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[Cette lettre est adressée au domicile occupé alors rue du Sault à Grenoble par M'"' Perrier (i).]
C'est en cette année que se place un fait qui a échappé à tous les biographes de Stendhal. Beyle voulut être baron. Une pièce dont Toriginal appartient à M. Bigilion qui avait épousé une nièce de Técrivain, une fille de sa sœur Zénaïde devenue M'""" Mallin, et dont une copie îîgure dans le fonds Chaper d*où Ta extraite C. Stryenski pour la publier en TAppendice vu de son édition du Journal, l'établit notoirement : Beyle le père fait don à son fils d'une maison sise place Grenette, estimée 60.000 francs, et qui doit servir à former le siège d'un majorât. Mais cette donation est entourée de conditions si draconiennes que, lorsque Stendhal se plaindra de la dureté de son père à son égard en ses temps de prospérité, il n'y aura aucunement lieu de comparer ses récriminations à la spirituelle inconvenance de Cléante envers Harpagon. Je sais bien que plus d'un a fait à Beyle un grief sévère de ses imprécations. Essayons de le défendre, sinon de le justifier, en excusant sa mauvaise humeur. De tous temps, dans sa famille, Beyle avait vu se succéder les ventes, les achats, les procès; les hommes de loi avaient fort glané dans les biens mobiliers et immobiliers de son grand-père et de son père, ainsi que l'attestent "de nombreux Mémoires (2) ; et plus
(i) Collection Chaper.
(2) Collection Guillemin, de Billancourt (Seine).
tard le propriétaire de Furonières avait engagé des dépenses excessives dans lesquelles sombra sa fortune tout entière, dissipée par Tagriculturomanie. ^< La gangrène, dira Stendhal, est dans la fortune de mon père. » Les dettes, en effet, dévorèrent 400.000 francs d'immeubles qu'avait possédés la famille. Chaque année, les
La Bergerie de Furonières
intérêts de 8 à 10 0/0 faisaient perdre 10.000 ou 12.000 francs sur les capitaux, ainsi que nous Tapprend encore Stendhal et, en 1816, il fallut en venir à la vente : Furonières fut acquise par le général Durand. Nous visitâmes Furonières passée aux mains du baron Bougault, neveu du général, et qui garde la
trace de ces folies et le souvenir toujours présent de Stendhal. Une horloge monumentale, une bergerie en pierres de taille attestent les sommes englouties ; la chambre d'Henry pieusement conservée porte encore les serrures compliquées sous lesquelles Técrivain composait jalousement, et la célèbre allée de tilleuls semble encore sentir les vestiges de ses pas.
Y était-il heureux? Je Tignore et, à vrai dire, je ne le pense pas. « Claix, écrit-il, en une de ses Notes dont j'ai parlé et que j'ai prise au dos d'une lettre, est tout bonnement une maison de campagne, assez bien située à la vérité , mais qui me paraît tantôt sublime, tantôt triste suivant que le vent souffle. Les jours d'orage , le trouble du temps étant d'accord avec mon âme, je suis content. » Cette vie campagnarde avait le seul avantage de le charmer de loin. Ses voyages en espérance sont toujours délicieux, et les semaines qu'il doit passer à Claix enchanteresses dans ses Lettres, Mais de près tout change. M. Beyle père promet bien, mais tient mal ; il est d'humeur rude et garde très fermée sa bourse.
Nous trouvons mainte fois la constatation de ce fait dans la Correspondance de Henry et dans celle de Pauline qui n'a pas été publiée, et que nous avons lue dans le Fonds municipal de Grenoble. Là aussi avons-nous découvert un Cahier portant pour titre : Pensées diverses^ et qui est un extrait, fait avec sa sœur, d'anciens cahiers dont on supprimé le fatras, et renfermant des notes, des réflexions, des plaisan-
L'Allée de Tilleuls
teries, des études grammaticales, des règles de versification, des plans de pièces, le tout écrit à Furonières.
Revenons à Tan 1813 : Beyle est très fatigué, découragé, aveuli. Les Grecs dans leur calendrier inscrivaient sous le nom de jours creux les jours complémentaires ajoutés pour rejoindre les divers mouvements de la terre et compléter Tannée en son orbe. Ainsi font de notre temps, me suis-je laissé dire, les héritiers des acteurs du Roman Comique ou du Capitaine Fracasse^ — c'est tout un, — pour leurs jours de tournée perdus et destinés à relier deux succès ou deux chutes. Stendhal vivait en ces jours creux; son cerveau, à la fois embrumé et surchauffé, allait à la méningite qui guette les névrosés de sa trempe. Il le sentit et s'enfuit vers Milan, avec le désir de guérir.
