G HENRY ESMOND
Grâce le commandant en chef qu'il exposera son cas devant la Chambre des Communes, le pays et Sa Majesté la reine.
« Dans son empressement à rectifier cette fausse allégation de la Gazette, qui a voit été avancée par le secrétaire de Sa Grâce M. Cardonnel, M. Webb, ne pouvant parvenir jusqu'à Sa Grâce le commandant en chef, à cause des convives qui les séparoient, mit le papier contenant la fausse allégation sur son épee, de façon à ce qu'il arrivât plus facilement aux mains de Sa Grâce le duc de Marlborough, qui sûrement avoit le désir de faire justice à tous les officiers de son armée.
<r M. Webb connoît trop bien son devoir pour songer à faire preuve d'insubordination envers son officier supérieur , ou à faire usage de son épée en campagne contre personne autre que les ennemis de Sa Majesté. Il sollicite la permission de retourner en Angleterre aussitôt que le permettront les devoirs militaires, et d'emmener avec lui en Angleterre le capitaine Esmond. de son régiment, qui a été son aide de camp , et a été présent durant toute l'action, et qui a noté à sa montre l'heure à laquelle M. Cadogan arriva comme elle finissoit. »
Le commandant en chef ne put qu'accorder cette permission, et il ne put faire attention à la lettre de Webb , quoiqu'elle fût rédigée en termes des plus insultants. La moitié de l'armée croyoit que les villes de Gand et de Bruges avoient été livrées par suite d'une trahison que plusieurs de nos officiers connoissoient fort bien; que le commandant en chef n'auroit pas secouru Lille s'il avoit pu faire autrement ; qu'il ne se seroit pas battu cette année, si le prince de Savoie ne l'y avoit forcé. Une fois le combat commence, alors, pour sa propre réputation, milord Marlborough se bat toit aussi bien que personne au monde; et aucun appât sur terre ne pouvoit l'empêcher de vaincre l'ennemi'.
1. La haine de notre grand-père pour le duc de Marlborough se trahit tout entière dans son récit de ces campagnes. Il soutint toujours que le duc étoit le plus grand des traîtres et des soldats dont l'histoire eût jamais fait mention, et déclara qu'il reçut de toutes mains durant cette guerre. Miïord marquis ( car nous pouvons lui donner ce titre ici ,
Quoiqu'il n'en ait jamais pris (l'autre que celui de colonex Esmond) étoit ans l'habitude de raconter beaucoup d'anecdotes qu'il n'a pas mises dans ses Mémoires , et cju'il tenoit de son ami le jésuite , qui n'étoit pas toujours bien renseigné, et qui prétendoit que Marlborough vouloit se vendre pour deux millions d écus avant la campagne de Ramillies.
Et notre grand'mère nous racontoit dans notre enfance que , lors de la première présentation de mon grand-père à milord duc , le duc lui tourna le dos et dit à la duchesse , qui le conta à milady douairière à Chelsea . qui le conta plus tard au colonel Esmond : * Le bâtard de Tom Esmond a été à mon lever : il a l'air sournois de son coquin de père* » expression que mon grand-père ne pardonna jamais. U étoit aussi constant dans ses haines que dans ses attachements , et excessivement partial pour Webb, dont il prit le parti contre ce plus célèbre générai Nous avons aujourd'hui le portrait du général Webb À Castlewood. Wal
Mais le gant fut relevé par les subalternes, et la moitié de l'armée se seroit prise aux cheveux si la querelle n'eût été arrêtée. Le général Cadogan fit dire au général Webb qu'il étoit à ses ordres. G' étoit une de ces invitations que notre robuste vieux général n' étoit toujours que trop disposé à accepter, et ce fut à grand'peine que nous décidâmes le général à répondre qu'il n'avoit pas de querelle avec M. Gadogan, qui s'étoit conduit avec une galanterie parfaite, mais seulement avec ceux du quartier général qui n'avoient point dit la vérité sur lui. M. Cardonnel offrit réparation au général Webb ; M. Webb répondit qu'il avoit une canne au service de M. Gardonnel et que la seule satisfaction qu'il vouloit de lui en étoit une qu'il n'auroit probablement pas, a savoir, la vérité. Les officiers de l'état-major de Webb et ceux qui étoient de la suite immédiate du général étoient prêts à en venir aux coups ; et il en résulta la seule affaire dans laquelle M. Esmond ait jamais joué le principal Tôle, et ce fut par un désir vindicatif de laver une ancienne injure.
Milord Mohun, qui avoit une compagnie dans le régiment des Horse-G-uards de lord Macclesfield, fit la campagne suivante avec le duc. Il étoit, à cette époque, tout à fait bas dans l'opinion; il avoit eu un autre funeste duel en Espagne ; il s'étoit marié et avoit abandonné sa femme; c'étoit un joueur, un homme perdu, - un débauché. Il avoit joint l'armée juste avant Oudenarde; et, comme Esmond le craignoit, dès que Frank Castlewood apprit son arrivée, Frank se mit à le chercher pour le tuer. La blessure que milord reçut à Oudenaçde empêcha leur rencontre ; mais elle étoit presque guérie, et M. Esmond tremblait chaque jour que quelque hasard ne mît son jeune parent et cet assassin bien connu en présence. Ils se rencontrèrent à l'ordinaire du régiment de Handyside à Lille ; l'officier qui commaudoit ne connoissoit pas l'inimitié qui existoit entre ces deux seigneurs.
