyle revint à Grenoble; mais tôt il y scandalisa sa famille et ses concitoyens par la liberté »de son langage et son originalité, et repartit en hâte pour Paris, n'ayant point appris à sa petite sœur l'art de la déclamation. Il s'y occupa activement, à sa mode, d'anglais et d'économie politique, alternant l'étude approfondie de J.-J. Rousseau et de Cabanis avec des ébauches de Comédies, et s'éprenant d'une actrice, Mélanie Guilbert, qu'il appelle en son Journal Louason, et avec laquelle il vécut dans les meilleurs termes. En 1805, Mélanie signa un engagement au Grand- Théâtre de Marseille, où elle débuta le 10 prairial

(i) Collection Chaper, d'Eybens (Isère).

an XIII dans le rôle d'Aménaïde. Une lettre de J. Rey à Beyle sur ce début est tout à fait lyrique. Aussitôt l'amoureux se découvrit une irrésistible vocation pour le commerce marseillais. Le voilà donc commis dans la maison d'épicerie Charles Meunier et C% rue du Vieux-Concert, succursale de la maison Reybaud de Grenoble.

Dans les liasses si nombreuses et encore si inexplorées que possède la Bibliothèque municipale de Grenoble, on trouve plusieurs Lettres adressées par Mélanie à Beyle. Elles sont quelconques, je veux dire qu'elles ont été écrites avec cette encre vulgaire de la petite vertu dont usent toutes les reines de théâtre à l'égard de leurs mourants. En voulez-vous des échantillons? « Moi, je ne t'aime pas! Moi, je fais lire tes lettres à un rival ! Ah ! mon ami, tu sais que mon cœur est trop plein de toi pour être jamais à un autre. Mais il a besoin, ce cœur, d'être entièrement rassuré sur le tien... » — Et encore : « Je ne t'écris qu'un mot, ma bonne minette ; car je suis dans un jour de mélancolie et même plus que cela. Mais je veux pourtant te dire combien je suis contente de te voir rapproché de moi, (de Paris^ Beyle était venu à Grenoble)^ et surtout quel plaisir me fait l'espérance de te revoir bientôt... Ah! mon ami, j'ai bien besoin de te voir! J'ai bien besoin que tu m'aimes !... Mes pressentiments me disent depuis longtemps que je ne serai jamais heureuse, et, si tu ne m'aimes pas bien, ils ne seront que trop justifiés. » Rien ne manque, ni l'appellation sotte,

ni les exclamations abondantes, ni les pressentiments de théâtre. Et ce qui est typique, c'est que Mélanie, prévoyant et devançant l'alliance franco-russe, se maria, cette année même, avec un boyard, nommé de Barkow, et du même coup tua à jamais la vocation de Stendhal pour les denrées coloniales.

Bien des gens pourtant étaient désireux d'arracher Beyle à ses fredaines. Félix Faure, son ami, et celui de Bigilion, lui écrivait : « Quelle impression ont produite sur toi la nouvelle des étonnants succès de nos armées et la fortune de ton cousin Daru, que voilà conseiller d'État et à la tête de l'administration d'un royaume?... :^ essayant de le prendre par son goût de la gloire et de l'aventure. On fit si bien qu'il se décida à avoir recours à Daru, mais en rechignant, en se donnant des prétextes : « Je n'ai quitté Marseille, lui mande-t-il, que sur des lettres terribles de mon grandpère. Le commerce humilie mon père. Il ne fera rien pour un fils qui remue des barriques d'eau-de-vie et tout au monde pour un fils dont il verrait le nom dans les journaux... > Et il finit par accompagner Daru à l'armée où il assista, en amateur, à la bataille d'Iéna. Encore grâce à lui, il fut, la même année (1806), nommé adjoint au commissaire des guerres, et peu après intendant des domaines de l'Empereur à Brunswick. Il se révéla, dans cette nouvelle situation, administrateur à la fois intelligent et honnête, — je disais bien que Stendhal était un être d'exception, — et, à partir de 1807, suivit la Grande Armée. Peu aimé de

ses camarades, ainsi qu'il le note en son Journal, parce qu'ils lui trouvaient < un coin de bouche ironique, » — il est évident qu'il n'avait rien des allures d'un riz-painsel, — il se conduisit admirablement en Allemagne, s'occupant sans cesse de littérature, et s'abonnant, dans un intervalle de sa carrière de héros, à la partie seulement littéraire de la Bibliothèque britannique ; reçut, le 15 février 1810, la nouvelle qu'il était nommé, en récompense de ses réels services, auditeur de première classe, et obtint, le 3 août, la charge d'inspecteur des bâtiments de la Couronne. Il sollicita un congé d'un an qu'il alla passer à Milan, revint à l'armée, fit la campagne de Russie, toujours rasé de frais, vêtu avec la plus parfaite correction, ému de rien, notant ses impressions sur un Molièrey et arrachant à Moscou en flammes un tome dépareillé de Voltaire, pris sur l'ennemi.

Cette année 181 2 se signale encore par deux lettres inédites adressées à sa sœur, toutes deux datées d'Allemagne, et qui marquent son désir de l'action, l'ardeur de son esprit, son ennui des petites villes, sa recherche de l'anonymat et du pseudonyme, sa tendre affection pour cette sœur avant tous préférée, ses cordiales relations avec son beau-frère, sa tendresse pour son grand-père Gagnon.

Sagan, 15 juin 1812.

Je règne, ma chère Pauline, mais comme tous les Rois, je baille un peu. écris-moi et presse la B. J'espère être tiré de mon trou, vers le 26 juillet, écris comme à l'ordinaire. Mille choses

à Périer. Ne fais-tu pas de voyage cette année? mon app' t'atendait. Adieu je tombe de fatigue.

O' Favier.

Donne moi des nouvelles de notre bon grand père. Fais lui parvenir des miennes.

(Au dos). A Madame

Madame Pauline Périer à sa

terre de Fuélins près la Tour du Pin, Dép» de rizère

La Tour du Pin

Izère.

Allemagne, 27 juillet 1812.

hier soir, ma chère amie, après 72 heures de voyage je me trouvais deux lieues plus loin que la triste ville de Feulde, à 171 lieues de Paris. Lalenteur allemande m a empêché d'aller aussi vite aujourdhuy. Je viens de m'arréter pour la première fois depuis Paris dans un petit village que tu ne connaîtras pas davantage quand je t'aurai dit qu'il s'appelle Ekatesberg ce qui veut dire ce me semble la montagne d'hécate. Il est à coté de la bataille de lena et à 12 lieues en deçà de la pierre qui marque l'endroit ou Gustave Adolphe fut tué à la bataille de Lutzen. On sent à Weimar la présence d'un prince ami des arts, mais j'ai vu avec peine que là comme à Gotha la nature n'a rien fait, elle est plate comme à Paris. Tandis que la route de Haaven à Eisenach est souvent belle par les beaux bois qui bordent la route. En passant à Weimar j'ai cherché de tous mes yeux le château du Belvédère, tu sais pourquoi j'y prends intérêt. Give me some news of mistress Vict.

Vais-je en Russie pour 4 mois ou pour deux ans? Je n'en sais rien. Ce que je sais bien, c'est que mon contentement est situé dans le beau pays

Che il mare circonda

E che l'Alpe et l'Apennin parte.

Voilà deux vers italiens joliment arrangés. Adieu ma soupe arrive et je pars. Mille amitiés à tout le monde, donne de mes nouvelles à notre bon grand père.

Henry.

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