Une lettre inédite à M'"*" Périer nous renseigne très curieusement sur son état physique et moral.
Venise, le 8 octobre 1813.
Ma chère amie,
Les premières années d'un hom. distingué, sont comme un affreux buisson. On ne voit de toutes parts qu'épines, et branches désagréables et dangereuses. Rien d'aimable, rien de gracieux, dans un âge où les gens médiocres, le sont pour ainsi dire malgré eux, et par la seule force de la nature, avec le tems, l'affreux buisson tombe à terre. Ton distingue une ombre majestueuse, qui par la suite porte des fleurs délicieuses.
j'étais un affreux buisson en 1801, lorsque je fus accueilli avec une extrême bonté par AP Borove milanaise femme d'un marchand, ses deux filles fesaient le charme de sa maison. Ces deux filles aujourdhuy sont mariées , mais la bonne mère
existe toujours ; on trouve dans cette société un naturel parfait et un esprit supérieur de bien loin, à tout ce que j'ai rencontré dans mes voyages.
D'ailleurs on m'y aime depuis 12 ans. J ai pensé que c'était là que je devais venir achever de vivre, ou me guérir si suivant toutes les apparences la force de la jeunesse l'emportait sur la désorganisation produite par des fatigues extrêmes.
Je me suis placé à Milan dans une bonne Auberge dont j'ai bien payé tous les garçons, j'ai demandé le meilleur médecin de la Ville, et je me suis apprêté à tenir ferme contre la mort. Le bonheur de revoir des amis tendrement chéris, a eu plus de pouvoir que les remèdes. Je suis à l'abri de tout danger. Je me joue de la fièvre maintenant. Elle ne me quittera qu'après les chaleurs de Tété prochain, elle me laissera les nerfs extrêmement irrités. Mais enfin je dois la santé à cette manœuvre, quand j'ai la fièvre, je vais me tapir dans un coin du salon, et Ton fait de la Musique, on ne me parle pas, mais bientôt le plaisir remporte sur la maladie, et je viens me mêler au cercle.
Il est possible que M*^ Antonio Pietragrua, jeune homme de 13 ans, et serjent de son métier passe en France. C'est le fils d'une des 2 sœurs, si jamais il t'écrivait, fais tout au monde pour lui procurer qq' agrément en France. J'y serai mille fois plus sensible qu a ce que tu ferais pour moi. Tes bons offices consisteraient à lui faire parvenir une somme de 3 à 300 f., et à le faire recevoir dans une ou deux sociétés de Lyon. S'il va à Grenoble, je le recommande à Félix partout ailleurs je le dirigerai de Paris. Garde ma lettre et le cas échéant souviens-toi de traiter M. Antonio Pietragrua comme mon fils.
Je suis très content de Venise, mais ma faiblesse me fait désirer de me retrouver chez moi, c'est à dire à Milan. Il faudra bien rentrer en France vers la fin du mois de Novembre. Si cela ne te dérange pas trop viens à ma rencontre jusqu'à Chambéry ou Genève.
O' SiMONETTA.
Quels sont tes projets pour le voyage de Paris ? tu logeras chez moi n° 3.
Mille amitiés à François Recacheté par moi avec de la cire.
Ne dis pas to the father ou je suis (1).
(i) Collection Chaper.
Ce ne fut point en novembre 1813, comme il l'annonçait, mais en 181 4 que Beyle revint à Grenoble avec une mission diplomatique : il avait la charge d'accompagner le commissaire extraordinaire envoyé par l'Empereur dans cette ville. La baronnie non obtenue, il avait pris le de nobiliaire, dont s'égayèrent fort ses compatriotes, gens, on le sait, peu faciles à duper. Il ne leur pardonna jamais leurs plaisanteries.
