‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 12 sur 64 · I . — . — «■ — — DigilizuJ H^vjOOQIC · texte numérisé non relu

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bien , le premier étant un homme très-bien élevé, et l'affaire du second étant de s'accorder avec tout le monde. Le docteur Tusher et la dame de compagnie de milady, son épouse, "a voient un fils qui étoit à peu près de l'âge du petit Esmond : et il existoit entre les deux enfants l'amitié que la proximité et, passable ment de bienveillance et de bonhomie de part et d'autre sont toujours sures de faire naître. Tom Tusher fut envflyé, toutefois, de bonne heure à une école de Londres, où son père h conduisit muni d'un volume de sermons de la première année du règne de Jacques ; et Tom ne revint qu'une seule fois, une année après, à Gastlewood , pendant tout le cours de sa vie d'école et de collège. Il y avoit ainsi moins de danger gué Tom eût sa ioi pervertie par le directeur, qui le voyoit à peine, qu'il n'y en avoit pour Harry, qui étoit constamment en compagnie du vicaire ; mais tant que la religion de Harry serort celle de Sa Majesté, et de milord, et de milady, le docteur disoit grave- .ment qu'il ne lui àppartenoit pas de troubler ou d'inquiéter sa conscience; il étoit loin de dire que l'Église de Sa Majesté n' étoit pas une branche de l'Église catholique : sur quoi le P. Holt se mettoit à rire, selon son habitude, et à dire que la sainte Église dans le monde entier, et la noble armée des martyrs, étoient bien obligées au docteur.

Ce fut pendant que le docteur Tusher étoit allé à Salisbury, qu'il arriva une compagnie de dragons, avec des écharpes orange , qui logèrent à Gastlewood, et quelques-uns d'entre eux vinrent au château dont ils' prirent possession, ne pillant toutefois aue le poulailler et la cave à la bière, et insistant pour visiter la maison et examiner les papiers. La première chambre qu'ils demandèrent à voir fut celle du P. Holt, dont Harry Esmond apporta la clef; et ils ouvrirent les tiroirs et les armoires, et bouleversèrent les papiers et les hardes , mais sans trouver autre chose que ses livres et ses hardes, et, dans un coffre à part j ses habits de prêtre, dont les dragons s'amusèrent à la grande horreur de Harry Esmond. Et Harry, aux questions qui lui furent faites, répondit que le P. Holt étoit très-bon pour lui, que c'étoit un savant homme , qui ne lui confieroit vraisemblablement pas ses secrets, s'il en avoit. Harry avoit alors onze ans, et il avoit l'air aussi innocent que les garçons de cet âge.

La famille fut absente plus de six joaois, et, lorsqu'elle revint, elle étoit dans le plus profond abattement, car le roi Jacques avoit été banni, le prince d'Orange étoit sur le trône, et les plus cruelles persécutions menaçoient les catholiques, à ce que craignoit milady, qui ne çroyoit pas , disoit-elle , qu'il y eût un. mot de vérité dans les promesses de tolérance que faisoit ce monstre de Hollandois, m dans une seule parole que pronongoit ce misérable parjure. Milord et milady étoient comme prisonniers dans leur maison ; à ce que. milady donna à entendre au petit page, qui commençoit alors à être d'âge à comprendre ce

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se passoit autour de lui, et quelque chose aussi du caractère es gens avec lesquels il vivoit.

c.Nous sommes prisonniers, dit-elle, à tous égards ; sauf les chaînes, nous sommes prisonniers. Qu'ils viennent, qu'ils me plongent dans des cachots, ou qu'ils séparent ma tête de ce pauvre petit cou (et elle le prit dans ses longs doigts) ; le sang desEsmnnd coulera toujours pour leurs rois. Nous ne sommes point comme les Churchill, ces Judas qui baisent leur maître et le trahissent. Nous savons souffrir; nous savons même pardonner pour la cause royale (c'étoit sans aucun doute à cette fatale perte de la charge de groom du gobelet que faisoit allusion Sa Seigneurie , comme cela lui arrivoit une demi-douzaine de fois par jour). Que le tyran d'Orange apporte son chevalet et ses odieuses tortures hbllandoises : l'animal ! le misérable ! je crache sur lui et je le défie. C'est avec joie que je poserai cette tête sur le billot; c'est avec joie que j'accompagnerai milord à Téchafaud. Nous crierons Vive le roi Jacques l à . notre dernier soupir, et nous sourirons à la face du bourreau, »

