‹ Henry Beyle-StendhalChapitre 6 sur 9 · VII · texte numérisé non relu

VII

« Comme mon maître Stendhal, je veux chaque jour écrire ici Thistoire de ma vie... Aurai-je le courage d'exécuter ce projet téméraire ?... Chi lo sa?... Je l'espère, car ce sera profondément intéressant... surtout pour moi » Ainsi débute dans Ohé ! les Psychologues ! de Gyp, le Journal d'un jeune Analyste.

Ecrire ainsi ses impressions jour par jour, nulla dies sine Une a, est-ce sage? Est-ce fou ? Sage, parce que cet examen laïque de conscience est chose précieuse. Fou, parce que Ton aboutit, en se relisant, à cet « à quoi bon ? » qui paralyse les analystes jeunes et vieux. Ce qui peut faire entreprendre et poursuivre cette tâche, c'est que Ton y trouve du charme et que «Ton se complaît, comme dit Eugénie de Guérin en son Journal, à revoir dans sa solitude le sentier de sa vie. » Qui n'a écrit peu ou prou ses impressions et, Tayant fait, qui ne peut dire, comme le héros de la Confession d*un Enfant du Siège de Michel Corday ? « Dans dix ans, certaines de ces pages me feront sourire ; j'en regretterai d'autres, mais alors je pensais ainsi. » Faites l'expérience, et je vous affirme que vous ne vous en repentirez point. Si je voulais prendre ici l'allure de l'érudition à bon compte, je noterais que Budé fut un des ancêtres de cette littérature décousue par ses Choses mises en bloc sans ordre, que l'on a publiées il y a quelques mois, et qui n'ont rien de livresque ; que Montaigne n'a guère fait autre chose en ses Essais; que Barbey d'Aurevilly coucha sur le papier ses impressions journalières ; et qu'A. Daudet prenait, pour lui seul, sur des Carnets, sans le moindre souci littéraire, des notations rapides. Rappellerai-je encore le Journal des Concourt, si rempli de piquantes anecdotes, de souvenirs inscrits au jour la journée, d'observations fouillées, d'appréciations documentées ? Tout cela ne ressemble en rien aux Mémoires^ ni

aux Confessions, ni aux Histoires de ma Vie, gros livres indigestes où l'auteur se drape et s'accommode pour la galerie des arrière-neveux. De ces gros livres, point n'en écrivit Beyle ; de ces notes, il en laissa beaucoup. Le/c^^/rn^Z, commencé en 1813, la Vie 'de Henri Brulard, composée à Civita-Vecchia, la Correspondance nous aideront à achever de mettre en pleine lumière cette figure d'écrivain de race, que beaucoup aiment avec une idolâtrie excessive, que beaucoup détestent avec une haine irraisonnée.

J'ai fait à ces trois ouvrages de nombreux emprunts que je me suis, si j'ose dire, assimilés jusqu'ici. Ils ont un sans-façon qui plaît d'abord et attire, mais il faut bien avouer qu'il y a de l'apprêté dans leur imprévu, du convenu dans leur libre manière, du prémédité dans leur primesaut. Il y a de l'esprit, mais d'un genre un peu spécial. Il est plus facile de dire ce que n'est pas Beyle en ces œuvres que de dire ce qu'il est. Les Lettres et Journaux n'ont point la grâce aisée de Voltaire, le tour piquant de Montesquieu, la verve savante de Courier. Stendhal rit, mais à sa mode.Sagaîté n'est pas franche ni communicative ; il montre trop les dents en riant seulement du bout des lèvres ; il est le Béranger égratigneur de cette chanson qui demande Tentrain bonhomme d'un Désaugiers. Et cela, Beyle le sentait. Quand il a voulu se peindre lui-même, sous le nom de Roizard, il reconnaît que « ses saillies étaient imprévues, mais que l'imprévu de ces saillies effrayait. » Je n'insisterai pas davantage, et je vais déga-

ger seulement, en quelques mots, ce qui se détache de réellement personnel, ce qu'il a appelé lui-même « le jus de la connaissance de Thomme. ^

H. Beyle était simple. Je sais bien que Ton va crier au paradoxe. Voyons cependant! Son bonheur, qui est son but et sa fin, est peu raffiné. Il se rappelle avec émotion un dimanche à Claix où, seul et sans gêne, il dîna avec d'excellents épinards au jus et du bon pain ; un feu d'artifice à Frascati avec une femme aimée pendue à son bras ; un jour de soleil, après pluie, où il ouvrit un cahier neuf qu'il allait couvrir de ses pensées. Trouvez-vous cela très complexe? S'il rêve, il songe à Chapelle, — le Chapelle du xvir siècle, le bon ivrogne, — aux vers faciles, à la vie aisée et sans contrainte, qui voyageait avec son ami Bachaumont ; s'il s'ennuie, s'il est amareggiato, il va se coucher pour éviter les sots et s'assurer que la journée de veulerie qu'il vient de subir est réellement terminée ; s'il désire, c'est le beau jardin de Buffon, fort et majestueux, où l'on travaillerait si bien et où l'on penserait si sainement ; s'il se plaint, c'est parce que sa névrose le plonge dans une inactivité apathique; s'il pleure, c'est d'être fier et méconnu. Quant à l'orgueil qu'on lui prête libéralement et que d'aucuns s'efforcent à prouver par des citations, je ne puis le concéder en ma simplesse. Dans son Journal^ dit J. Lemaître, on rencontre des traces d'orgueil : Beyle constate qu'il était bien habillé, beau, brillant, spirituel, qu'il déclamait bien, qu'il faisait des réflexions profondes,

etc Cela est vrai ; mais, dans ces notes prises au

jour le jour, qu'il n'avait pas Tintention de publier, dans cette sorte d'examen de conscience quotidien, ces phrases sont pardonnables; et ne le seraient-elles point, combien de traits pourrait-on relever oi^ Beyle se montre tel qu'il se voit et s'apprécie sévèrement? Les citations ne nous convainquent point en l'espèce, et l'on pourrait taxer d'orgueil, à ce compte, tout être qui, tenant une plume, est amené, à parler de lui. D'ailleurs J. Lemaître avoue « n'avoir jamais parfaitement compris cet homme singulier et avoir beaucoup de peine à se le définir. » Admettons donc dans les 480 pages an Journal de Stendhal quelques accès rares de vanité, et ne lui en faisons point un crime sans circonstances atténuantes.

La partie delà Correspondance qu'édita P. Mérimée ne nousfait pas changer d'opinion, nonplus que toutes les autres Lettres données en différents lieux, — telles celles au comte et à la comtesse Cini, publiées par la la Revue Blanche en iSgg. On l'y voit loyal, franc, d'un commerce très sûr. Il a de l'éloignement à se frotter avec les petites âmes, et voilà pourquoi il n'aime pas la province et Grenoble que, fort irrévérencieusement et aussi injustement, il nomme « le quartier général de la petitesse. »On le reconnaît brave et ennemi de cette loterie qu'est le duel, depuis qu'on a cessé de croire au jugement de Dieu qui égalisait les chances. Il cherche, pour se distraire des ennuis, le grand mal de la vie, selon sa parole, « à

chantonner entre ses dents quelque douce pensée, » ou, suivant son expression, « à emporter son homme par la blague. >> Il tend à un idéal un peu vague et très flou, qui n'aurait rien de la grosse joie des bourgeois et des épiciers, — oubliant qu'il le fut un jour, — et de leur bonheur facile. Lûtes-vous les Joueurs de boules de Saint-Mandé de cet étonnant notateur de gestes et de tics qu'est Maurice Beaubourg, un auteur gai, comme on dit? Si oui, vous v^ avez, ainsi que moi, admiré les vies de petits rentiers, de fonctionnaires retraités, de vieilles filles sentimentales au perroquet chéri, et qui se composent de menus événements, poussés parfois au tragique, de Tinfiniment petit de leurs ambitions, de leurs intrigues journalières, de leurs cancans quotidiens . Rien de cela ne pouvait plaire à Stendhal, et il cherchait le bonheur beaucoup plus loin et beaucoup plus haut. Il se montre, en outre, en ses Lettres^ modéré dans son dilettantisme, ennemi des gros mots, séduit par une page originale, et prêt à l'emprunter, avoue-t-il, comme Molière reprenant son bien sur Cyrano ; ne croyant pas à la gloire du présent et ne vaticinant qu'avec un haussement d'épaules lassé celle de l'avenir. Sa vie lui déplaît, le fonctionnarisme le navre. Il sent que quitter la situation qui lui assure le pain quotidien serait une folle imprudence, mais il souhaite un coup du sort, et mourrait de joie s'il était cassé. Trait de caractère fort marqué! Hésitation de la volonté qu'éclaire une haute intelligence! Plus sot, il démissionnerait; mais

tel, il analyse la position future et il attend, il attend sans savoir quoi ; il espère le cataclysme libérateur. 11 a de grands gestes éplorés vers le far niente intelligent, — il entend par là des rentes et le loisir de publier tous les ans un ou deux volumes, seul travail intéressant, seule œuvre qui ne lui paraisse pas ridicule. Et avec cette occupation et les rentes assurées, Paris, Paris et ses salons, son Café Anglais, son mépris des convenances, « une des plus tristes niaiseries que les sots aient inventée, » sa fenêtre ouverte sur la vie. Il paraît que, comme les Béotiens, il tendait ses filets trop haut.

Quant aux Lettres Intimes qu'a publiées, d'ailleurs incomplètement, C. Stryienski, elles sont adressées à sa sœur. Nous en avons donné, dans notre Étude biographique, trois inédites qui en indiquent bien la note émue, tendre et protectrice, et ce désir dont il parle, en d'autres endroits, de jouissances intimes et affectueuses, cette aspiration vers un cœur qui entende son cœur, et ce dépit de ne rencontrer, pour la serrer dans les siennes, que la main de bois dont parle Werther. J'ai utilisé les autres quand un trait pouvait en être détaché qui éclairât quelque côté du médaillon que j'ai voulu sculpter de Stendhal.

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