A la chute de l'Empire, il regagna Milan où il se satura de musique, de peinture et d'amour, fit, en 1818, sous motif de peine de cœur, un voyage en France et reparut à Grenoble, en 1819, pour coopérer à l'élection de Grégoire. Il nous a laissé quelques lignes en sa Correspondance sur cette période à laquelle il assista plutôt en spectateur écœuré. « Je parierais, écrit-il, pour M. Grégoire; le parti libéral, guidé par M. Duport-Lavillette, une des meilleures têtes du pays, le porte ferme.... Le préfet déclame ouvertement contre Grégoire, et, ce matin, on a reçu un pamphlet anonyme contre ce digne évêque: c'est le relevé de ce qu'il a dit en 1792 contre la royauté. Malheureusement, c'est justement ce que pensent nos pétrâ de campagne qui payent 300 francs juste. Les susdits paysans sont les seuls (à part l'opinion antimonarchique) qui pensent raisonnablement sur tout... »
L'élection faite, il repartit pour l'Italie. En 182 1, à la suite d'une accusation de carbonarisme^ qu'inventa tout gratuitement la police autrichienne , qui le
traita avant l'heure comme Tillustre Gaudissart, il fut prié de s'éloigner des Etats de S. M. I. et R., passa les derniers mois de Tannée à Londres, qui lui déplut fort à cause de ses brumes et de son aspect prosaïque, et rentra à Paris.
Avec un bagage assez considérable d'oeuvres, Stendhal apportait une certaine réputation et une dose de cosmopolitisme rare, quand il pénétra dans les salons de la Restauration. Il n'y réussit guère, — car, ainsi qu'il le dit, « les eunuques étaient en colère permanente contre les libertins, :^ — soit chez Destutt de Tracy, soit chez la veuve de Cabanis, chez Cuvier, chez le baron Girard, ou chez M*"* de Castellane.
De Tracy cachait, à l'opinion de Mignet, un cœur passionné sous des dehors calmes ; il y avait en lui un désir vrai du bien, un besoin d'être utile. Il fit grand accueil à Beyle. Le doyen de son salon était son parent, le général La Fayette, que Stendhal a peint avec sa haute taille, sa figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, et sa tête couverte d'une perruque à cheveux courts mal faits. Les autres familiers étaient Charles de Rémusat, François de Corcelles, Victor Jacquemont, physionomie poétique à la Millevoye, enlevé, n'ayant que trente-un ans, à la science et à ses amis, Georges Washington, Victor de Tracy, le fils de la maison, et sa jeune femme, Sarah Newton, modèle de la beauté délicate anglaise. De jour en jour ils se sentirent moins liés avec leur hôte qui les effrayait par ses théories. Seule, M""*" de
Tracy, adorable femme qui trouvait en Beyle une étincelle, le toléra.
Il en fut encore de même chez la veuve de Cabanis, où fréquentaient le gendre du philosophe, le sculpteur Dupaty, qui d'abord le reçut fort bien, et sa femme, ^. haute de six pieds et malgré cela fort aimable ; » Fauriel,qui n'eut aucune réputation en dépit, — à cause peut-être, — de sa sincérité littéraire; l'helléniste Turot, honnête homme et bourgeois comme toute la maisonnée, que Stendhal effaroucha vite par sa conversation et sa liaison avec la Pasta, qui triomphait au théâtre dans Tancrèdey OthellOy Roméo et Juliette, De cette artiste nous avons un portrait tracé par Georges Sand, qui la connut plus tard. Elle était petite, grasse, trop courte de jambes, avec beaucoup de noblesse dans les attitudes et une belle tête de camée. Elle habitait alors l'hôtel des Lillois, rue de Richelieu, où logeait aussi à cette époque Henry Beyle, et entre eux, à l'en croire, la chose s'est toujours bornée à la plus stricte et à la plus dévouée amitié.
