CHAPITRE IV
Récapitulations. t
Aux lueurs incertaines jetées sur son obscure histoire par le récit entrecoupé de son pauvre patron, en proie aux remords et se débattant dans les angoisses de l'heure suprême, M. Esmoud avoit pu voir une chose, c'est que sa mère étoit morte depuis longtemps ; et ainsi il n'étoit rien de relatif à elle ou à son "honneur, terni par l'abandon et l'outrage de son mari, qui pût influencer son fils dans aucune des déterminations qu'il pourroit prendre pour faire valoir ou négliger ses propres droits. Il ressortoit de l'aveu précipité de mon pauvre lord, qu'il n'avoit été informé des circonstances réelles de l'affaire que deux ans auparavant, lorsque M. Holt rétoit venu voir et vouloit le faire entrer dans une de ces nombreuses conspirations que les meneurs secrets du parti du roi Jacques dans ce pays tentoient toujours pour enlever la vie ou le pouvoir au prince d'Orange ; conspirations si semblables à l'assassinat, si lâches dans les moyens , si criminelles dans la fin, que notre nation a certainement bien fait d'abjurer toute allégeance et fidélité à la malheureuse famille qui ne pouvoit revendiquer son droit que par de telles perfidies, de si noires intrigues et de si bas agents. 11 y avort des desseins contre le roi Guillaume qui n'étoient pas plus honorables que les embûches des coupe-jarrets et des voleurs de grand chemin. Il est humiliant de penser qu'un grand prince, possesseur d'un grand et sacré droit, et l'appui d'une grande cause, se soit abaissé jusqu'à des projets d' assassinat et a des trahisons, comme on en a la preuve dans les pouvoirs et signatures donnés par l'infortuné roi Jacques à ses partisans dans ce pays. Ce qu'eux et lui appeloient faire la guerre, n'étoit, en vérité, qu'instiguer au meurtre. Le noble prince d'Orange passa magnanimement au travers de ce foible reseau de conspirations dans lequel ses ennemis essayoient de l'envelopper : il sembloit que leurs lâches poignards se brisoient sur le sein de son indomptable résolution. Après la mort du roi Jacques, la reine et ses gens, à SainVGermain , prêtres et femmes pour la plupart, continuèrent leurs intrigues en faveur du jeune prince , Jacques III, comme il étoit appelé en France et par son parti ici (ce prince, ou chevalier de Saint-George, étoit ne la même année que le jeune élève d'Esmond, Frank, le fils de milord vicomte) ; et les affaires du prince, étant dans les mains des prêtres et des femmes, furent conduites comme les prêtres et les femmes les
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1} conduisent , artiflcieusement, cruellement, foiblement, et à une 1 i issue infailliblement mauvaise. La morale de l'histoire des jésuites est, je pense, aussi salutaire qu'aucune qu'on ait jamais écrite : les plus artificieux, les plus sages, les plus laborieux et les plus adroits du monde à dresser un complot , il arrive im- '[ manquablement un jour où l'indignation publique soulevée renverse du pied leur fragile édifice , et met en fuite ses lâches ennemis. M. Swift a bien décrit cette passion pour l'intrigue , . cet amour du secret, de la médisance et du mensonge, qui est le r Je propre des gens foibles, parasites des foibles cours. C'est la na- '■ i € l j ture de ces gens de haïr et d'envier les forts, et de conspirer ! u d î leur ruine ; et la conspiration réussit fort bien , et tout présage la chute satisfaisante de la grande victime, jusqu'à ce quun jour Gulliver, se levant, fait tomber l'hostile petite vermine, et s'en va sans le moindre mal. Ah ! les soldats irlandois avoient bien le droit de dire après la Boyne : « Changeons de rois, et nous recommencerons le combat. » Vraiment, la partie n'étoit pas égale. C'étoit un homme foible mené par les prêtres, mené par les femmes, avec les chétifs alliés et les chétives armes que sa pauvre nature l'avoit poussé à choisir, luttant contre les plans, la tactique, la sagesse et le cœur d'un héros.