Esmond n' avoit pas vu l'odieuse belle figure de Mohun depuis neuf ans, depuis la funeste nuit qu'ils s' étoient trouvés clans Leicester-Field. Elle étoit dégradée par le crime et la passion maintenant ; il avoit cet air inquiet d'un homme qui a trois morts, et Dieu sait combien de hontes cachées et d'impuretés et de crimes, sur la conscience. D fît un profond et maussade salut et s'esquiva quand notre hôte nous présenta les uns aux autres à la ronde. Frank Castlewood ne l'avoit pas reconnu jusqu'alors, tant il étoit changé. Il reconnut bien le jeune garçon.
Ils étoient curieux tous les deux, surtout le jeune homme à <gpii le rouge monta au visage lorsqu'il entendit le nom haï de 1 autre, et qui dit dans son mauvais françois et sa brave voix d'enfant au'il lui tardoit depuis longtemps de rencontrer milord Mohun. L autre s'inclina seulement et s'éloigna.. Il faut lui rendre justice, il désiroit n'avoir point de querelle avec l'adolescent.
Esmond se mit entre eux à table. «Damnation! dit Trank,
pourquoi vous mettez-vous à la place d'un homme qui est d'un rang au-dessus du vôtre ? Mibrd Mohun doit marcher après moi. Je veux être assis à côté de milord Mohun. i
Esmond dit bas à lord Mohun que Frank avoit été blessé à la jambe à Oudenarde, et il le conjura d'être tranquille. L'autre le fut passablement en effet pour quelque temps , ne faisant point attention aux nombreux sarcasmes que lui lançoit le jeune Castlewood, jusqu'après plusieurs santés, que milord Mohun devint un peu gris.
« Voulez-vous sortir, milord? dit M. Esmond, le suppliant de quitter la table.
— Non, pardieu! dit milord Mohun. Je ne sortirois pour âme qui vive. » Il étoit tout à fait échauffé par le vin à ce moment.
La conversation retomba sur les affaires de la veille. Webb avoit offert un cartel au commandant en chef : Webb avoit été maltraité ; Webb étoit l'homme le plus brave, le plus beau, le plus vain de l'armée. Lord Mohun ne savoit pas qu'Esmond étoit aide de camp de Webb. Il se mit à tenir quelques propos contre le général, qui, de l'autre côté d'Esmond, furent contredits par le jeune Castlewood.
« Je n'en saurois supporter davantage, dit milord Mohun.
— Ni moi non plus, milord, dit M. Esmond en se levant. L'histoire que milord Mohun a racontée sur le général Webb est fausse, messieurs, fausse, je le répète. »
Et faisant un profond salut à lord Mohun, et, sans dire un seul mot de plus, ^Esmond quitta la table et sortit de la salle. Ces affaires étoient assez communes entre militaires à cette époque. Il y avoit un jardin derrière la maison, et toute la compagnie y passa sur-le-champ, et les deux gentilshommes avoient mis habit bas et croisé le fer deux minutes après que les paroles d'Esmond eurent été proférées. Si le capitaine Esmond eût rayé Mohun de la liste des vivants, comme cela se pouvoit, un misérable eût été puni et mis hors d'état de commettre d'autres infamies; mais qu'est-ce qu'un homme pour en punir un autre? Je déclare, sur mon honneur, que ma seule pensée fut d'empêcher lord Mohun de commettre quelque malheur avec Frank, et l'issue de cette rencontre fut qu'après une demi -douzaine de passes milord revint chez lui avec une blessure qui l'empêcha de lever son bras droit pour trois mois.
c 0 Harry ! pourquoi n'avoir pas tué le scélérat? demanda le jeune Castlewood. Je ne puis marcher sans béquille, mais j'aurois pu me battre à cheval, à l'épée et au pistolet. »
Mais Harry Esmond répondit : c II valoit mieux n'avoir la mort de personne sur la conscience, même celle de ce scélérat; » et cette affaire qui ne demanda pas trois minutes étant finie, les officiers retournèrent à table et milord Mohun à son quartier, où il fut pris d'une fièvre qui eût épargné des malheurs si elle eût été funeste. Et, bientôt après cette affaire, Harry Esmond et son
général quittèrent le camp pour Londres, où une certaine réputation avoit devancé le capitaine, car railady Castlewood de Chelsea le reçut comme s'il eût été un héros victorieux. Elle donna un grand dîner à M. Webb, où la chaise du général fut couronnée de lauriers ; et Sa Seigneurie porta la santé d'Esmond > dans un toast que mon bon général voulut bien appuyer du plus fort témoignage* et elle fit un rassemblement d'au moins quarante voitures pour acclamer notre général lorsqu'il sortit de la Chambre des Communes, le jour qu'il reçut les remercîments du parlement pour son action. La foule cria hourra et applaudit aussi bien que la bonne compagnie. C'étoit magnifique de le voir agiter son chapeau, et saluer et porter la main sur son ordre de Générosité. Il présenta M. Esmond à M. Saint-John et au trèshonorable Robert Harley, esquire, lorsqu'il sortit de la chambre marchant entre eux deux; et il voulut bien faire plusieurs remarques flatteuses sur la conduite de M. Esmond dans les trois dernières campagnes.