Et elle raconta à son page une centaine de fois au moins les particularités de la dernière entrevue qu'elle avoit eue avec Sa Majesté.

c Je me jetai aux pieds de mon seigneur lige à Sàlisbury, ditelle, je vouai à sa cause moi , mon mari , ma maison. Peut-être se souvenoit-il du temps où Isabelle Esmond étoit jeune et belle ; peut-être se rappeloit-il le jour où ce n'étoit pas moi qui pliois le çenou : du moins, il me parla d'une voix qui, pour moi , fit revivre les jours qui sont passés. <r Ma foi ! dit Sa Majesté , vous c devriez aller trouver le prince d'Orange, si vous avez besoin de € quelcrue chose. — Non, Sire, répliquai-je, je ne voudrois pas c plier le genou devant un usurpateur ; l'Esmond qui a servi Votre Majesté ne sera jamais groom du posset d'un traître. a Le royal exilé sourit même au milieu de son infortune ; il daigna me relever avec des paroles de consolation. Le vicomte, mon époux, lui-même n'auroit pu être irrité de l'auguste baiser dont il m'honora. » \

Cette calamité publique eut pour effet de rendre milord et milady meilleurs amis qu'ils n'avoient. jamais été* depuis l'époque où il lui faisoit la cour: Milord vicomte avoit fait preuve de loyauté et d'énergie, À un moment où ces qualités êtoient rares dans le parti découragé du roi; et réloge qu'il en reçut ne l'éleva pas peu dans l'opinion de sa femme, et peut-être dans la sienne. Il s'éveilla de l'insouciance où il, somtneilloit ; il étoit toujours à cheval, allant se consultar avec celui-ci ou eelui-là dans l'intérêt du roi ; le page, comme de raison, étoit peu au courant de ses actions , mais remarquoit seulement le changement avantageux qui s'étoit opéré dans son humeur et dans ses habitudes.

Le P. Holt venoit sans cesse au château , mais n'officioit

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plus publiquement contme chapelain ; il ne faisoit qu'emporter et apporter. Des étrangers militaires et ecclésiastiques (Harry reconnoissoitces derniers, quoiqu'ils vinssent sous toutes sortes de déguisements) arrivoient et partoient continuellement. Milord faisoit de longues absences et de soudaines réapparitions ; il se servbit parfois pour sortir du moyen qu'avoit employé le P. Holt, quoique Harry ne pût dire combien de fois la petite fenêtre de la cnambre du chapelain avoit fait entrer ou sortir milord et ses amis. Il tint fermement la promesse qu'il avoit faite au Père de ne pas espionner ; et si à minuit il entendoit de sa petite chambre des bruits de personnes dans la pièce voisine, il se retournoit du côté du mur, et étouffoit sa curiosité sous son oreiller jusqu'à ce que le sommeil lui vînt. Naturellement il ne pouvoit s'empêcher de remarquer que les allées et venues du prêtre étoient incessantes, et de comprendre à -une foule d'indices que quelque affaire secrète l'occupoit^si activement ; ce que c'étoit peut assez bien se deviner par ce qui arriva bientôt a milord.

On n'avoit mis à Castlewood ni garnison ni 'sentinelle quand milord revint, mais il y avoit un poste dans le village ; et il y avoit toujours quelque soldat sur la pelouse,, ayant l'œil sur notre grande porte, et sur ceux qui sortoient et entroient. Lockwood disoit que la nuit, particulièrement, chaque personne qui entroit ou sortoit étoit surveillée par les sentinelles posées au dehors. Il étoit heureux que nous eussions une autre porte dont ces messieurs n'avoient point connoissance. Milord et le P. Holt dévoient constamment aller et venir la nuit : une ou deux fois Harry leur servit de messager et de discret petit aide de camp. Il se souvient qu'on le fit aller dans le village avec sa ligne, entrer dans certaines maisons , demander de l'eau à boire, et dire au maître du logis qu'il y auroit un marché aux chevaux à Newbury le jeudi suivant, et porter ensuite le même message à chacune des maisons qui se trouvoient sur sa liste.