Dans une donc de ces nombreuses missions de lâches (car, comme je les vois aujourd'hui, je ne puis les appeler autrement), M. Holt étoit venu à Castlewood proposer à milord quelque pian infaillible pour perdre le prince d'Orange, dans lequel milord vicomte, tout royaliste qu'il étoit, avoit refusé avec indignation . d'entrer. Autant que M. Esmond put le recueillir de ses lèvres mourantes, Holt avoit apporté à milord un plan d'insurrection, et l'offre de renouveler, en sa personne, le titre de inarquùy que le roi Jacques avoit conféré au précédent vicomte; et, srjr ^on refus de se laisser corrompre, la menace avoit été faite p?r Holt de déposséder entièrement milord vicomte de sa terre, et de son titre de Castlewood. A l'appui de cette Alourdissante prétention, que le patron de Henry Esmond vc ci' élever pour la pren i^re , fois, Holt vint, armé de la déclar on de l'ancien 1* >rd mourant, après l'affaire de la Boyne, à Tri in, en Irlande, faite a la fois au prêtre irlandois et à un ecclésiastique françois de Tordre de j Holt, qui étoit avec Tannée âu roi Jacques. Holt montra, vrai s ou faux, le certificat de mari* g;, du feu vicomte Esmond avec ma mère, dans la ville de Bruxelles, i an 1677, quand le vicomte a^.ors Thomas Esmond, servoitdans l'armée angloise eu Flandre; il pouvoit prouver, disoit-il, çue cettp Gertrude, abandonnée depuis longtemps par son mari, étoit cû vie, et religieuse professe en 1685 , à Bruxelles , en laquelle anûcs Thomas Esmond épousa la fille de son oncle, Isabella, appelée maintenant vicomtesse douairière de Gastlewodù; et, le laissant douze heures ré- * fléchir à cette étourdissante nouvelle (ce furent les expressions da pauvre lord mourant), il disparut avec ses papiers de la ma-
ni ère mystérieuse dont il étoit entré. Esmond savoit bien cornnu -nt : par cette fenêtre à travers laquelle il avoit vu passer le Ptre; mais il n'étoit pas besoin de donner ces explications à mon pauvre lord , il falloit seulement recueillir de sa bouche expirante les paroles qu'il ne seroit bientôt plus en état de prononcer.
Avant que les douze heures fussent sonnées, Holt lui-même étoit prisonnier, impliqué dans la conspiration de sir John Fenwick, et enfermé à Hexton d'abord, d'où il fut transféré à la Tour; laissant le pauvre lord vicomte, qui ne savoit pas que l'autre fût arrêté, dans une continuelle appréhension de son retour, et prêt (ainsi que le déclara milord Castlewood, prenanl Dieu à témoin, et avec des larmes dans ses yeux mourants) à s< dessaisir de sa terre et de son titre en faveur du propriétaire légi* time, et à se retirer dans la maison de Walcote.avec sa famille « Et plût à Dieu que je l'eusse faitt disoit le pauvre lord ; je n< serois pas ici maintenant, blessé à mort, un malheureux homme perdu! »
Milord attendit de jour en jour, et, comme on le peut supposer, aucun messager ne vint; mais, au bout d'un mois, Hol trouvé moyen de lui envoyer de la Tour un message à cet effet qu'il devoit considérer comme non avenu tout ce qui avoit été di et que les choses resteroient comme elles étoient.
