‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 11 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

, je le sais.

— J'irois au supplice pour tous , dit Harry.

— Je n'ai pas besoin ae votre tête, dit le Père en tapant tout doucement dessus ; tout ce que vous avez à faire est de tènii votre langue. Brûlons ces papiers et ne disons rien à personne Voulez-vous les lire? »

Henry Esmond rougit, et baissa la tête; le fait est qu'il avoit regardé, sans y penser, le papier qui étoit devant lui; et quoiqu'il l'eût vu, il n avoit pu en comprendre un mot, les lettres étant bien assez clairement écrites, mais sans aucun sens. Ils brûlèrent les papiers , tassant les cendres dans un brasier, de façon qu'il en resta à peine des traces.

Harry avoit été habitué à voir le P. Holt sous plus d'un costume ; car il n' étoit pas prudent pour les ecclésiastiques papistes , et c'eût été courir un danger inutile , de porter leur nanit de prêtre : il ne fut donc aucunement étonné de le voir en habit de cheval, avec de grandes bottes de cuir jaune et une plume à son chapeau , toute simple , mais comme la portoient les gentilshommes.

« Vous savez le secret du placard, dit-il en riant, et vous devez être préparé à d'autres mystères. »

Et il ouvrit, non un placard secret cette fois, mais seulement une garde-robe qu'il tenoit habituellement fermée , et d'où il tira deux ou trois habits et perruques de différentes couleurs , une couple d'épées de forme élégante (le P. Holt étoit très-fort à Tépée, et tous les jours, lorsqu'il étoit au château, son élève et lui faisoient des armes, ce qui avoit fait faire beaucoup de progrès à l'enfant) , un uniforme et un manteau militaires, et une blouse de fermier ; puis les mit dans le grand trou d'où il avoit pris les papiers au-dessus de la cheminée.

a: S ils ne découvrent point le placard, dit-il , ils ne les trouveront pas; s'ils les trouvent, tout ce qu'ils sauront, c'est que le P. Holt portoit plus d'un costume. Tous les jésuites le font. Vous savez quels trompeurs nous sommes, Harry? »

Harry fut alarmé de l'idée que son ami alloit le quitter, mais : « Non, dit le prêtre , je puis très-bien revenir dans quelques jours avec milord. On va nous tolérer ; on ne nous persécutera pas. Mais il peut leur prendre la fantaisie de faire une visite à Castlewood avant notre retour ; et comme les gens de mon habit sont suspects, ils pourroient avoir envie d'examiner mes papiers, qui ne regardent personne; pas eux, du moins. » Et, jusqu'à ce jour, si ces papiers, écrits en chiffres, étoient relatifs à la politique ou aux affaires de cette mystérieuse société dont le P. Holt étoit membre, son élève, Harry Esmond, n'en a jamais rien su.

Le reste de ses effets, sa petite garde-robe, etc., Holt les laissa sur ses planches et dans son armoire , prenant , non sans rire , et jetant dans le brasier, où il ne les brûla qu'à moitié, quelques traités de théologie qu'il avoit écrits contre les ecclésiastiques

anglois. c Et maintenant, dit-il, Harry , mon fils , vous pouvez attester , en toute sûreté de conscience , que vous m'avez vu brûler des sermons latins la dernière fois que j'étois ici avant ." de partir pour Londres. Il va faire jour, et il faut que je m'en aille avant que Lockwood se lève.

.— Est-ce que Lockwood ne va pas vous ouvrir ? monsieur? » démanda Esmond. Holt se prit a rire; jamais il n' étoit plus gai ou d'humeur plus aimable qu'au milieu de l'action ou du danger.

« Lockwood ne sait pas que je suis ici, entendez-vous bien? dit-il , et vous n'en sauriez rien non plus , petit misérable , si vous aviez mieux dormi. Vous devez oublier que je suis venu ; et maintenant, adieu. Fermez la porte et rentrez chez vous, et n'en sortez pas que.... Attendez; pourquoi ne sauriez-vous pas un secret de plus? je sais que vous ne me trahirez pas. »

La chambre du chapelain avoit deux fenêtres : l'une qui donnoit sur la cour, faisant face, au couchant, à la fontaine; l'autre, une lucarne avec de forts barreaux, et regardant la pelouse qui étoit devant le château. Cette lucarne étoit trop haute pour qu'on pût l'atteindre du plancher; mais en montant sur un buffet qui étoit au-dessous , le père Holt me montra comment , en pressant le bas de la lucarne, le châssis v tout entier, plomb, verre et étançons de fer, descendoit dans une cavité pratiquée audessous , d'où on pouvoit le tirer et le remettre en place du dehors , une vitre étant cassée à dessein pour laisser passer lj main qui devoit faire jouer le ressort de la machine.

