PRÉFACE
nous fûmes à Londres ; mais après lui avoir rendu visite , ma pauvre mère dit qu'elle avoit perdu toute sa bonne mine, et m'avertit tle ne pas faire trop de fond sur les dons que la nature m'avoit accordés. Elle étoit devenue d'un embonpoint excessif, et je me souviens d'avoir entendu dire à la femme de mon frère , lady Castlewood : <r II n'est pas étonnant qu'elle soit devenue favorite du roi; il les aime vieilles et laides comme faisoit son père avant lui. » Sur quoi mon père répondit que toutes les femmes étoient les mêmes; qu'il n'y en avoit jamais eu d'aussi belle que celle-là, et que nous pouvions lui pardonner tout, excepté sa beauté. Et là-dessus, ma mère eut l'air vexé , et milord Castlewood se prit à rire; et moi, comme de raison, étant toute jeune, je ne compris point le sujet de leur conversation.
Après les événements racontés dans le troisième livre de ces Mémoires, mon père et ma mère partirent pour l'étranger, ayant été avertis par leurs amis de quitter le pays à cause des circonstances qui sont relatées aux deux tiers de ces Mémoires. Mais mon frère ayant appris que la future femme de Vévéque avoit quitté Castlewood et rejoint le prétendant à Paris, le poursuivit et l'auroit tué, tout prince qu'il étoit, s'il n'avoit pas trouvé moyen de s'évader. Lors de son expédition en Êcosse tout de suite après, Castlewood étoit dans une telle fureur contre lui, qu'il demanda à servir comme volontaire et à joindre en Écosse l'armée du duc d'Argyle, que le Prétendant n'eut pas le courage d'affronter, et * de là vient que milord se réconcilia tout à fait avec la famille régnante, dont il a même accepté des faveurs.
Mistress Tusher, à cette époque , étoit aussi irritée contre le Prétendant que pas un de ses parents , et elle avoit coutume de * se vanter, je l'ai entendu, d'avoir non-seulement ramené milord à l'Église d'Angleterre , mais encore d'avoir obtenu pour lui la pairie angloise, dont la branche cadette de notre famille est présentement en possession. Elle étoit grande amie de sir Robert Walpole, et n'auroit pas de repos que son mari ne couchât à Lambeth 1 , disoit mon père en riant. Mais l'évêque mourut subi-
1. Ne fût nommé archevêque de Canterbury. (Note du traducteur.)
PREFACE. Vil
tement d'apoplexie, et sa femme lui érigea un grand monument et le couple dort sous cette pierre , ayant pour ciel de lit des nuages et des anges de marbre, tandis que la première mistresa Tusher repose à soixante milles de là, à Castlewood. ' Mais le génie et l'éducation de mon père sont bien supérieurs à ce qu'on peut attendre en ce genre d'une femme , et ses aventures en Europe sont bien autrement piquantes que la vie qu'il mena dans ce pays-ci , et qui se passa paisiblement entre l'amour et le devoir. Je n'en dirai donc pas plus par forme d'introduction à ses Mémoires , et je n'empêcherai pas davantage mes enfants de lire une histoire qui est beaucoup plus intéressante que celle de leur affectionnée vieille mère,
Rachel Esmond Wàrrington.
Castlewood (Virginie), 3 novembre 1778.
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