» M. Saint-John ( qui avoit la mine la plus séduisante que j'aie jamais vue, excepté toujours celle de mon incomparable jeune Frank Castlewood) dit qu'il avoit ouï parler de M. Esmond auparavant par le capitaine Steele et de l'assistance qu'il a^oit prêtée à M. Addison pour écrire son fameux poème de la Campagne, « C'est un aussi grand exploit que la victoire de Blenheim elle-même, » dit M. Harley, qui étoit connu comme juge et patron des lettres; et cela peut nien être, quoique pour ma part je pense qu'il y a vingt beaux vers, mais que tout le reste est un lieu commun, et que l'hymne de M. Addison vaut un millier de poèmes semblables.
Toute la ville fut indignée de la façon injuste dont milord duc avoit traité le général Webb, et applaudit aux remercîments que la Chambre des Communes vota au général pour sa victoire de Wynendael; il est certain que la prise de Lille fut la conséquence de cet heureUx fait d'armes, ainsi que l'humiliation du vieux roi de France, qui, dit-on, souffrit plus de la perte de cette grande viHe que d'aucune des précédentes victoires que nos- troupes avoient remportées sur lui. Et, je le pense, une bonne partie de la- joie que M. Webb eut de sa victoire vint de l'idée que Marlborough avoit été frustré d'un présent considérable que le roi de France lui avoit promis au cas que le siège fût levé. Le chiffre même de la somme d'argent qui lui avoit été offerte fut cité par les ennemis du duc, et l'honnête M. Webb pouffa de rire a l'idée de battre, non-seulement les François, mais Marlborough aussi, et d'intercepter un convoi de trois millions d'écus de France qui étoient en route pour les insatiables poches du généralissime. Quand la femme du général vint à la réception de la reine, toutes les dames tory l'entourèrent avec des félicitations et lui firent une suite plus grande que celle de la duchesse de Marlborough. Des festins furent donnés au
Hkhry Emiond. — u It J
général par tous les chefs du parti tory, qui l'exaltèrent comme l'égal du duc en habibté militaire, et peut-être firent du digne soldat leur instrument, tandis qu'il croyoit qu'ils ne faisoient que reconnoître son mérite. Gomme aide de camp et officier favori du général, M. Esmond eut sa part de la popularité de son chef et fut présenté à Sa Majesté, et promu au grade de lieutenant-colonel, à la requête de son chef reconnoissant.
On peut être sûr qu'il existoit une famille dans laquelle toute bonne fortune qui arrivoit à Esmond causoit un orgueil et un plaisir si sincères, oue, pour sa part, il étoit enchanté de pouvoir les rendre si heureux. A ces tendres amis , Blenheim et Oudenarde sembloient n'être que des incidents d'importance minime, et Wynendael la victoire capitale de la guerre. La maîtresse d'Esmond ne se lassoit point d'entendre des récits de cette bataille , et je pense que la femme du général Webb devint jalouse d'elle, car le général étoit toujours à Kensington à causer de ce délicieux sujet. Quant à son aide de camp, quoique assurément la vanité naturelle d'Esmond fût flattée de la petite part de réputation que sa bonne fortune lui avoit value, cependant cette réputation lui étoit surtout précieuse (il peut le dire à présent qu'il lui a depuis longtemps survécu), parce qu'elle plaisoit à sa maîtresse, et surtout parce que Béatrix en faisoit cas.
Quant à la vieille douairière de Chelsea, il n'y eut jamais dans toute l'Angleterre une vieille femme plus ravie ni plus gracieuse qu'elle. Esmond logeoit chez Sa Seigneurie , dont les domestiques, étoient habitués à le considérer comme leur maître. Elle l'engagea à donner des régals dont elle fit les frais, et elle étoit charmée quand les convives étoient emportés ivres dans leur3 voitures. Elle voulut à toute force qu'il fît faire son portrait, et, en conséquence, il fut peint par M. Jervaà dans son habit rouge, et souriant à une bombe qui éclatoit dans un coin du tableau. Elle protesta qu'à moins qu'il ne fît un grand mariage elle ne mourroit pas tranquille, et elle ne cessoit d'amener à Chelsea de jeunes personnes avec de jolies figures et de jolies fortunes pour que le colonel fît un choix. Il sourioit de penser combien les temps étoient changés pour lui, et combien il étoit loin de l'époque où, page tremblant, il se tenoit devant elle avec le bassin et l'aiguiere de Sa Seigneurie, ou blotti sur le marchepied de son carrosse. Le seul défaut qu'elle lui trouvât, c'est qu'il étoit modéré plus $u*un Esmond ne devoit être, et ne vouloit ni être emporté au lit par son valet, ni perdre son cœur pour aucune beauté, soit de Saint- James, soit oie Covent-Garden.
