‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 37 sur 64 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une vieille histoire au sujet d'un fou et d'une îemme.

Le goût du plaisir que pouvoit avoir Esmond (et il aimoit à desipere in Joco, ni plus ni moins que la plupart des jeunes gens de son âge), il pouvoit maintenant le satisfaire dans toute son étendue, et dans la meilleure compagnie qu'offroit la ville. Quand l'armée alla dans ses quartiers d r hiver, ceux des officiers qui avoient du crédit ou de l'argent obtinrent aisément un congé, et trouvèrent beaucoup plus agréable de passer leur temps dans Pall-Mall et Hyde-Park que de rester tout l'hiver derrière les fortifications des lugubres vieilles villes de Flandre, où étoient réunies les troupes angloises. Des yachts et des paquebots alloient et venoient chaque jour entre les ports hoîlanaois et fia» mands et Harwich ; les routes de là à Londres et les grandes auberçes étoient pleines de gens de guerre ; les tavernes et les ordinaires de la ville regorgeoient d'habits rouges ; et les levers de notre grand duc à Saint-James étoient aussi suivis qu'ils l'avoient été à Gand et à Bruxelles, où nous le traitions, et ou il nous . traitoit, avec la pompe et la cérémonie d'un souverain. Quoique Esmond eût été nommé à une lieutenance dans le régiment des fusiliers dont ce célèbre officier, le brigadier John Richmond Webb, étoit colonel, il n'avoit jamais rejoint ce régiment, ni été présenté à son excellent commandant, bien qu'ils eussent fait la même campagne ensemble, et pris part à la même bataille. Mais étant aide de camp du général Lumley, qui commandoit la division de cavalerie, et l'armée marchant à sa destination sur le Danube par différentes routes, Esmond n'avoit pas encore rencontré son chef et ses futurs camarades du fort, et ce fut à Londres, dans Golden-square, où logeoit le major général Webb, que le capitaine Esmond eut l'honneur de rendre pour la première fois ses devoirs à celui qui devoit être dans la suite son ami, son patron et son commandant.

Geux qui se souviennent de ce brillant et accompli gentilhomme doivent se rappeler la réputation qu'il avoit, et dont il n'étoit pas peu fier, je crois, d'être le dIus bel homme de l'année; un poète,

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qui écrivit une mauvaise pièce de vers trois ans plus tard, fait cette description de Webb :

t Au noble péril, Webb marche le premier; toutes ses troupes suivent son grand exemple ; en têto de la ligne , le général sV vance sévèrement , de l'air dont Mars court au combat : le ciel propice doit certainement préserver un héros beau-comme Pâris et brave comme Hector. »

M. Webb trouva ces vers tout aussi beaux que ceux de M. Addison sur la campagne de Blenheim, et, dans le fait, être Hector à la mode de Pàris étoit une partie de l'ambition de ce galant homme. Il eût été difficile de trouver un officier dans toute l'armée, ou parmi les brillants Courtisans et cavaliers delà maison du roi qui combattoient sous Vendôme et Villeroy dans l'armée opposée à la nôtre, qui fût soldat plus accompli et plus parfait gentilhomme, et plus brave ou de meilleure mine. Et, si M. Webb croyoit ce que le monde disoit de lui, et étoit profondément convaincu de son incontestable mérite, de sa beauté et de sa valeur, qui a le droit de lui en faire une querelle? Cette satisfaction de soi-même le tenait en bonne humeur, et ses amis et subordonnés en avoient le bénéfice.

11 étoit issu d'une fort ancienne famille du Wiltshire, qu'il mettoit au-dessus de toutes les familles du monde ; il pouvoit prouver une descendance en droite ligne du roi Edouard I eF , et son premier ancêtre, Roaldus de Richmond, combattit à côté de Guillaume le Conquérant dans la plaine de Hastings. « Nous étions gentilshommes , Esmond , disoit-il , quand les Churchill n'étoient que des postillons. a> C'étoit un homme très- grand, ayant en souliers six pieds trois pouces anglois (dans ses grandes bottes fortes , avec sa haute perruque blonde et son chapeau à plume, il ne devoit pas avoir moins de huit pieds). « Je suis plus grand que Churchill , disoit-il en se mirant dans la glace, et je suis mieux fait; et si les femmes ne veulent pas aimer un homme qui n'a pas de verrue sur le nez, ma foi, je n'y saurois que faire, et Churchill a l'avantage sur moi en cela. » Le fait est qVil se mesuroit toujours avec le duc, et qu'il demandoit toujours à ses amis de les mesurer. Et parlant, avec cette franchise qu'il avoit, le verre en main, les plaisants rioient et l'encourageoient; ses amis en étoient fâches pour lui; les intrigants et les flatteurs l'excitoient à ce jeu, et les rapporteurs alloient tout redire au quartier général, et augmenter la dissidence qui existait déjà entre le grand capitaine et un des plus habiles et des plus braves lieutenants qu'il eût jamais eus.

Son animosité contre le duc étoit si visible, qu'on s'en apercevoit dans la première demi-heure de conversation avec le général Webb; et sa femme , qui l'adoroit et le trou voit cent fois lus grand, plus beau et plus brave que la nature prodigue ne avoit fait, avoit pour le grand duc cette haine violente qu'il convient aux femmes fidèles de nourrir contre les ennemis de

leurs maris. Non pas que milord duc le fût encore; M. Webb avoit dit mille choses contre lui, que son supérieur avoit pardonnées^ et Sa Grâce , qui avoit des espions partout, avoit appris mille choses de plus que Webb n'en avoit jamais dit. Mais il ne coûtoit point à ce grand homme de pardonner; et il passoitavec M même facilité sur une injure ou sur un bienfait.

Si quelqu'un de mes enfants prenoit la peine de lire ces Mémoires de son ancêtre, je ne voudrois pas qu'il jugeât le grand duc 1 sur ce qu'un contemporain a écrit de lui. Nul homme n'a été si immensément loué et décrié que ce grand homme d'État et guerrier ; comme, il est vrai, nul homme ne méritoit mieux la plus grande louange et la plus forte censure. Si celui qui écrit ceci se joint à ce dernier parti, très- vraisemblablement une pique personnelle doit être la cause de sa mauvaise disposition.

Lorsqu'il se présenta au lever du commandant en chef , Sa Grâce n'eut pas le moindre souvenir de l'aide de camp du général Lumley, et quoiqu'il connût parfaitement bien la famille d'Esmond , ayant servi avec les deux lords (milord Francis et le vicomte, le père d'Esmond) en Flandre, et dans la garde du duc d'York, le duc de Marlborough, qui étoit bienveillant et serviable pour les représentants censés légitimes du vicomte Gastlewood , ne fit aucune attention au pauvre lieutenant qui portoit leur nom. Un mot obligeant, un seul regard d'approbation eût changé l'opinion d'Esmond sur ce grand homme, et, au lieu d'une satire que sa plume ne peut s'empêcher de faire, qui sait si l'humble historien n'auroit pas écrit un panégyrique? Nous n'avons qu'à changer de point de vue, et la plus grande action devient basse; comme, lorsqu'on retourne une longue-vue, un géant paroît un pygmée. Vous pouvez décrire ; mais qui peut dire si votre vue est claire ou non , ou si vos renseignements sont exacts? Si le grand personnage eût dit un mot aimable au petit (comme il seroit descendu de son carrosse doré pour donner la main à Lazare couvert de haillons et de plaies, s'il eût cru que Lazare pouvoit lui être de quelque utilité), nul doute qu'Esmond n'eût combattu pour lui de toutes ses forces avec la plume et l'épée ; mais monseigneur le lion n'avoit pas besoin de maître rat pour le moment; et Musculus s'en alla grignoter dans l'opposition.

Toujours est-il qu'un jeune gentilhomme qui, aux yeux de sa famille et à ses propres yeux sans doute, passoit pour un héros consommé, n'attira pas plus l'attention de ce grand héros du jour que le plus petit tambour de l'armée de Sa Grâce. La douairière de Ghelsea étoit furieuse de ce dédain pour sa famille, et elle eut une grande bataille avec lady Marlborough, comme lady

1. Ce passage des Mémoires d'Esmond est écrit sur un feuillet mséré dans le livre manuscrit et daté de 1744,- probablement après qu'il eut appris la mort de la duchesse.

Castlewood s'obstinoit à appeler la duchesse. Sa Grâce étoit à présent maîtresse de la garde robe de Sa Majesté, et un des plus grands personnages de ce royaume , comme son mari rétoit de toute l'Europe , et la bataille des deux dames eut lieu dans le salon de la reine.

La duchesse , en réponse à une vive réclamation de ma tante dit avec hauteur qu'elle avoit fait de son mieux pour la branch légitime des Esmond , et qu'on ne pouvoit pas espérer qu'elle s i chargeroit de pourvoir les petits bâtards de la famille.

« Bâtards I dit la vicomtesse en fureur ; il y a des bâtard^ parmi les Churchill , comme le sait Votre Grâce , et le duc de Berwick est asséz bien pourvu.

— Madame, dit la duchesse, vous savez à qui la faute s'il n'y a pas aussi de tels ducs dans la famille Esmond, et comment la petite intrigue de certaine dame a avorté, i

L'ami d'Esmond, Dick Steele, qui étoit de service auprès du prince, entendit la dispute des dames à la cour. « Et, ma foi, dit Dick, je crois, Harry, que ta parente a eu le dessous. »

Il ne put garder l'histoire pour lui ; elle avoit couru tous les cafés avant la nuit; elle fut imprimée dans une nouvelle à la main avant qu'il fût un mois, et <t la réponse de Sa Grâce la duchesse de M-rlb-r-gh à une dame papiste de la cour, jadis favorite du feu R— J-cq-s » fut imprimée dans une demi-douzaine d'endroits , avec une note portant que « cette duchesse, quand le chef de la famille de cette lady trouva dernièrement la mort dans un duel fatal, n'eut pas de repos qu'elle n'eût obtenu une pension pour l'héritier orphelin et la veuve , de la bonté de Sa Majesté. » La querelle n'avança pas beaucoup les affaires du pauvre Esmond , et même elle le rendit si honteux de lui-même, qu'il n'osa plus se remontrer aux levers du commandant en chef.

Dans le cours des dix-huit mois qui s'étoient passés depuis qu'Esmond n'avoit vu sa chère maîtresse, le bon père de celle-ci, le vieux doyen, quitta cette vie, ferme dans ses principes jusqu'à son dernier jour, et enjoignant à sa famille âe toujours se rappeler que le frère de la reine, le roi Jacques III, étoit le souverain légitime. Il fit une fin fort édifiante, à ce que dit sa fille à Esmona , et, ce qui la surprit fort, après sa mort (car il avoi toujours vécu fort pauvrement), milady trouva que son père n'a voit pas laissé moins de trois mille livres sterling après lui qu'il lui léguoit.

Avec cette petite fortune, lady Castlewood, quand arriva le tour de service de sa fille, fut en état de venir à Londres, où elle prit une petite maison élégante à Kensington, dans le voisinage de la cour, amenant ses enfants avec elle, et c'est là qu'Esmond trouva ses amis.

( Quant au jeune lord, sa carrière universitaire s'étoit terminée assez brusquement. L'honnête Tusher, son gouverneur, avoit trouvé mon jeune gentilhomme tout à fait intraitable. Milord lui'

rendoit la vie très-dure à force de tours , et, comme les enlants élevés au logis, se livroit à une foule d'extravagances, si bien que le docteur Bentley, le nouveau principal de la Trinité, crut devoir écrire à la vicomtesse Castlewood, mère de milord, pour la prier de retirer le jeune seigneur d'un collège où il refusoit d'apprendre, et où il ne faisoit que du mal par l'exemple de son insubordination. Dans le fait, je crois qu'il mit presque le feu à Nevil's-court, cette belle construction quadrangulaire que sir Christopher Wren avoit récemment faite dans notre collège. Il assomma l'homme d'un proctor* qui vouloit l'arrêter dans quelque fredaine nocturne; il donna un dîner le jour de naissance du prince de Galles, qui étoit à quinze jours du sien, et là, les vingt jeunes gens alors présents sortirent après boire, ayant porté la santé du roi Jacques, fenêtres ouvertes, et chanté des chansons de cavaliers , et crié : « Vive le roi 1 * dans la grande cour, si bien que le principal sortit de chez lui à minuit et dissipa le tumultueux rassemblement.

Cette escapade de milord couronna toutes les autres, et le Révérend Thomas Tusher, domestique chapelain de très-honorable lord vicomte Castlewood, voyant que ses prières et ses sermons n'étoient d'aucune utilité temporelle à Sa Seigneurie , résigna ses fonctions de gouverneur, et alla se marier à la veuve du brasseur de Southampton, et l'emmena, elle et son argent, à son presbytère de Castlewood.

Milady ne pouvoit en vouloir à son fils d'avoir bu à la santé du roi Jacques, étant elle-même une loyale tory, comme l'étoit toute la famille Castlewood , et elle donna son acquiescement avec un soupir, sachant peut-être que son refus ne serviroit de rien, au désir qu'avoit le jeune lord d'entrer au service. Elle auroit aimé qu'il fût dans le régiment de M. Esmond , espérant que Harry pourroit servir de tuteur et de conseiller à son volontaire cousin; mais mon jeune lord ne voulut entendre parler que des Gardes, et on lui eut une commission dans le régiment du duc d'Ormond; en sorte qu'Esmond trouva milord enseigne et lieutenant lorsqu'il revintd' Allemagne après la campagne de Blenheim.

L'effet produit par les deux enfants de lady Castlewood lorsqu'ils parurent en public fut extraordinaire, et il fut bientôt question d'eux dans toute la ville; on déclara n'avoir jamais vu un si beau couple; la santé de la jeune fille d'honneur fut portée à toutes les tables et dans toutes les tavernes, et quant à mon jeune lord, sa bonne mine fut pjus admirée encore que celle ' de sa sœur. Une centaine de chansons furent faites en leur honneur, et, comme c'étoit la mode du jour, mon jeune lord fut loué dans ces poésies anacréontiques aussi chaudement que Bathylle. Vous pouvez croire qu'il accepta fort complaisamment l'opinion de la ville sur son compte , et qu'il se rendit , avec cette fran-

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