‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 25 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Je suis en prison , et visité là , mais non consolé.

Ceux-là peuvent imaginer, qui ont vu la mort frapper avant le temps des personnes révérées et chéries , et qui savent combien toute consolation est inutile, cruelle fut l'angoisse de Henry Esmond, après avoir été acteur, a minuit, dans cette épouvantable scène de sang et d'homicide. Il n'auroit pu, il le sentoit, revoir en face sa chère maîtresse et lui raconter cette histoire. Il étoit reconnaissant que l'obligeant Atterbury eût consenti à lui por * ter cette triste nouvelle; mais, en dehors de sa douleur qu'il emporta en prison, il avoit dans le cœur quelque chose qui le ranimoit secrètement et le consoloit.

Un grand secret avoit été révélé à Esmond par son malheureux parent au lit de la mort. S'il le dévoiloit, comme il pouvoit le faire en honneur et équité, la découverte ne feroit que causer de plus grands chagrins à ceux qu'il aimoit le mieux au monde, et qui étoient assez tristes déjà. Devoit-il plonger dans la honte et la perplexité tous ces Stres auxquels il étoit attaché par tant de tendres liens d'affection et de gratitude? dégrader la veuve de son père? attaquer et souiller l'honneur de son père et de son parent? Et pourquoi? pour un vain titre à porter aux dépens d'un enfant innocent , du fils de sa- très-chère bienfaitrice? Il avoit débattu la chose dans sa conscience, tandis que le pauvre lord mourant faisoit sa confession. D'un côté étaient l'ambition, la tentation, la justice même; mais l'amour, la reconnaissance et la fidélité étoient de l'autre. Et quand la lutte eut cessé dans l'esprit de Henry, uh sentiment de bonheur vertueux l'illumina ; et ce fut avec des larmes de reconnaissance aux yeux qu'il rendît grâces à Dieu de la décision qu'il lui avoit été donné de prendre.

« Quand j'étois renié par mon ^propre sang, pensa-t-il, ces chers amis me reçurent et furent pleins de bonté pour moi. Quand j'étois moi-même un orphelin sans nom, et que j'avois

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besoin, d'un protecteur, j'en trouvai un dans cette bonne âme qui est allée rendre ses comptes, repentante du tort innocent qu'elle m'a fait. »

Et avec cette pensée consolante, il alla se consigner lui-même en prison , après avoir baisé les froides lèvres de son bienfaiteur.

Ce fut le troisième jour après qu'il étoit venu à la prison- de G-ate-house (où il ne soufîroit pas médiocrement de sa blessure, qui étoit cruellement enflammée et douloureuse) et avec ces pensées et ces résolutions dont il a été parlé, pour l'abattre et aussi pour le consoler, que le gardien de Henry Esmond vint lui dire qu'une dame demandoit à lui parler; et quoiqu'il ne pût voir sa figure, qui étoit enveloppée d'une coiffe noire, et qu'elle fût môme voilée de la tête aux pieds, dans cette femme en grand deuil Esmond reconnut aussitôt sa chère maîtresse.

Il se leva du lit où il étoit étendu , étant très-foible ; et allant vers elle , comme le gardien qui se retiroit fermoit la porte sur v lui et sur la visiteuse dans ce triste lieu, il avança la main gauche (car la droite étoit blessée et en écharpe), et il voulut prendre celle de sa bonne maîtresse , cette main qui lui avoit donné tant de témoignages d'amitié depuis tant d'années.

Mais lady Castlewood se recula, rejetant sa coiffe en arrière et s'appuyant contre la grande porte étançonnée que le geôlier venoit de refermer sur eux. Son visage étoit pâle comme la mort, à ce que vit Esmond; et ses yeux, ordinairement si doux et si tendres , se fixoient sur lui avec un regard si tragique de douleur et de ressentiment, que le jeune homme, qui n'étoit point habitué à la malveillance de cette personne , fut forcé de détourner d'elle ses regards.

« Et voilà, monsieur Esmond, dit-elle, voilà où je vousrevoisl et voilà à quoi vous m'avez réduite !

— Vous êtes venue me consoler dans mon malheur, madame, » dit-il, quoique, dans le fait, il sût à peine que lui dire, tant il étoit ému à son aspect.

Elle avança un peu , mais resta silencieuse et tremblante , le regardant de dessous ses vêtements noirs, avec ses petites mains blanches fortement serrées , des lèvres tremblantes et 'des yeux creux.

<r Non pour me faire des reproches, continua-t-il après une pause, mon chagrin est suffisant comme il est.