ff Ce fut une cruelle tentation , dit mon pauvre lord. Depv crue je suis parvenu à ce maudit titre de Castlewood, quuve n jamais porté bonheur, j'ai dépensé bien plus que le reve de cette terre, et de mon patrimoine aussi. Je fis le calcul toutes mes ressources jusqu'au dernier schelling, et je Nîtf£ j amais je ne pourrois vous rembourser, mon pauvre Har vous\dont j'avois eu la fortune depuis douze ans. D eût que mà femme et mes enfants sortissent de la maison désho rés et coinme des mendiants. Dieu sait que ç'a été pour mo pour les nriens un bien triste asile. Gomme un lâche, je me ■« tachai à ce répit que me donnoit Holt. Je cachai la vérité à chel et à votfs. Je tâchai de gagner de l'argent à Mohun, v fis que m'end'etter davantage; j'osois à peine te regarder en quand je te voyois. Voilà deux ans que cette épée est suspei sur ma tête. Je jure que je me sentis heureux quand la ." de Mohun m'entra dans le flanc. »
Après être resté dix mois à la Tour, Holt, contre crui on voit rien pu trouver . excepté qu'il étoit prêtre jésuite , c pour être dans les intt>êts du roi Jacques, fut mis à bord vaisseau par l'incorrigib'"* clémence du roi Guillaume , qi promit , toutefois , de le faire pendre , s'il remettoit jam pied sur le rivage anglois. Plus d'une fois, lorsqu'il étc prison lui-même, Esmond s'étoi: de^nd* où pouvoient êt papiers que le jésuite avoit montrés à son patron, et qui é d'un si grand intérêt pour lui-même. Hs n'avoient point été
vés sur la personne de M. Holt quand ce Père avoit été arrêté; car, s'il en eût été ainsi, les lords du conseil les auroient vus, et cette histoire de famille seroit depuis longtemps devenue publique. Au surplus , Esmond n'avoit pas souci de voir ces papiers. Sa résolution étant prise, sa pauvre mère morte, c[ue lui importoit qu'il existât des documents prouvant son droit à un titre qu'il étoit déterminé à ne point réclamer, et dont il avoit fait vœu de ne jamais dépouiller la famille qu'il aimoit le mieux
l'eût été des honneurs auxquels il avoit résolu de renoncer. Et puis, tant que ces titres ne se produisoient pas, le parent d'Esmond, le cher jeune Francis, étoit l'honorable et incontesté propriétaire des domaines et titre de Castlewood. La simple parole d'un jésuite ne pouvoit l'emporter sur la prise de possession de F-ank , et ainsi l'esprit d'Esmond étoit réellement à l'aise de penser que les papiers ne se retrouvoient pas, et qu'en leur, absence sa chère maîtresse et son ûls étoient les légitimes lady et >rd de Castlewood.
Fort peu de temps après son élargissement, M. Esmond se fit m devoir de se rendre à ce village d'Ealing où il avoit passé ses plus jeunes années dans ce pays, et de voir si ses anciens tuteurs étoient toujours vivants et habitoient encore cet en jroit. Mais le seul souvenir qu'il retrouva du vieux M. Pastoureau fut une pierre dans le cimetière, qui disoit qu'Athanase Pastoureau, natif i; ^Flandre, avoit été enterré là, à l'âge de quatre-vingtsept ans. La petite maison du vieillard , qu'Esmond se rappeloit parfaitement, et le jardin où dans son enfance il avoit passé tant d'heures à jouer et. à rêver, et où il avoit été mainte fois battu par sa mégère de mère adoptive, étoient occupés maintenant par une tout autre famille ; et ce fut avec difficulté qu'il apprit dans le village ce qu' étoient devenus la veuve et les enfants de Pastoureau. Le clerc de la paroisse se souvenoit d'elle; ce vieillard avoit à peine changé dans les quatorze années qui s'étoient passées depuis qu'Esmond ne l'avoit vu; vil paroît qu'elle s'étoit consolée assez vite de la mort de son vieux mari, qu elle menoit, en en prenant un nouveau plus jeune qu'elle, qui dépensoit son argent et la maltraitoit elle et ses enfants. La fille étoit morte un des garçons s'étoit engagé ; l'autre étoit en apprentissage. Le vieux M. Rogers, le clerc, ajoutoit avoir ouï dire que mistress Pastoureau étoit morte aussi. Il y avoit sept ans au'elle et son mari avoient quitté Ealing; et ainsi c'en étoit fait des espérances qu'avoit eues M. Esmond d'obtenir de cette famille des renseignements sur sa parenté. Il donna au vieux clerc une couronne pour ses nouvelles, souriant de penser au temps où ses
Setits camarades et lui s'enfuyoient du cimetière, ou se cachoient errière les tombes à l'approche de cette imposante autorité. Qui étoit sa mère? quel nom a voit-elle porté? quand étoit-elle morte? Esmond brûloit de trouver quelqu'un qui pût répondra
au monde? Peut-être
sacrifice qu'il ne
HENUY KsMOMD. — i