Que signifie la fidélité en amour, et d'où vient-elle? C'est un état d'esprit dans lequel nous tombons, et qui dépend plus du caractère de l'homme que de celui de la femme. Nous aimons à être amoureux, voilà la vérité. Si nous n'avions pas rencontré Jeanne, nous aurions rencontré Catherine, et nous f aurions adorée. Nous savons que nos maîtresses ne valent pas mieux que beaucoup
d'autres femmes, qu'elles ne sont ni plus jolies, ni plus sensées, ni plus spirituelles. Ce n'est pas pour ces raisons que nous aimons une femme, ni pour aucune qualité ou aucun charme particulier que je sache; nous pourrions aussi bien demander à une femme d'être la plus grande du monde, comme la géante du Shropshire *, que d'être un modèle sous tout autre rapport , avant que nous commencions à l'aimer. La maîtresse d'Esmond avoit mille défauts à côté de ses charmes ; il connoissoit parfaitement bien les uns et les autres : elle étoit impérieuse, elle avoit l'esprit léger, elle étoit volage, elle étoit fausse , elle n'avoit aucun sentiment de respect, elle étoit en tout, même en beauté, le contraire de sa mère, qui étoit la plus dévouée et la moins égoïste des femmes. Eh bienl du premier moment qu'il la vit sur les degrés de Walcote, Esmond sut qu'il aimoit Béatrix. Il pouvoit y avoir de meilleures ' femmes ; c'étoit celle-là qu'il vouloit. Il ne se soucioit d'aucune autre. Est-ce parce qu'elle étoit merveilleusement belle? Toute belle qu'elle étoit, il a ouï dire vingt fois dans leur compagnie que la mère de Béatrix avoit l'air aussi jeune, et qu'elle étoit la plus belle des deux. Pourquoi donc la voix de Béatrix vibroit-elle ainsi à son oreille? Elle étoit loin de chanter aussi bien que Niccolini ou que mistress Tofts; que dis-je? elle ne chantoit pas juste, et cependant il aimoit mieux l'entendre que sainte Cécile. Elle n'avoit pas un plus beau teint que mistress Steele (la femme de Dick, qu'il avoit obtenue, et qui menoit le pauvre Dick avec une baguette trempée dans du vinaigre), et cependant, la voiréblouissoit Esmond ; il fermoit les yeux , et penser à elle l'eblouissoit tout autant. Elle étoit vive et brillante dans la conversation , mais non si incomparablement spirituelle que sa mère, qui, lorsqu'elle étoit gaie, disoit les plus belles choses du monde; mais cependant, 1 écouter, être avec elle, étoit le plus grand plaisir d'Esmond. Les jours s'écouloient entre ces dames, il ne savoit pas comment. Il leur ouvroit son cœur comme il ne pouvoit jamais le faire dans aucune autre compagnie, où généralement il passoit pour triste , ou dédaigneux et taciturne. Cette société* étoit plus délicieuse pour lui que celle des plus beaux esprits. Que le ciel lui pardonne les mensonçes qu'il faisoit à la douairière de Chelséa pour avoir un prétexte d'aller à Kensington : les affaires qu'il prétendoit avoir dans les bureaux de la guerre, les rendez-vous avec son général, les réceptions à la cour et les levers d'homme d'État auxquels il n'alloitpas et qu'il décrivoit: gui portoit un nouvel habit le dimanche à Saint-James ou le jour de naissance de la reine ; combien de voitures remplissoient la rue au lever de M. Harley ; combien de boutailles il avoit eu
1 . Ce n'est point ainsi que la femme aime. Le colonel S. a avoué cette folie pour une vingtaine d'autres femmes. — R. . .
2. Et vraiment, la sienne étoit pour elles mille et mille fois plus charmante ; car ou trouver son égal?— R.
l'honneur de boire la veille avec M. Saint-John au Cacaotier ou à la Jarretière avec M. Walpole et NT. Steele.
Mis tress Béatrix Esmond a voit été une douzaine de fois sur le point de faire de grands mariages, à ce que disoit la chronique, de la cour : mais pour sa part, Esmond ne vouloit pas croire cequi se disoit contre elle; et il revint après trois ans d'absence, non; pas aussi éperdument amoureux peut-être qu'il Tavoit été, mais toujours n'ayant qu'elle en tête, toujours espérant, toujours à genoux devant elle, son cœur à la main. Nous étions en 1709. Elle avoit près de vingt-deux ans , trois ans de cour , et , ■ pas de mari.
<r Ce n'est pas faute dïêtre demandée, disoit lady Castlewood , lisant dans le cœur d'Esmond, comme elle le savoit faire , avec cette perspicacité que donne l'affection. Mais elle ne veut pas de parti mesquin, Harry; elle ne veut pas se marier comme je le souhaiterois; la personne que j'aimerois à appeler mon fils , et Henry Esmond sait qui c'est , est mieux servie par moi si je m'abstiens d'appuyer sa prétention. Béatrix est tellement volontaire, que ce que je la precserois de faire, elle ne manqueroit pas de s'y refuser. L'homme qui l'épousera ne sera point heureux avec elle, à moins que ce ne soit un grand personnage, qui puisse la mettre. dans une grande nosition. Béatrix tient plus à l'admiration qu'à l'amour; et ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est de commander. Pourquoi faut-il qu'une mère parle ainsi de son enfant? Vous êtes mon fils, Harry. Vous devez savoir la vérité sur votre sœur. Je pensois que vous pourriez vous guérir de votre passion, ajouta tendrement milaay. D'autres se guérissent de cette folie, vous savez. Mais vous voyez que vous êtes aussi engoué crue jamais. Quand nous lûmes votre nom dans la Gazette, je plaidai pour vous, mon pauvre garçon. Pauvre garçon, en effet! Vous commencez à devenir un homme mûr et grave , et je suis une vieille femme. Votre réputation lui plaît assez, et votre personne aussi. Elle dit que vous avez de l'esprit et du feu , et de bonnes manières, et que vous êtes plus naturel que les beaux messieurs de la cour. Mais ce n'est point assez. Elle veut un commandant en chef, et non un colonel. Si un duc demandoit sa main, elle quitteroit un comte à qui elle l'aurohV promise. Je vous l'ai déjà dit. Je ne sais pas comment ma pauvre fille est si mondaine.