— Retirez votre main, ne me touchez pas, s'écria-t-elle. Voyez 1 il y a du sang dessus 1

— Je voudrois qu'ils l'eussent tout pris, dit JSsmond, si vous n'êtes plus bonne pour moi.

— Ou est mon mari? cria-t-elle Rendez-moi mon mari, Henry. Pourquoi êtes-vous resté là à le voir assassiner à minuit? Pourquoi le traître qui l'a fait s'est-il échappé? Vous, le champion de notre maison, qui offriez de mourir pour nous; vous qu'il aimoit, à qui il se noit, et à qui je l'avois donné en garde; vous

qui aviez juré dévouement et reconnaissance, et je vous croyois, oui, je vous croyois, pourquoi êtes-vous ici, et mon noble Francis parti? Pourquoi êtes-vous venu parmi nous? Vous n'y avez apporté que peines et regret , et repentir, amer, amer repentir, en retour de notre amour et de nos bontés. Vous ai-je jamais fait tort, Henry? Vous n'étiez qu'un enfant orphelin la première fois que je vous vis, la première fois qu'il vous vit, lui qui étoit si bon, et noble, et confiant. Il vouloit vous renvoyer; mais, comme une sotte femme , je le suppliai de vous permettre d€ rester. Et vous prétendiez nous aimer, et nous vous croyions, et vous avez fait le malheur de notre maison , et le cœur de "

mari s'est retiré de moi; et je l'ai perdu, grâce à vous, je l'ai perdu, l'époux de ma jeunesse, dis-je. Je le vénérois; vous savez que je le vénérois, et il étoit changé pour moi. Ce n'étoit plus mon Francis d'autrefois, mon cher, cher soldat. Il m'aimoit avant que je vous visse, et je l'aimois; ohT Dieu m'est témoin combien je" l'aimois ! Pourquoi ne vous a-t-il pas renvoyé loin de nous? ce fut à cause de sa bonté, qui ne pouvoit rien me refuser alors. Et tout jeune que vous étiez, oui, et foible et seul, c'étoit mal, je savois que c' étoit mal de vous garder. Je le lisois sur votre figure et dans vos yeux. Je voyois qu'ils noms présageoient malheur, et le malheur est arrivé, comme je le savois. Pourquoi ne mourûtes-vous pas quand vous eûtes la petite vérole, et que je vins moi-même vous veiller , et que vous ne me reconnûtes point dans votre délire, et que vous m'appeliez quoique je fusse à votre côté? Tout ce qui est advenu depuis i été le juste châtiment de mon coupable cœur, mon coupable cœur jaloux. Oh ! je suis punie, terriblement punie ! mon epous gît dans son sang , assassiné pour m'avoir défendue , mon non., mon généreux lord, et vous étiez là, et vous l'avez laissé mourir, Henry? »

Ces paroles prononcées, dans l'égarement de sa douleur, pai une personne qui étoit ordinairement si calme et ne parloit qu'avec un doux sourire et une voix caressante, frappèrent l'oreille d'Esmond; et l'on dit qu'il en répéta un grand nombre dans la fièvre qu'il eut à la suite de sa blessure , et peut-être de l'émotion que lui firent des reproches si violens et si peu mérités. I) semblent que ses sacrifices mêmes et son amour pour cette dame et pour sa famille dussent tourner à mal et devenir un grief : que sa présence parmi eux fût réellement une cause de chagrin., et la prolongation de sa vie un sujet de malheur et d amertume pour la leur. Tandis que lady Gastlewood parloit avec aigreur, rapidement, sans une larme , il n'ouvrit point la bouche pour réclamer: mais il s'assit sur le pied de son ht de prison, d autant plus peiné de penser que c'étoit cette main douce et chérie qui le poignardoit si cruellement, et sans force contre ce fatal assaut. Chaque mot qu'elle prononçoit frappoit toutes les cordes de sa mémoire, et l'ensemble de son enfance et de sa jeunesse

passoit devant ses yeux, tandis qpie cette dame, hier si tendre et si douce, ce bon ange qu'il avoit aimé et adoré, se tenoit devant lui, le poursuivant de ses paroles blessantes et de ses regards pleins d'animosité.

c Je voudrois être à la place de milord , murmura-t-il. Ce n'a pas été ma faute si je n'y suis pas, madame; mais la destinée est plus forte que nous tous, et elle a voulu ce cpn est arrivé. Il auroit mieux valu pour moi mourir quand j'avois la maladie.

