‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 30 sur 64 · Ç2 HENRY ESMOND · texte numérisé non relu

Ç2 HENRY ESMOND

à ces questions, et il songea même à les adresser à sa tante la vicomtesse, qui avoit innocemment pris le nom qui appartenoit de droit à la mère de Henry. Mais elle ne savoit rien ou ne vouloit rien savoir sur ce sujet, et vraiment M. Esmond ne pouvoit la presser beaucoup d'en parler. Le P. Holt étoit le seul nomme qui put l'éclairer, et Esmond sentit qu'il devoit attendre que uelque nouvelle chance ou quelque nouvelle intrigue le mît face face avec son vieil ami , ou ramenât cet inquiet et infatigafta esprit en Angleterre.

Sa nomination au grade d'enseigne et les préparatifs néces sàires pour la campagne firent bientôt diversion aux pensées du jeune gentilhomme. Sa nouvelle protectrice le traitoit avec beau coup de bienveillance et de libéralité; elle promit.de l'aider de son crédit, et aussi de sa bourse, à avoir promptement une compagnie; elle lui dit de se procurer un bel équipement, tant en nabits qu'en armes , et eÛe se plut à l'admirer quand il fit sa première apparition dans son uniforme rouge à galons , et à lui permettre de la baiser à l'occasion de cette intéressante investiture. « Le rouge, dit-elle en relevant sa vieille tête, a toujours été la couleur portée par les Esmond. * Aussi Sa Seigneurie la porta-t-elle très-fidèlement jusqu'à la fin sur ses propres joues. EUe vouloit qu'il fût vêtu, disoit-elle, comme il seyoït au fils de son père, et elle payatrès^volontiersson chapeau ne cinq livres, sa perruque noire a boucles, et ses belles cnemises de toile de Hollande, et ses épées, et ses pistolets montés en argent. Depuis le jour où il étoit né, le pauvre Harry n'avoit jamais eu si nonne mine ; sa généreuse mère adoptive lui remplit sa bourse de guinées, que le capitaine Steele et quelques esprits de choix aidèrent Harry à dépenser en partie dans un régal que Dick commanda (et même auroit payé, s'il n'avoit pas été sans argent quand le compte fut demandé , et l'hôte ne vouloit plus lui faire crédit) à la Jarretière, tout contre la porte du Palais, dans Pall-Mall.

La vieille vicomtesse , en vérité, si elle avoi,t fait tort jadis à Esmond, sembloit disposée à le dédommager par sa bonté pré ' sente; elle l'embrassa à profusion lorsqu'il partit, pleura abondamment, lui recommanda d'écrire par chaque courrier, et lui donna une inestimable relique, qu'elle le supplia de porter autour de son col, une médaille bénie par je ne sais quel pape, et portée par feu Sa Majesté sacrée le roi Jacques. Ainsi Esmond arriva à son régiment en meilleur équipage que la plupart des jeunes officiers. 11 étoit plus âgé aussi que la plupart de ceux qui étoient plus anciens que lui, et avoit un autre avantage qui n' appartenoit qu'à fort peu d'officiers à cette époque, dont beau* coup étoient tout au plus en état d'écrire leurs noms : il avoit lu beaucoup , tant chez lui qu'à l'Université ; il possédoit deux ou trois lançues, et avoit en outre cette éducation que ne donnent ni les livres ni les années , mais que quelques nommes re*

tirent des leçons silencieuses de l'adversité. C'est une grande maîtresse d'école, comme le savent bien des pauvres diables qui ont tendu la main à sa férule et ont pleurniché sur leur leçon devant sa chaire imposante.

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