Cette trop rapide antipathie qu'inspira Stendhal dans tous les milieux gourmés, il la rencontra aussi chez M'"*' Ancelot, qui réunissait démocratiquement les personnages en vue et les illustrations anciennes et récentes, qui devait bientôt deviner Lachaud dont elle fit son gendre, et qui a consacré à Beyle un aimable souvenir dans ses Salons de Paris; chez M"''' de Castellane, où il vit Thiers qu'il trouve bavard, Mignet qu'il déclare sans esprit, Béranger dont il se
H. BEYLE-STES'DHAL
contente de louer le caractère : chez M'* Récaniier, où présidait Chateaubriand, qu'il appelle ^ le grand Lama. 2>
Il ne s'est vraiment trouvé à l'aise que chez Delécluze, le critique d'art des Débats, qu'il a affublé du pseudonyme moliéresque de M, de Lctjn^, et près de qui il connut Ampère, fils du plus poétique des savants, et lui-même le plus savant des prosateurs, d'ailleurs ^< changeant comme avril ; j» Albert Stapfer, rélève de Guizot qui passa ensuite à Armand Carrel ; réditeur Sautelet, — il y en a d'aimables ; — P. L. Courier; le baron de Mareste, homme du monde spirituel, type de Tami des artistes, amateur capable de goûter les plus belles passes d'armes d'escrime ; Adrien de Jussieu, le botaniste, représentant aussi la galerie et appréciant d'un mot la valeur du tournoi ; Guizard ; Dubois, rédacteur du Globe, aux idées abondantes qu'il exprimait mal ; Vitet ; Rémusat ; Ch. Magnin, le critique de la Revtie des Det/x-Mondes ; Prosper Mérimée, sur lequel il prit une grande influence et qui se fit son biographe. Mérimée, auquel le comte d'IIaussonville a consacré un livre fouillé, était un charmeur ; Musset l'a comparé à Calderon, et V. Hugo, en lui envoyant ses Orientales^ inscrivait sur la première page cette mention : A notre Maître à tous. 11 avait pris à Stendhal son amour de l'histoire de l'art et son libertinage littéraire; car Stendhal, au dire de Sainte- Beuve, « tenait le dé et faisait le diable à quatre; har-
^6 H. BEYLE-STESDHAL
celait le maître de la maison, tenait tête à Courier, relançait chacun...., trompette à la fois et général d'avant- {(arde, > qui aurait pu, — on le croyait déjà — être le chef d'une révolution littéraire. Delécluze logeait rue Cabanis, au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs,où il habitait un appartement composé de quatre chambres ornées d'objets d'art; et sa maison était une sorte d'académie que Stendhal prisait très haut. Ce Delécluze, auteur de Louis David, son école et son temps, livre paru en 1855, était un partisan fanatique de David dont il avait été l'élève, et défendait ses traditions contre toutes les tentatives d'innovation et les assauts des romantiques. Par là, il n'était peut-être guère agréable à Stendhal ; mais ils avaient tous deux des points communs, notamment l'horreur du gothique. En ce salon, on laissait Beyle exposer sans haros ses théories, lancer ses formules ; et c'est avec une joie émue que toujours il se souvint des heures passées en cette compagnie. Elle ne le comprenait cependant pas beaucoup plus que les autres ; mais le maître de la maison, critique exact et pondéré, sans l'ombre de talent et sans la moindre imagination, jouissait de l'extravagance de ses hôtes et les taquinait même au besoin pour les exciter. Il y trouvait son compte; car, le soir venu, il écrivait, sans rature, sur un beau papier bourgeois, le récit des conversations les plus abracadabrantes, pareil à un Platon moderne. Tout ce qu'il y avait de distingué par l'esprit se pressait aux matinées de
Delécluze, qui avait formé comme un petit foyer central dans le mouvement de son époque, et n'en était pas médiocrement fier.
En 1828, Tannée fut rude pour Beyle. Il vécut d'articles imprimés dans le New Monthly Maga^ine^ que dirigeait à Londres le libraire Colburn, payant irrégulièrement au début, puis ne payant pas. Il se fit alors recommander par Champollion pour l'emploi de conservateur de la bibliothèque du roi, mais il ne put être nommé. Découragé, tremblant à Tidée de la mort, Stendhal fit quatre fois en douze mois son testament en faveur de sa sœur Pauline, avec quelques legs particuliers.
La Révolution de 1830 le tira d'affaire au point de vue matériel, — mais par quelle voie? — en faisant de lui un fonctionnaire. Il adressa au comte Mole, le 25 août, une demande à fin d'entrer dans les ambassades, et le ministre lui confia, le 29 septembre, le poste de consul à Trieste. 11 remercia Son Excellence ; mais le poste lui plut médiocrement, — sa Correspondance en fait foi, — et il devint maigre « en lisant la Quotidienne et la Galette de France^ et en touchant à la barbarie. » Cela ne l'empêchait pas de prendre au sérieux son métier et de réagir contre la contrebande qui sévissait. Son marasme toutefois alla en augmentant, et quand, l'année suivante, le comte Sébastiani le nomma à Civita- Vecchia, il partit sans enthousiasme pour cette ville qu'il annonce un peu plus grande que Saint-Cloud et où la fièvre régnait deux mois de l'année. Il y crut
souffrir encore davantage, si possible, « parmi ces barbares africains, >/ et cela dès le jour de son installation, (18 avril 1831 ).