— Oui, Henry, » dît-elle; et en parlant elle le regard oit d'un œil à la fois si tendre et si triste, que le jeune homme, levant les bras au ciel, retomba en arrière éperdu, cachant sa tête sous le couvre-pied de son lit. En se tournant, il frappa le mur de sa main blessée, et déplaça la ligature ; et il sentit son sang s'échapper de nouveau. Il s'est souvenu d'avoir éprouvé un plaisir secret de cet accident, et de s'être dit : t Si je mourois maintenant, qui est-*e qui me pleureroit? »

Cette hémorragie, ou le chagrin et le désespoir dans lequel étoit le malheureux jeune homme au moment de l'accident, durent amener une syncope ; car il ne conserva guère de tout cela aucun souvenir, si ce n'est de quelqu'un , sa maîtresse probablement, qui lui saisissoit la main, et puis d'un bourdonnement dans ses oreilles lorsqu'il s'éveilla, et de deux ou trois personnes de la prison autour de son lit , où il gisoit dans une mare de sang provenant de son bras. Sa plaie fut bandée de nouveau par le chirurgien de la prison qui s'étoit trouvé sur les lieux ; et la femme du directeur et sa domestique, deux bonnes âmes, restèrent auprès du malade. Esmond vit sa maîtresse encore dans la chambre lorsqu'il sortit de son évanouissement; mais elle s'en alla sans rien dire : cependant la femme du directeur lui dit qu'elle étoit restée assise chez elle pendant quelque temps, et qu'elle n'avoit quitté 'la prison que lorsqu'elle avbit appris qu'Esmond paroissoit devoir aller mieux.

Plusieurs jours après, lorque Esmond fut remis (funa fièvre qu'il eut, et qui le prit cette nuit-là assez fortement, la femme de Thonnête gardien apporta à son malade un mouchoir fraîchement lavé et repassé, et au coin duquel il reconnut le chiffre et la couronné de vicomtesse de milady. « Cette dame l'avoit attaché autour de son bras lorsqu'il s'étoit trouvé mal, et avant d' appeler du secours, dit la femme du gardien. Pauvre dame! elle étoit bien triste de la perte de son mari. Il a été enterré aujourd'hui, et beaucoup de carrosses de la noblesse ont suivi le convoi, ceux de milord Marlborough et de milord Sunderland, et maint officier des gardes, dans lesquels il seryoit du temps de l'ancien roi ; et milady a été, avec ses deux enfants , trouver le roi à Kensington , et a demandé justice contre milord Mohun 9 qui se cache, et contre milord comte de Warwick et Holland, qui est prêt à se livrer et à subir son jugement. »

Telles étoient, entremêlées de protestations de son honnêteté

et de celle de Molly sa servante (qui étoit incapable d'avoir volé à M. Esmond certain mauvais bouton de manche , en or t qu'on n'a voit point retrouvé après son évanouissement), les nouvelles que la femme du gardien apporta à son locataire. Il suivit en idée à son tombeau prémature ce brave cœur, ce tendre ami, ce galant homme , honnête de parole et généreux de pensée ( si foible de dessein, mais combien en est-il de plus forts que lui?), qui lui avoit donné pain et abri quand il n'en avoit pas; famille et affection quand il en étoit privé; et qui, s'il lui avoit caché un secret capital, avoit fait ce dont il s'étoit repenti avant de mourir, une faute sans doute, mais une faute suivie de remords, et dictée par une tentation presque irrésistible.

Esmond prit son mouchoir quand sa garde le quitta , et bien probablement le baisa, et regarda le futile ornement brodé au coin. « Il t'a coûté assez de chagrin, pensa-t-Ù, chère lady si aimante et si sensible. Te l'enlèverai-je, à toi et à tes enfants? Non, jamais 1 Garde-le, et porte-le, mon petit Frank, mon joli garçon. Si je ne parviens pas à me faire un nom, je puis bien mourir sans en avoir. Quelque jour, quand ma chère maîtresse lira dans mon cœur, je serai justifié; ou si ce n'est pas ici et à présent, eh bien, ce sera ailleurs, là où l'honneur ne nous suit pas, mais où l'amour règne éternel. »

