‹ Henry Beyle-StendhalChapitre 7 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ed. Rod, qu'attaqua J. de Mitty et que défendit Em. Faguet, caractérise ainsi Stendhal à la suite de son Etude^ et après avoir certainement lu ce qui a été écrit sur Beyle et par Beyle, comme nous l'avons fait nous-même, Rod compris :

« Avec sa sensibilité et son besoin d'émotions, il aurait pu être un don Juan, ce qui eût été sans doute sa carrière préférée ; avec sa sensibilité et son imagination, il aurait pu, peut-être, devenir un poète,' quoiqu'il n'eût pas Tinstinct naturel de la poésie ; en mettant encore enjeu, dans les proportions justes, son intelligence et sa volonté, il aurait pu, en tout cas, étrç un grand écrivain. Mais sa volonté, au lieu de venir seconder ses autres facultés, fut paralysée par son intelligence : il ne fut donc ni un don Juan, ni un poète, ni un grand écrivain. 11 ne fut qu'un homme souvent amoureux, très actif, toujours clairvoyant.

qui se connut, qui connut les autres, mais qui, dupe de la crainte d'être dupé, ne vécut pas comme il aurait voulu vivre, ne réussit jamais à trouver la formule de son génie, non plus que celle de son caractère. »

Ainsi, vous le voyez, même auprès des critiques informés et de bonne foi, Stendhal a toujours, vif et mort, ressemblé à son Julien auprès des séminaristes, ses confrères : il n'a pas plu, parce qu'il était trop différent, et, selon son expression, ^< différence engendre haine. » Or, si avec sa pénétration réelle, quoiqu'un peu lourde, Rod le voit exact par certains côtés, combien il le voit faux, à mon sens, par d'autres! Question de nuances délicates. Précisons, — ce sera notre conclusion, — ce que j'entends ici.

C'est une nature très riche que celle de Beyle, très riche et pourtant simple, je le maintiens, en dépit des apparentes complexités qui ont trompé la plupart de ceux qui écrivirent sur son compte. Bon, il a passé pour méchant, en se donnant beaucoup de peine pour atteindre à des airs de méchanceté ; modeste, on Ta cru orgueilleux et, bien pis encore, vaniteux ; timide et luttant contre ce nuisible défaut avec la rage de ne pas être, ainsi qu'il le voudrait, un caractère forward, on Ta estimé audacieux jusqu'à la folie. Ce fut un homme sans autre épithète que celle de sensible, non point dans le sens précieux et périmé du xviif siècle, mais dans l'acception courante du terme ; et cette sensibilité, dont il a cent fois parlé comme de la source de ses maux et aussi de ses jouissances, s'exacerba sous

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les coups ordinaires du sort et sous les mécomptes coutumiers de la vie. Son tort assurément fut d'exagérer la force de ces coups et la profondeur de ces mécomptes. Par ainsi il ne fut pas heureux; et, s'il resta original, ce fut aux dépens de sa quiétude. Il ne sut pas s'accommoderaux circonstances, commele sage, ou, si vous préférez, comme le résigné. Et cela ne fit point de tort à son génie, pour cette excellente raison que le génie domine tout, et que d'ailleurs il n'en avait point. « Pour être un génie, disait-il lui-même, il faut avoir trouvé des centaines de vérités importantes. >/

Or, il n'avait pas la prétention d'en avoir trouvé une seule, et nous sommes là encore de son avis, d'accord avec Sainte-Beuve , qui ne voulait pas qu'on proclamât homme de génie sur sa tombe celui qui n'a laissé que des livres décousus, ayant des parties très remarquables, mais sans ensemble.

Voilà ce qu'il nous dit : Eh! que dis-je autre chose?