— - Eh bien! dit Esmond, un homme ne peut faire plus que de se:donner corps et âme. C'est ainsi que je suis à elle. Le peu de réputation que j'ai acquis n'a eu de prix à mes yeux, je le jure, que parce que j'ai pensé que Béatrix en seroit bien aise. Que me fait d'être colonel ou général? Quelle importance auront dans guelaues vingtaines d'années d'ici nos futiles distinctions d'aujourd'hui? Jaurois voulu» avoir' un peu de renommée, pour qu'elle la portât comme une aigrette à son chapeau. Si j'avois u quelque chose de mieux-, je lui en aurois fait l'offrande. Si
mY ESMom
elle veut ma vie, je la lui donne. Si elle en épouse un autre, je dirai : « Que Dieu la bénisse f » Je ne fais point de phrases, non, ni de plaintes. Je pense que ma fidélité est folie, peut-être; niais c'est comme cela. Je n*y puis rien. Je L'aime, vous valez mille fois mieux : vous êtes la plus tendre, la plus belle, la plus chère des femmes. Certes , chère dame, je vois aussi bien que vous tous les défauts de Béatrix. Mais elle est toute ma destinée. Destinée supportable. Je ne mourrai pas de ne \ oint l'avoir. Je crois que je ne serois pas plus heureux 3i je l'obtenois. Que voulez-vous ? je l'aime.
— Je souhaiterois qu'elle voulût de vous, » dit la bonne maltresse de Harry, en lui donnant la main.
Il baisa cette charmante main (c'étoit la plus jolie petite main à fossettes du monde, et milady Gastlewood, quoique âgée maintenant de près de quarante ans, n'avoit pas l'air, a dix ans près, d'avoir cet âge). Il baisa et garda sa jolie main, tout eu causant avec elle.
« Pourquoi, dit-il, lui parlerois-je d'elle? Elle sait ce que je pourrois dire. De loin ou de près elle sait que je suis son esclave. Je me suis vendu pour rien, cela peut être. Eh bien! si c'est le prix que j'ai voulu de moi? Je ne veux rien, ou je veux tout.
— Vous êtes un tel trésor, voulut bien dire la maîtresse d'Esmond, que la femme qui a votre amour ne devroit point l'échanger contre un royaume , je pense. Je suis une campagnarde , et tout ce que je puis dire, c'est que ces ambitions de la ville me semblent bien mesquines. Le rang et le luxe de milady duchesse ne m'ont jamais imposé , et je n'ai jamais craint, ajouta-t-elle avec un rire sardonique, que son humeur. J'entends parler de dames de la . cour qui dépérissent parce que Sa Majesté est froide pour elles, et de grands seigneurs qui donneroient une de leurs jambes pour pouvoir porter la jarretière à l'autre. Cet esprit mondain, que je ne saurois comprendre, est inné chez Béatrix, qui, dès le premier jour où elle a été de service, a été 'd'un tact parfait. Nous sommes comme deux sœurs, et elle est l'aînée à certains égards. Elle prétend que je n'ai pas les goûts relevés. Je ris, et réponds qu'elle adore un carrosse à six chevaux. Mes raisonnements ne peuvent rien contre son ambition. C'est naturel chez elle comme cnez moi l'amour du repos et l'indifférence pour le rang et les richesses. Que sont-ils, Harry, et combien de temps durent-ils ? Notre patrie n'est point ici. » Elle sourioit en parlant, et avoit l'air d'un ange qui n'étoit sur la terre qu'en visite. «Notre patrie est où sont les justes , et où nos péchés et nos chagrins n'entrent pas. Mon père avoit coutume ae me gronder et de me dire que je me croyois trop sûre du ciel. Mais je ne puis changer ma nature, et je deviens plus obstinée à mesure que je vieillis ; et puisque j'aime tant mes enfants, sans doute notre père nous aime d'un amour mille et mille fois plus grand. Nous devons nous retrouver ensemble là-bas et être heureux. Oui, vous, et mes en-
fants et mon cher lord. Savez- vous, Harry, que, depuis sa mort, il m'a toujours semblé que son amour m'étoit revenu, et que nous n'étions plus séparés. Peut-être est-il ici, maintenant, Harry; je crois qu'il y est ; pardonné, j'en suis sûre; M. Atterbury lui-même lui a donné l'absolution, et il est mort en pardon* nant. Oh ! quel noble cœur il avoitl Comme U étoit généreux! Je n'avais que quinze ans, et j'étois une enfant lorsqu'il m'épousa. Comme il fut bon de s'abaisser jusqu'à moi! Il étoit toujours bon pour les pauvres et les humbles. » Elle s'arrêta; puis bientôt, avec une expression particulière, comme si ses yeux regordoient dans le ciel et y voy oient milord , elle sourit et partit d'un petit éclat de rire, c Je ris de vous voir, monsieur, dit-elle: quand vous venez , il semble que vous n'ayez jamais été absent. » On peut transcrire ses paroles et se les rappeler; mais comment rendre le doux son de sa voix, plus douce qu'aucune musique ?