Il est inutile ae narrer ici, puisque les rapports des hommes de loi les ont déjà relatés, les détails et l'issue du procès qui suivit le déplorable homicide de milord Gastlewood. Des deux lords engages dans cette triste affaire , le second , milord comte de Warwick et Holland , qui s'étoit battu avec le colonel Westbury et avoit été blessé par lui, fut acquitté par ses pairs devant qui il fut traduit (3ous la présidence du lord steward, lord Somers); et le principal, le lord Mohun, étant reconnu coupable de meurtre (à quoi, il est vrai , il avoit été forcé , et dont il se repentoit très-sincèrement), réclama le' bénéfice de clergie, et fut ainsi déchargé sans qu'il lui fût infligé aucune peine. La veuve du seigneur tué, à ce qu'on nous raconta en prison, montra une énergie extraordinaire ; et, quoiqu'elle eût dix ans à attendre avant que son fils fût d'âge à la venger, elle déclara qu'elle auroit vengeance du meurtrier de son mari : tant et si soudainement le chagrin , le ressentiment et le malheur paroissoient l'avoir changée 1 Mais la fortune, bonne ou mauvaise, à ce que je crois , ne change pas les hommes et les femmes, elle ne fait que développer leur caractère. Gomme il y a mille idées dans un homme qu'il ne connoît pas avant d'avoir pris une plume pour ' écrire, de même le cœur est un secret pour celui ou celle qui Ta dans sa poitrine. Qui de nous ne s'est surpris des tentations de vengeance, ou d'action, ou de colère, bien ou mal motivées, dont les germes étoient en lui à l'état latent et à son insu, jusqu'à ce que l'occasion les développât? A la mort de son époux, un changement sembla s'opérer dans toute la conduite et dans

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les idées de lady Castlewood ; mais de ceci nous parlerons en temps utile et bientôt.

Tandis que les lords étoient traduits devant leurs pairs , à Westminster, conformément à leurs privilèges, étant amenés de la Tour dans des barques et avec des cortèges d'apparat, et accompagnés de lieutenants et de hallebardiers, les autres personnes compromises dans cette malheureuse querelle furent jugées à Newgate, comme il étoit séant, et, étant tous déclarés coupables, réclamèrent également le bénéfice de clergie. La sentence^ dans ces cas, est, comme nous savons tous, que le coupable reste un an en prison, ou selon le plaisir du roi, et soit brûlé dans la main, ou simplement marqué d'un fer froid; ou bien cette partie de la peine est entièrement remise par la gracieuseté du souverain. C'est ainsi que Henry Esmond.se trouva criminel et prisonnier à l'âge de vingt-deux ans ; quant aux deux çolonels, ses camarades, us prirent la chose fort légèrement. Les duels étoient une partie de leurs occupations; et ils ne pouvoient, en honneur, refuser aucune invitation de cette sorte.

Mais le cas étoit différent avec M. Esmond. Sa vie étoit changée par le coup d*épée qui avoit détruit celle de son cher patron. Comme il étoit en prison, le vieux docteur Tusher tomba malade et mourut, et lady Castlewood nomma Thomas Tusher au bénéfice vacant, après avoir dit mille fois à Henry Esmond que ce seroit lui qui l'auroit; qu'ils ne se quitteroient jamais; qu'il élèveroit son fils ; qu'être un prêtre de campagne , comme le saint George Herbert ou le pieux docteur Ken , étoit le bonheur et le meilleur lot dans la vie; que, s'il y tenoit absolument (quoique, pour sa part, elle avouât être de l'opinion de la reine Bess 1 , qu un évêque ne devoit pas se marier, et à plus forte raison un prêtre), elle trouveroit une bonne femme pour Henry Esmond ; et cent jolies perspectives présentées, les soirs au coin du feu, dans d'affectueuses causeries, tandis que les enfants iouoient dans la salle. Tous ces plans étoient renversés aujourd'hui. Thomas Tusher écrivit à Esmond, pendant qu'il étoit en prison , pour annoncer que sa protectrice lui avoit conféré le bénéfice que son révérend père avoit. eu pendant nombre d'années ; qu'après les tragiques événements qui avoient eu lieu (desquels Tom parloit avec une horreur fort édifiante), elle ne pourroit jamais voir dans la chaire du vénérable Tusher, ou à la table du fils, l'homme qui étoit responsable de la mort du père; que Sa Seigneurie le charçeoit de dire qu'elle prioit pour le repentir et le bonheur mondain de son parent ; qu il étoit libre de disposer d'elle pour l'aider dans tout plan de vie qu'il se proposeroit; mais que, de ce côté de la tombe, elle ne le reverroit plus jamais. 'Et Tusher, pour sa part, ajoutait que Henry auroit ses prières comme un ami d'enumce, et lui recommandoit,

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