Le climat, Tennui surtout le dévorèrent: cette monotonie dont il se plaint en divers lieux, du travail à casser les bras, des sottises bureaucratiques à exécuter, le métier odieux dans sa stupidité, le caporalisme élevé à la hauteur d'une institution magistrale. Être Stendhal, et devenir une machine administrative , bonne à s'occuper de quarantaines, de mémoires et de notes officielles, à s'inquiéter de la vente de l'alun ou de douelles pour tonneaux! Être Stendhal, et vivre sous l'influence du God malfaisant, aussi loin de la vie intellectuelle que si Ton était à Bornéo !
Alors, las d'être esclave et de boire la lie De ce calice amer que Ton nomme la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, // regarda la tombe, asile souhaité...
Ajoutons à ces causes de déconfort que Beyle trouvait les populations hostiles et l'esprit gallophobe développé au plus haut degré. Armandi venait de trahir, Ancône de capituler dans une horrible violation du droit des gens, et Ton assassinait dans les rues. Les prêtres s'agitaient, dirigés par le nonce du pape, M*'''' Brignole, qui prenait son mot d'ordre auprès du comte de Saurau, ancien gouverneur de Milan. Les dépêches diplomatiques de Beyle sont du plus haut intérêt: il y étudie avec beaucoup de sagacité les mœurs politiques et les finances de TEtat romain et
H. BEYLE-STENDHÂL 39
entre dans le détail le plus minutieux sur l'opinion
publique, les impôts, cadastre, main-morte, causes de
misère profonde, et surl'influence ecclésiastique, motif
de crainte et de dénonciations incessantes. Nous y
lisons aussi le récit de sa mission à Ancône, remplie,
3u dire de ses chefs, avec beaucoup de talent et de
sagesse. Et, malgré toutes ces occupations si diverses,
fieyle ne se consolait point ; vide et lassé, il trouvait
^^e certaine douceur à se croire malheureux ; il dé-
^^^ssait dans l'attente vaine et vague. Qu'espérait-il ?
^ • Je savait-il bien lui-même? Le bateau venu de
J^0jr%. ce, apportant le courrier béni, ou même déposant
.o-^^l<^ue touriste, auprès duquel, tel Ovide chez les
^^^ytties, il pût s'informer de Paris si lointain et si
^^gi^^tté. Il écrivait : « Je n'ai jamais mieux senti le
^^Itieur d'avoir un père qui se ruine... Être obligé de
^^^ti:^l3ler pour la conservation d'une place où l'on
cre\r^ d'ennui! » Et ses Lettres à ses amis ne sont
^*^ ^i::i long et plaintif gémissement: « J'ai cherché à
'^^ I>^s faire une plaisanterie depuis mon arrivée; je
^^ pas dit une chose cherchant à être amusante ; je
^ ^i pas vu la sœur d'un homme ; enfin j'ai été modéré
^^ Pi*udent... » Et le refrain : « Je m'ennuie! » verbe
^^t il conjugue tous les temps. « Oh ! la province, la
Petite ville! Un esprit de province vaudrait mieux
^levé à Paris, et dans un butor de Paris on voit de
^^n>-bien de degrés il aurait été plus butor en pro-
^^ce. » La névrose, avant le mot employé, la sainte
^^Vrose qui fait mourir lentement sous l'âpre blessure
des nerfs tendus et exacerbés, mais qui donne aussi la fierté nécessaire pour savoir souffrir, dont la morsure rend plus doux les rares baisers de la vie, force à mieux poursuivre l'idéal perdu, crée les élans fous, et fait fleurir dans les cœurs la pourpre des roses et du sang !
Seuls de fréquents congés passés à Rome ou à Paris, le calmaient en cette névrose. C'est au retour d'un de ces congés, en 1833, que, descendant le Rhône pour aller s'embarquer à Marseille afin de rejoindre son poste, il fit le voyage avec George Sand et Alfred de Musset, qui allaient sombrer, pleins, à cette heure, de jeunesse amoureuse et de poétiques espérances, dans la lamentable aventure de Pagello. Tout le monde sait l'histoire ; elle a fait le tour de la presse ; car, sous prétexte de documents à produire, on a sali notre admirable poète de cette exhumation odieuse et, qui pis est, bien inutile. Musset estima Beyle tout à fait de son goût. Ce furent des arrêts que rapporte G. Sand « dans une mauvaise auberge de village... où Stendhal fut d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement et dansa autour de la table avec ses grosses bottes fourrées. » La Mandragore Briançonnaise^ que rédige et édite « un groupe de fureteurs dauphinois, » consacre dans son n° de décembre 1899, sous la signature de P. (iuillemin, un intéressant article à Beyle, où l'auteur parle, d'après Mariéton, « de deux dessins d'Alf. de Musset, ^présentant la charge de Stendhal, d'abord de profil, énorme et grave dans sa
redingote opulente, puis gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, dansant devant une servante d'auberge » (i).