Mon jeune lord ne revint pas à la fin de la campagne, et il écrivit que son service le retenoit à Bruxelles. Dans le fait, je crois qu il étoit occupé à mettre le siège devant certaine grande dame de la suite de Mme de Soissons, mère du prince de Savoie, qui venoit de mourir, laquelle dame, pareille aux forteresses flamandes, avoit été prise et reprise un grand nombre de fois dans le cours de la guerre, et occupée par les François, les Anglois et les Impériaux. Comme de raison, M. Esmond ne crut pas devoir éclairer lady Castlewood sur les faits et gestes du jeune garnement, et il n'avoit pas non plus soufflé mot de l'affaire avec lord Mohun, sachant l'horreur que le nom de cet homme inspiroit à sa maîtresse. Frank ne dépensoit pas beaucoup d'argent en plumes et en encre ; et, quand Harry revint avec son général, il n'avoit écrit que deux lignes à sa mère, pour dire que sa blessure à la jambe étoit presque guérie, qu'il célébreroit sa majorité l'année prochaine , que le susdit service le retiendroit à Bruxelles, et que le cousin Harry donneroit toutes ces nouvelles.
Mais de Bruxelles , sachant combien lady Castlewood aimoit toujours à avoir une lettre à l'occasion du fameux 29 de décembre, milord lui en écrivit une longue et bien remplie , et dans celle-ci il dut lui raconter l'affaire avec Mohun; car un jour qu'Esmond vint faire visite à sa maîtresse, au commencement de la nouvelle année , à son grand étonnement, elle et sa famille vinrent le baiser , et après elle la douairière de Chelsea aussi , qui arrivôit en chaise à porteurs de son village de Kensington » travers champs. Après cet honneur, dis-je , des deux dames de Castlewood, la douairière s'avança en grande pompe, avec sa haute et grandiose coiffure du temps du roi Jacques, qu'elle n'&" voit jamais abandonnée, et dit : « Cousin Henry, toute notre fa* mille s'est réunie, et nous vous remercions , cousin, pour votre noble conduite envers le chef de notre maison. » Et indiquant sa joue rougissante, elle fît comprendre à M. Esmond qu'il pouvoit
se donner la jouissance d'y cueillir un baiser. Lorsqu'il eut baisé une joue, elle lui présenta l'autre.
c Cou3in Harry, dirent en chœur les deux autres dames, nous vous remercions de votre noble conduite. »
Et alors Harry vit que l'histoire de l'affaire de Lille étoit venue aux oreilles de ses parents. Il fut aise de les entendre toutes le saluer membre de la famille.
Les tables de la salle à manger étoient préparées pour un grand festin, et les dames étoient en habits de gala; milady de Chelsea dans ses plus hauts atours ; milady vicomtesse ayant quitté le deuil, et jolie et paroissant heureuse à ravir; et la demoiselle d'honneur vêtue avec cette magnificence qui la caractérisoit , et portant sur son beau sein l'étoile de l'officier françois, que Frank avoit envoyée après Ramillies.
c Vous voyez, c'est jour de gala chez nous, dit-elle en abaissant ses yeux sur l'étoile avec complaisance, et nous avons mis nos ordres. Maman n'a-t-elle pas une mine charmante? C'est moi qui l'ai habillée 1 * Le fait est que la chère maîtresse d'Esmond , qui rougit lorsqu'il la regaraa , avec ses beaux cheveux blonds et sa toilette élégante à la mode , avoit la tournure et le teint d'une fille de vingt ans.
Sur la table étoit une belle épée, avec un fourreau de velours rouge, et une magnifique poignée d'argent ciselé, avec un nœud de soie bleue. « Qu'est-ce que cela? dit le capitaine; allons voir cette jolie arme. »
Mistress Béatrix s'avança vers la table, « A genoux, dit-elle , nous vous armons chevalier avec ceci ; ï et elle agita l'épée audessus de la tête d'Esmond; « milady douairière a donné l'épée: et je donne le nœud, et maman a cousu la frange.
— Mettez-lui l'épée, Béatrix, dit sa mère. Vous êtes notre chevalier, Harry, notre fidèle chevalier. Recevez les remercîments et les prières d'une mère pour avoir défendu son fils, mon cher ami. »
Elle n'en put dire davantage, et même la douairière fut affectée, car une couple de larmes rebelles laissèrent de tristes marques sur les vieilles roses ridées qu'Esmond avoit été autorisé à baiser.
t Nous avons eu une lettre du très-cher Frank, dit sa mère, il y a trois jours , tandis que vous étiez allé voir votre ami le capitaine Steele, à Hampton. Il nous a dit tout ce que vous aviez fait, et avec quelle noblesse vous vous étiez mis ertre lui et ce.... ce misérable.