En ces conditions, quant à l'influence qu'il a pu exercer, et que d'aucuns ont recherchée, je refais l'aveu que je Testime à très peu près nulle. Je puis avoir tort, et Ton paraît toujours un peu osé, et souvent un peu ridicule, en niant ce qui a paru évident à tous les critiques. Mais je ne puis m'empêcher de sourire en lisant, — car on Ta imprimé, — que Stendhal a créé en France le roman psychologique, et que P. Bourget et M. Prévost, par exemple, dérivent de lui avec toute une école. Le roman psychologique ! C'est

un bien gros mot, et capable de faire forte impression. Mais il a existé de tous les temps, et les siècles précédents Tont connu. En le noyant, à la vérité, dans un flot d'aventures, VAstrée de d'Urfé n'a-t-il pas cherché à nous décrire les états de Tâme galante et polie des courtisans des Valois? Z^» Grand Cyrus^ la Clélie de Mademoiselle de Scudéry n'ont-ils pas voulu nous peindre les états d'âme des habitués de la Chambre bleue d'Arthénice ? Et la Polexandre de Marin le Roy de Gomberville? Et VEndymion de Cxombauld? Et la Cassandre de la Calprenède ? Et le prestigieux Gil Bios de Lesage ? Et cette inoubliable Manon de Tabbé Prévost? Et est-ce donc autre chose qu'un merveilleux roman psychologique qne la Princesse de Clèves, où M"'* de La Fayette étudia son âme, et l'offrit palpitante à notre admiration? Finissons-en, s'il se peut, avec cette théorie toute faite ! Remettons Beyle en son lieu. Rien ne s'invente : tout se recommence. La littérature, comme le reste, est un perpétuel renouveau. Voyons les faits exactement, sans exagération et sans dithyrambe. Faisons de Stendhal, avec J. Lemaître, un très subtil psychologue, un romancier, si vous voulez, à peu près unique en son espèce ; mais, pour l'avoir étudié, ne le ridiculisons pas en le surfaisant ! Ce sera un hommage de plus à lui rendre. H. Beyle, je le répète, n'a rien d'un chef d'école. Isolé par ses habitudes d'esprit et son reploiement sur lui-même ; cherchant, comme but qu'il se fixe, à ne jamais parler comme auteur; enfant perdu de la critique; écrivant, ainsi

qu'il le dit, ce qu'il pense et non ce qu'on pense, et passant bien à côté du vulgaire; de la trempe des Rivarol, des Rulhière, des Chamfort; amateur d'art plus qu'artiste; impressionniste plus que dogmatique ; idéologue et curieux pour lui plus qu'initiateur ; cosmopolite plus que Français; en retard par certains côtés sur son siècle, plus que pionnier par certains autres du siècle futur, Stendhal, « ce déplacé, » comme l'appelle Em. Faguet, ne pouvait pas pénétrer dans la masse et former des disciples. 11 est beyliste, et il s'en vante, c'est-à-dire qu'il reste un analyste trop profond pour avoir agi ; qu'il ne connaît, de son aveu même, que très peu les hommes et bien l'homme, s'étant fort étudié soi-même ; et, ayant passé longtemps à contempler son ombilic, il n'a rien du pasteur des foules.

11 reste donc comme une figure bizarre, mais attachante, malgré certaines attitudes, voulues d'ailleurs, et qui l'ont fait trouver insupportable à beaucoup, comme un joli talent sans rien de génial, qui a plu à une élite raffinée qui le comprend en ses obscurités, l'approuve en ses paradoxes, l'excuse en ses travers, et prise haut ses très réelles qualités. Et il a eu toute la gloire à laquelle il avait droit : on s'occupe beaucoup de lui plusieurs années après sa mort, ainsi qu'il l'avait souhaité et prédit. Et ce névrosé, quoi qu'il pense, aux Champs Elyséens où son âme fine et fluide vit enfin en paix, s'il fait la balance des anathèmes plus nombreux mais partis de bas, « de la canaille humaine, » comme il disait, et des admirations plus rares mais de plus de

prix, venues « des happy few^ pour lesquels, seuls, toujours à son dire, il a écrit, » doit se croire heureux autant qu'au feu d'artifice de Frascati ou lors de son déjeuner champêtre de Claix.

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