Il ne savoit pas alors ce que signifioit ce message, ni ce qui se passoit, mais il sera aussi bien de l'expliquer ici pour plus de clarté. Le prince d'Orange étant allé en Irlande, où le roi étoit prêt à le combattre avec une grande armée, il fut décidé qu'un grand soulèvement du parti de Sa Majesté auroit lieu dans notre pays; et milord devoit commander les forces du comté. Dans les derniers temps il avoit pris en main les affaires beaucoup plus qu'auparavant, ayant toujours à son côté l'infatigable M. Holt, et milady vicomtesse le poussant avec force en avant ; et comme milord Sark étoit prisonnier à la Tour, et que sir Wilmot Crawley, de Queen's Crawley, avoit passé au prince d'Orange, milord devenoit, dans notre partie du comté, le personnage le plus considérable pour les affaires du roi.

Il fut convenu que les régiments des Ëcossois gris et des dragons en quartier à Newbury se déclareroient pour le roi, à un jour

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donné, et qu'alors es gentilshommes dévoués à la cause de Sa Majesté entreraient à Newbury avec leurs tenanciers et partisans ; qu'ils marcheroient sur les troupes hollandoises qui étoient à Reading , sous les ordres de Ginckel ; et ceux-ci étant culbutés ot leur indomptable petit prince en Irlande , on pensoit que notre parti pouvoit pousser jusqu'à Londres, et on prédisoit avec confiance la victoire du roi.

Tandis que ces grands intérêts se débattoient, milord perdoit jcs manières insouciantes et sembloit mieux portant ; milady Lie le grondoit plus ; M. Holt alloit et venoit , toujours affairé ; iX le petit Harry regrettoit de n'avoir pas quelques pouces de plus , afin de pouvoir tirer l'épée pour cette bonne cause.

Un jour, ce devoit être vers le mois de juillet 1690, milord, couvert d'un manteau de cheval sous lequel Harry vit briller une cujrasse , appela à lui le petit Harry , écarta les cheveux du front de l'enfant et le baisa , et le recommanda à Dieu , d'un ton affectueux qu'il n'avait pas encore eu. Le P. Holt le bénit aussi , et alors' ils prirent congé de milady vicomtesse , qui vint de son appartement , un mouchoir de poche sur ses yeux , et soutenue par sa dame d'honneur et par mistress Tusher.

<r Vous allez à à cheval ? dit-ehe. Oh ! que ne puis-je

y aller aussi I Mais , dans ma situation , l'exercice du cheval m'est défendu.

— Nous baisons la main de madame la marquise , dit M. Holt.

— Milord, Dieu vous assiste ! dit-elle en avançant et embrassant milord d'un air tout à fait grand. Monsieur Holt, je vous demande votre bénédiction, a Et elle s'açenouilla pour la recevoir, tandis que mistress Tusher redressoit la tête.

M. Holt donna aussi sa bénédiction au petit page , qùi descendit et tint les étriers de milord , lorsqu il monta à cheval ; il y avoit là , en outre , deux domestiques. Ils sortirent par la grande porte de Castlewood.

Comme ils passoient sur le pont , Harry put voir un officier en uniforme rouge s'avancer , la main à son chapeau , et parler à milord.

On s'arrêta , et on entama une conférence ou une discussion qui fut bientôt finie , milord mettant son cheval au petit galop , après avoir ôté son chapeau et fait un salut à l'officier , qui galopa avec lui , côte à côte , le soldat qui l'accompagnoit restant de quelques pas en arrière avec les deux domestiques de milord. Us traversèrent ainsi la pelouse (milord faisant signe de la main , à ce que crut Harry) , et ils disparurent derrière les ormes.

Ce soir-là , nous eûmes une grande panique , le gardeur de vaches arrivant , à l'heure de les traire , monté sur un de nos chevaux qu'il avoit trouvé paissant contre les murs extérieurs du parc.

Toute la soirée, l'humeur de milady vicomtesse fut trèscalme et très- adoucie. Elle ne trouva a redire à presque rien ;

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elle joua aux cartes pendant six heures ; le petit page Esmond alla se coucher. 11 pria pour milord et pour, la bonne cause, avant de fermer ?es yeux.

Il faisoit à peine jour, que, la sonnette du portier retentit, et le vieux Lockwood, s'éveillant, ouvrit à ùn des gens de milord, qui étoit parti avec lui le matin, et qui revenoit avec une triste nouvelle.

L'officier qui s'étoit avancé vers milord lui avoit dit , à ce qu'il paroît, que c' étoit son devoir d'informer Sa Seigneurie qu'elle n'étoit point en état d'arrestation , mais de surveillance , et de le requérir de ne point aller à cheval ce jour-là.