— Et je vous adopte à dater de ce jour, dit la douairière; et je voudrois être plus riche, pour l'amour de vous, mon fils Esmond, » ajouta-t-elle avec un geste de la main.
Et comme Esmond avoit respectueusement mis un genou en terre devant Sa Seigneurie , elle leva les yeux vers le plafond (et le lustre doré avec ses douze chandelles de cire, car la société étoit nombreuse ) et invoqua la bénédiction de là-haut sur son nouveau fils adoptif.
KG
c Cher Frank, dit l'autre vicomtesse, comme il aime sa profession militaire! Il étudie avec ardeur les fortifications. Je voudrais qu'il fût ici. Nous célébrerons sa majorité à Castlewood, Tannée prochaine.
— Si la campagne nous le permet, dit M. Esmond.
— Je n'ai jamais peur, lorsqu'il est avec vous, s'écria la mère de l'enfant. Je suis sûre que mon Henry le défendra toujours.
— Mais on aura la paix avant l'année prochaine ; nous le savons pour sûr, s'écria la fille d'honneur. Lord Marlborough sera renvoyé , et cette horrible duchesse chassée de toutes ses places. Sa Majesté ne veut plus lui parler aujourd'hui. L'avez- vous vue à Bushy, Harry? Elle est furieuse, et elle arpente le parc comme une lionne, et arrache les yeux aux gens.
— Et la princesse Anne enverra chercher quelqu'un , dit milady de Chelsea, tirant sa médaille et la baisant.
— Avez-vous vu le roi à Oudeuarde, Harry? demanda sa maitresse, qui étoit ferme jacobite , et n'auroit pas plus songé à renier son roi que son Dieu.
— Je n'ai vu que le jeune Hanovrien , dit Harry, le chevalier de Saint-George.
— Le roi, monsieur, le roi ! * dirent les dames et miss Béatrix; et elle battit de ses jolies mains, et cria : « Vive le roi 1 *
En ce moment retentit comme la foudre un roulement de coups de marteaux à enfoncer les portes de la maison. Il étoit trois heures, et la compagnie arrivoit; et bientôt le domestique annonça le capitaine Steele et sa femme.
Le capitaine et mistress Steele, qui furent les premiers à arriver, étoient venus en voiture à Kensington de leur maison de
tel de Bloomsbury-square , » comme mistress Steele eut soin d'en informer les deux dames. Le fait est que Harry étoit arrivé aussi de Hampton le matin même, laissant le couple aux prises; car, de la chambre où il couchoit, dans des draps qui ai- étoient pas des plus propres, tenu éveillé par la compagnie qui se trou voit dans ces draps, et par la querelle qui avoit lieu dans la pièce voisine, il avoit pu entendre le soir et le matin le prêche au lit que mistress Steele étoit dans l'habitude de faire au pauvre Dick.
Le soir, cela avoit eu moins d'importance pour le coupable; Dick étoit gris, et, dans cet état, aucune criaillerie ne pouvoit influer sur sa bienveillance. M. Esmond l'entendit amadouant sa bien- aimée Prue de ce ton hébété que le punch et le claret produisent, et la suppliant de se rappeler qu'il y avoit dans /'oui' chamb' un off'cieraisdingué, qui pouvoit l'entendre. Elle n'en continua pas moins de le traiter d'infâme soûlard, et ne fut interrompue dans ses harangues que par les ronflements du capitaine.
Le matin , la malheureuse victime s'éveilla avec un mal de tête et des remords de conscience, et le dialogue du soir recommença, c Pourquoi nous amenez-vous des capitaines à diner
quand il n'y a pas im&guinée dans la maison? Comment puisje damier des .dîners quand vous me laissez sans un schelling? Comment puis-je.aller aXensington comme une souillon dans ma robe de satin jaune devant tout ce beau monde? Je n'ai rien jde convenable à mettre; je n'ai jamais rien, a
Et la dispute continua sur ce ton, M. Esmond interrompant l'entretien lorsqu'il menaça de devenir trop intime, en se mouchant aussi fort qu'il pouvoit, trompette au son de laquelle le calme revint. Mais DicÉ étoit charmant , si sa femme, étoit odieuse , et c'étoit pour faire plaisir >à M. Steele que les dames de Castlewood, qui étoient de fort grandes dames, mvitoient mistress Steele.
Outre le capitaine et sa femme , il y eut belle et nombreuse compagnie, milady de Ghelsea ayant envoyé ses laquais et sa livrée pour aider au modeste domestique de Kensington. Il y eut le lieutenant général Webb , l'aimable patron de Harry, dont la douairière s'empara, et qui étoit resplendissant de velours et de galons d'or; il y eut la nouvelle connoissance de Harry, le très- Honorable Saint-John, esquire, le parent du général, qui fut plus charmé de lady Castlewood encore que de sa fille; il y eut un des plus grands seigneurs du royaume, le duc écossois de Hamilton , qui venoit d'être fait duc de Brandon en Angleterre ; et deux autres nobles lords du parti tory, milord Ashburnham, et un autre que j'ai oublié; et, en fait de dames, Sa Grâce la duchesse d'Ormonde et ses filles, la lady Mary et la lady Betty, la première, comme mistress Béatrix, demoiselle d'honneur de la reine.
c Quelle réunion de tories 1 i> dit à l'oreille d'Esmond le capitaine Steele, comme nous étions assemblés dans le parloir avant Je dîner. Le fait est gu'à l'exception de Steele, toute la compagnie étoit de ce parti.