« Quand je serai parti, dit le P. Holt, vous pourrez éloigne! le buffet, de façon que personne n'imagine qu'on a pu sortir par cette voie; fermez la porte à clef; placez la clef.... Où 1« placerons-nous bien?... Sous le Chrysostome qui est sur 1< rayon; et si quelqu'un la demande, répondez que je la tiens là et que je vous ai dit où la trouver , si vous aviez besoin d'aile dans ma chambre. Il est aisé de descendre du mur dans le fossé

c Ainsi donc, encore une fois, adieu, jusqu'à ce que je vou^ , revoie, mon cher fils. »

Et là-dessus, l'intrépide Père monta sur le buffet avec beaucou d'agilité, passa par la petite fenêtre et releva le châssis de l'autr côté, laissant tout juste à Harry Esmond, qui se dressoit su la pointe du pied , assez d'espace pour lui baiser la main avan • que la -fenêtre se refermât et que les barreaux s'enfonçassen aussi solides que jamais, en apparence, dans leur voûte d pierre. La fois suivante que le P. Holt revint à Castlewood c'étoit par la grande porte et à cheval ; et il ne fit jamais allusioi devant Harry à cette issue clandestine, excepté quand il eut besoin de faire venir du château un messager secret; et c'étoi sans doute dans ce but qu'il avoit enseigné à son jeune élèvr cette manière de sortir du manoir,

Esmond , tout jeune qu'il étoit , seroit plutôt mort que de

trahir son maître et ami; M. Holt le sav oit bien, car il avoit mis l'enfant plus d'une fois à l'épreuve , l'exposant à des tentar tions pour voir s'il y succomberoit et le confesseroit ensuite, ou s'il mentiroit, ce qu'il n'avoit jamais fait. Holt , toutefois', avoit eu soin d'enseigner à l'enfant que, si garder le silence n'est pas mentir, ce qui est incontestable, cependant le silence, après tout, , équivaut à*une négation; et qu'en conséquence, un non bien net, dans l'intérêt de la justice ou de votre ami , et en réponse à une question qui peut leur être préjudiciable , n'est pas criminel, mais, au contraire, digne de louange , et une manière aussi légitime qu'une autre d'éluder une demande injuste. <r Par exemple , ait-il , supposez qu'on demande à un digne bourgeois qui auroit vu Sa Majesté s'y cacher : <r Le roi Charles est-il « dans ce chêne ? x Son devoir n'eût pas été de dire oui , pour que les hommes de Gromwell s'emparent du roi et l'assassinent comme son père; mais, non, Sa Majesté étant incognito dans l f arbre, et par conséquent invisible à des yeux loyaux. x> L'enfant reçevoit avec ardeur et reconnoissance toutes les instructions de son précepteur en religion et en morale , aussi bien que dans les rudiments des langues et des sciences. Lors donc qu'en partant Holt dit à Harry de ne pas l'avoir vu , ce fut comme s'il n'étoit pas venu au château. Et c'est tout juste la réponse qu'il fit lorsqu'il lui arriva d'être questionné peu de jours après. Le prince d'Orange étoit alors à Salisbury, à ce qu'apprit le

{'eune Esmond èn voyant le docteur Tusher, revêtu de sa meileure soutane (quoique les chemins fussent bien boueux, et qu'il fût connu pour jie jamais porter sa soutane de soie à cheval), avec une grande cocarde orange à son chapeau à larges rebords, et Nahum, son clerc, décoré d'un ornement semblable. Le docteur alloit et venoit devant son presbytère quand Je petit Esmond le vit, et Harry lui entendit dire qu'il alloit rendre ses devoirs à Son Altesse le prince, lorsqu'il monta sur son bidet, et partit avec Nahum derrière lui. Les gens du village a voient aussi des cocardes orange, et la rieuse fille de son ami le forgeron en attacha une au vieux chapeau de Harry, qu'il arracha avëc indignation lorsqu'on lui dit de crier : « Vive le prince d'Orange et la religion protestante ! * mais on ne fit qu'en rire, car l'enfant étoit aime dans le village, où son état d'isolement excitoit la pitié générale, et où il trou voit un bon accueil et des visages amis dans beaucoup de maisons. Le P. Holt y avoit aussi bien des amis : car non-seulement il discutoit théologie avec le I forgeron sans jamais s'emporter et en riant même tout le temps, selon sa charmante habitude, mais il l'avoit guéri d'une fièvre intermittente avec du quinquina, et avoit toujours une parole obligeante pour Quiconque en demandoit une, en sorte qu'on disoit dans le village que c'étoit bien dommage qu'ils fussent tous deux papistes Le directeur et le vicaire de Gastlewood s'accordoient fort

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