Milord répliqua que le cheval étoit bon pour sa santé; que, si le capitaine avoit envie de l'accompagner , il étoit le bienvenu ; et c'étoit alors qu'il avoit fait un salut , et qu'ils étoient partis ensemble au petit galop.

Lorsqu'il arriva à Wansey-Down , milord s'arrêta soudain , et toute sa troupe fit halte au carrefour.

<r Monsieur, dit-il à l'officier, nous sommes quatre contre deux ; voulez-vous avoir la bonté de prendre cette route , et de me laisser suivre la mienne ?

— Votre route est la mienne,, milord, dit l'officier.

— En ce cas . . . » répliqua milord ; mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car l'officier , prenant un pistolet , le tira sur Sa Seigneurie ; et au même moment , le P. Holt , prenant un pistolet aussi , brûla la cervelle à l'officier.

Ce fut fait et l'homme fut mort en moins de rien. L'ordonnance, regardant son officier, eut l'air tout effaré pour un instant , et chercha son salut dans la fuite.

« Feu ! feu ! » s'écria le P. Holt, en lui envoyant une autre balle.

Mais les deux domestiques étoient trop surpris pour se servir de leurs armes ; et milord leur ayant ordonné de ne point tirer , l'homme s'échappa.

c M. Holt, qui pensoit à tout, dit Biaise, descend de cheval, examine les poches de l'officier mort , y cherchant des papiers , nous donne à nous deux son argent , et dit : Le vin est tiré, monsieur le marquis (pourquoi dit-il marquis à M. le vicomte?); il faut le boire

c Le cheval du pauvre défunt étoit meilleur que celui quô je montois, continua Biaise; M. Holt me dit de le prendre; je donnai donc un coup de fouet à Whitefoot , et elle partit au trot pour la maison. Nous prîmes la direction de Newbury ; vers le milieu du jour , nous entendîmes des coups de feu. A deux hwires, un homme à cheval vint à nous , comme nous faisions boire nos bêtes à l'auberge , et il dit que tout étoit fini. Les Éeossois s'étaient déclarés une heure trop tôt ; le général Ginckel étoit tombé sur eux ; toute l'affaire étoit terminée, c Et nous avons c tué un officier de service et laissé échapper son ordonnance, » dit milord.

cr Biaise, * me dit M. Holt écrivant deux lignes sur ses tablettes, Tune pour milady , et l'autre pour vous , maître Harry , <r il c faut que vous retourniez à Castlewood et que vous remettiez « ceci. » Et me voilà. »

Et il remit à Harry les deux papiers. Celui-ci lut celui qui lui étoit adressé , et qui portoit seulement : « Brûlez les papiers qui sont dars le placard ; brûlez celui-ci. Vous ne savez rien de rien. » Harry, ayant lu ceci ^ monta en courant à la chambre de sa maîtresse , où la fille d'honneur dormoit-près de la porte, lui dit d'apporter une lumière et d'éveiller milady , aux mains de laquelle il remit le papier. Elle étoit prodigieuse à voir dans son costume de nuit , et Harry n'avoit jamais rien vu de semblable.

Aussitôt qu'elle eut le papier dans la main, Harry se rendit à la chambre du chapelain, ouvrit le placard secret au-dessus de la cheminée , brûla tous les papiers qui étoient dedans , et , ainsi qu'il avoit déjà vu faire au prêtre, prit un des sermons manuscrits de Sa Révérence , et le brûla à demi sur le brasier. Lorsque les papiers furent entièrement détruits , il faisoit grand jour. Harry retourna bien vite auprès de sa maîtresse. La femme de chambre l'introduisit de nouveau dans la chambre de Sa Seigneurie, qui lui dit (de derrière ses rideaux) de faire apprêter sa voiture, et qu'elle sortiroit bientôt.

Mais les mystères de la toilette de Sa Seigneurie furent aussi effroyablement longs ce jour-là que tout autre , et la voiture étoit prête depuis longtemps , que milady s'habilloit encore. Et juste au moment où la vicomtesse sortoit de sa chambre , dans l'intention départir, arrive le jeune Job Lockwood, accourant du village avec la nouvelle qu'un homme de loi, trois officiers et vingt ou vingt-quatre soldats étoient en marche vers \â maison. Job n'avait -eu que deux minutes d'avance sur eux, et il n'avoit pas achevé son nistoire, que déjà la troupe entroit à cheval dans la grande cour.

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