M. Saint-John fit ses compliments particuliers à mistress Steele, et l'enchanta tellement, qu'elle déclara qu'elle feroitjde :Steele un tory aussi.
c Ou voulez-vous faire de moi un whig? dit M. Saint-John. Je vous crois, .madame, .capable de convertir unhoxnme à n'importe quoi.
— Si monsieur Saint- John vient jamais à Bloomsbury-square, je lui apprendrai ce que je sais, dit mistress Steele en baissant ses beaux yeux. Connoissez-vous Bloomsbury-square?
— Connois-je le Mail? connois-je l'Opéra? connois-je la beauté ,à la mode? Eh! Bloomshury est tout ce qu'il y a de plus à la mode, dit M. Saint-John. C'est rus in urle. Vous avez des jardins sur toute la route jusqu'à Hampstead , et des palais tout autour de vous, Southampton hou3s et Montague house.
— Où vous allez vous battre en duel, infâmes que vous êtes, s'écria mistress Steele.
— Les dames en sont la cause ! dit son interlocuteur. Madame, Dick est-il une bonne lame? Que le Tatler est charmant l
nous avons tous reconnu votre portrait dans le quarante-neuvième numéro, et je me mourois d'envie de vous connoître depuis que je le lus. « Aspasie doit être reconnue pour la première c du bel ordre de l'amour. » N'est-ce pas ainsi qu'est le passage? c Dans cette dame accomplie, l'amour est le constant effet, quoic <rae ce ne soit jamais le dessein; cependant, quoique sa mine c invite bien plus qu'elle ne commande, la voir est un frein im- € médiat à une conduite déréglée , et l'aimer est une éducation « libérale. »
— Oh ! vraiment ! dit mistress Steele, qui n'avoit pas l'air de comprendre un mot de ce que disoit le gentilhomme.
— Comment ne pas être accompli sous une telle maîtresse? dit M. Saint-John, toujours galant et avec force saluts.
— Maîtresse ! Sur ma parole , monsieur ! s'écrie la dame, si c'est de moi que vous parlez , monsieur, sachez que je suis la femme du capitaine Steele.
— Assurément, nous le savons tous, 1 répond M. Saint-John, gardant fort bien son sérieux ; et M. Steele intervint, en disant : c Ce n'est point sur mistress Steele que j'ai écrit ce papier, quoique, en vérité , elle soit diçne de tous les compliments que je pourrois lui faire, mais sur Tady Elizabeth Hastings.
— J'ai toujours cru que ce papier étoit de M. Conçreve , s'écrie M. Saint-John, montrant a M. Steele qu'il en savoit plus long sur ce sujet qu'il n'avoit fait semblant, et quel étoit l'original que M. Bickerstaffe avoit dessiné.
— Tom Boxer le dit dans son Observateur. Mais les oracles de Tom font souvent des bévues, réplique Steele.
— M. Boxer et mon mari étoient amis jadis, et, quand le capitaine fut malade de la fièvre, il est impossible d'avoir été meilleur que M. Boxer, qui venoit lui tenir compagnie tous les jours, et même amena le docteur Arbuthnot qui le guérit, dit tout bas mistress Steele.
— Vraiment, madame ! comme cela est intéressant ! dit M. Saint-John.
— - Mais quand parut la dernière comédie du capitaine, M. Boxer n'y donna aucune attention (vous savez qu'il est l'homme de M. Congreve, et qu'il ne veut jamais dire un mot en faveur de l'autre théâtre), et cela a fâché mon mari. . — Oh ! M. Boxer est l'homme de M. Congreve ! dit M. Saint- John.
— M. Congreve a assez d'esprit par lui-même, s'écrie M. Steele. Personne ne m'a jamais entendu lui contester sa part, à lui ou à tout autre.
— J'entends dire que M. Addison est également fameux comme bel esprit et comme poëte, dit M. Saint-John. Est-il vrai qu'il ait mis la main à votre Tatler, monsieur Steele?
— Soit dans le sublime, soit dans le comique, nul ne sauroit approcher de lui, répond M. Steele.
— Foin de votre M. Addison , Dick ! s'écrie sa femme ; un monsieur qui aime tant à se donner des airs et qui porte la tête si haut maintenant I J'espère que milady est de môn sentiment j je ne puis souffrir ces blondins avec leurs cils blancs : parlezmoi d'un homme noir (tous les hommes noirs qui étoient a table applaudirent, et firent un salut à mistress Steele pour ce compliment). Quant à ce M. Addison, poursuivit-elle, il vient dîner, avec le capitaine de temps en temps , il ne me dit jamais une parole ; et puis ils montent , gris tous les deux , prendre une tasse de thé. Je me rappelle votre M. Addison quand il n'avoit pas d'autre habit que celui qu il avoit sur le dos, et qui avoit une pièce au coude encore.
— En vérité lune pièce au coude! Vous m'intéressez, dit M. