‹ Henry Esmond mémoires d'un officier de MarlboroughChapitre 39 sur 64 · Henry V · texte numérisé non relu

Henry V

glots. MonBlandford auroit pu être comme lui ! » Et chacun vit, après cette marque de faveur de la duchesse , que l'avancement de mon jeune lord étoit assuré, et Ton s'empressa autour du fa«vori de la favorite, qui devint plus vain et plus léger , et de meilleure humeur que jamais.

Mme Béatrix, cependant, faisoit des conquêtes de son côté, et dans le nombre étoit un pauvre gentilhomme qui avoit eu le cœur percé par ses jeunes yeux deux années auparavant, et qui ne s' étoit jamais bien guéri de cette blessure; il savoit certainement combien étoit sans espoir toute passion qui s'adressoit là , et il avoit pris cet excellent, quoique honteux remedium amoris, une prompte retraite devant l'enchanteresse , et une longue absence loin d'elle; et n'ayant pas été dangereusement frappé cette première fois, Esmond se remit bientôt de son mal, et, s'il l'avoit toujours, il n'en savoit rien et le supportoit aisément. Mais lorsqu'il revint après Blenheim, la jeune personne de seize ans, qui lui avoit paru le plus bel objet que ses yeux eussent rencontré depuis deux années, étoit arrivée a une telle perfection de beauté, qu'aussitôt elle s'asservit le pauvre diable qui avoit déjà échappée à ses charmes. Alors il ne l'avoit vue que deux jours , et s'étoit enfui; maintenant il la voyoit continuellement, et, quand elle étoit à la cour, il ne la perdoit pas de vue. Quand elle sortoit, il suivoit à cheval le carrosse de sa mère ; quand elle paroissoit en public , il étoit près d'elle dans sa lcge , ou au parterre à la regarder; quand elle alloit à l'église, il étoit sûr d'y être, quoiqu'il ne pût écouter le sermon, et étoit prêt à la conduire à sa chaise si elle daignoit accepter ses services et le choisir dans une ving^ taine de jeunes gens qui étoient toujours autour d'elle. Lorsqu'elle partoit, accompagnant Sa Majesté à Hampton-court , Londres étoit plongé dans les ténèbres. Dieux I quelles nuits Esmond a passées, songeant à elle, rimant pour elle, causant d'elle I Son ami Dick Steele faisoit à cette époque la cour à la jeune dame, mistress Scurlock, qu'il épousa; elle avoit un logement dans Kensington-square , tout à côté de la maison qu' avoit là milady Castlewood. Dick et Harry , ayant les mêmes visées , se rencontroient constamment à Kensington. Ils étoient toujours à rôder autour, ou à s'en éloigner d'un air lugubre, ou à y courir précipitamment. Ils vidèrent des vingtaines de bouteilles aux Armes du Roi> chacun baillant de ses amours , et permettant à l'autre de parler à la condition qu'il écouteroit à son tour. U résulta de là une grande intimité entre eux, quoique, pour le reste de leurs amis , ils aient dû être insupportables. Les vers d'Es- mond à Gloriana au clavecin, au Bouquet de Gloriana, à Gforianaà la cour, parurent cette année-là dans l'Observateur. Ne les avez-vous jamais lus? Us furent trouvés jolis, et attribués par quelques personnes à M. Prior.

Cette passion n'échappa point, — comment l'eût-elle pu? — aux • yeux clairvoyants de la maîtresse d'Esmond. Il lui dit tout.* Que

ne fera point un homme dans la frénésie de l'amour? A quelle bassesse ne descendra-t-il pas? Quelles tortures ne fera-t-ilpas subir aux autres pour soulager son égoïste cœur d'une partie de sa peine ?JJour sur jour il venoit trouver sa chère maîtresse, et lui verser dans l'oreille ses folles espérances , ses supplications , ses rapsodies, ses ravissements. Elle écoutait, sounoit, consoloit avec une pitié et une douceur infatigables. Esmond étoit l'aîné de ses enfants, se plaisoit-elle à dire; et quant à sa bienveillance, qui avoit ou auroit jamais attendu autre chose d'elle, qui étoit un ange de bonté et de miséricorde? Après ce qui a été ait, il est presque inutile d'ajouter que les vœux du pauvre Esmond furent déçus. Que peut faire un lieutenant sans un nom et sans le sou, quand tout ce qu'il y a de plus considérable entre en lice ? Esmond ne songea pas même à demander la permission d'aspirer à un prix qu'il savoit si fort au-dessus de sa portée, et il consumoit sottement son existence dans de lâches soupirs et des désirs impuissants. Quelles nuits de rage, quels jours de tourments , d'élans de passion refoulés , de désolante jalousie, il peut se rappeler 1 Beatrix ne pensoit pas plus à lui qu'au laquais qui suivoit sa chaise. Ses plaintes ne la touchoient pas le moins du monde; ses transports la fatiguoient plutôt; elle ne se soucioit pas plus de ses vers que de ceux de Dan Chaucer, qui est mort depuis Dieu sait combien de centaines d'années ; elle ne le haïssoit point , elle le dédaignoit plutôt; et tout ce qu'elle pouvoit faire étoit de le tolérer.

Un jour, après avoir parlé à la mère de Béatrix, sa chère, tendre, constante maîtresse, pendant des heures, toute la journée, épanchant sa flamme et sa passion, son désespoir et sa rage, revenant sans cesse à son thème, parcourant la chambre, mettant en pièces les fleurs qui étaient sur 'la table , tordant et cassant en petits morceaux la cire de l'écritoire, et se livrant à toutes les extravagances de la passion ; ayant vu enfin sa maîtresse toute pâle et toute rendue de fatigue à force de compatir à sa peine et de soigner sa fièvre pour la centième fois, Esmond saisit son chapeau et prit congé. Lorsqu'il fut dans Kensington-square, il lui vint un remords de la fatigue douloureuse qu'il avoit fait subir à la plus chère, à la plus tendre amie qu'un homme ait jamais eue. Il rentra dans la maison dont le domestique n' avoit pas encore refermé la porte, remonta rapidement l'escalier, et trouva sa maîtresse où il l' avoit laissée dans l'embrasure do la fenêtre, regardant les champs du côté de Chelsea. Elle se mit à rire, tout en essuyant les larmes qui étaient dans ses doux yeux; il se jeta à ses genoux et s'y cacha le visage. Elle avoit à la main la tige d'un œillet, une des fleurs, qu'il avoit mises en pièces, c Ohl pardonnez-moi, pardonnez-moi, ma très* chère et ma toute bonne, dit-il, je suis dans l'enfer, et vous êtes l'ange qui m'apporte une goutte d'eau.

«— Je suis votre mère, vous êtes mon fils, et je vous aime

toujours, » dit-elle en croisant les mains sur lui ; et il partit reconforté et humilié de songer à cette merveilleuse constance d'affection et de sensibilité que cette chère dame lui avoit prodiguée sans relâche.

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