Et ce furent aussi de longues causeries dont nous avons récho dans une conversation rapportée par Paul de Musset, en laquelle Stendhal déplorait que Musset ne fût pas payé par son éditeur à tout le moins autant que Byron, et où le charmant et modeste poète répondait en souriant :
« Avant de vous emporter, il faut sa-
Stendhal dansant (D'après le dessin d'A. de Musset).
voir si la même différence n'existe pas entre la qualité des vers de lord Byron et celle des miens. » Ce furent encore des promenades à travers Civita-Vecchia,
Où Stendhal, cet esprit charmant, Remplissait si dévotement Sa sinécure...
Pour Musset tout paraissait beau au départ. Aussi
(i) La Mandragore reproduit le second de ces dessins, qu'a donné aussi le Gaulois du Dimanche en son n° du 27-28 janvier 1900.
42 H. BEYLErSTENDHAL
quel retour et que fut désenchanteur le réveil du songe ! Mais comme la poésie ne perd jamais ses droits avec le génie, ce cauchemar nous valut des chefs d'œuvre de lyrisme :
Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé?...
Quand à Sand, plus froide et plus fine, tout en reconnaissant un esprit brillant à leur compagnon de route, elle fut choquée du feu roulant de sa moquerie, et, si elle ne le crut pas méchant, elle s'étonna, avec une nuance toute féminine, delà peine qu'il se donnait afin de le paraître. Pour 1 homme, elle le trouva «quelque peu grotesque et point du tout joli. » Heureusement, elle était trop timide pour exprimer de vive voix cette opinion, que plus tard elle écrivit.
En i835,Beyle eut une déception. A la fin de 1832, Saint-Aulaire, ambassadeur à Rome, avait demandé pour lui la croix de la Légion d'honneur et, en 1833, on avait renouvelé cette demande, appuyée sur les états de service du soldat de l'Empire et du consul estimé. Or, la décoration lui fut accordée deux ans après, à titre d'homme de lettres, sur la proposition du ministre de l'instruction publique. Il en fut très mécontent. Sa besogne de consul, comme il dit, semblait ainsi mise au second plan. 11 était bien utile alors de souffrir de la sorte, puisqu'il suffisait d'écrire pour mériter cette distinction !
Sa maladie, gagnée à Trieste par^suite de la bora aggravée à Civita-Vecchia par Varia cattiva des Marais Pontins, le força à demander un congé et, le
23 mai 1835, il arrivait à Paris, où il demeura jusqu'au
24 juin 1839, reprenant ses chères habitudes, courant les salons, soupant au Café Anglais, poussant des excursions en Espagne, en Ecosse, en Irlande. Il eut continué cette vie s'il avait eu des rentes. Par malheur, son demi-traitement de consul était insuffisant, et il fut contraint de reprendre la route de Civita- Vecchia. La goutte, d'affreuses migraines, résultat du travail cérébral, qui tue plus sûrement que la débauche, l'y suivirent; il reprit toutefois son service, mais fut tôt obligé de l'abandonner à son chancelier Lysimaque Tavernier, pour aller à Genève consulter le docteur Prévost, qui lui prescrivit le repos, en lui ordonnant un régime sévère. Il avait raison, ce médecin, et il avait formulé de bons conseils pour un bourgeois. Stendhal rentra donc à Paris, ne suivit pas l'ordonnance et, le 22 mars 1842, fut frappé d'apoplexie, vers sept heures du soir, en se rendant au ministère des affaires étrangères. Transporté chez lui, rue Neuvedes-Capucins, il y mourut le lendemain. Son acte de décès a été publié par H. Cordier. -c Je lui avais toujours entendu souhaiter de finir sans s'en apercevoir,» écrivait Félix Faure à Bigilion, en une lettre dont nous avons retrouvé un fragment inédit, « il a été servi selon ses désirs ».
Suivant les indications de Beyle, Colomb lui fit élever au cimetière Montmartre un monument composé d'une pierre plate entourée d'une grille, au chevet de laquelle se dresse une autre pierre qui con-
tient une plaque de marbre blanc (i). Au dessus, une
v*TMM**
urne avec les initiales H. B. et, sur la plaque, cette inscription :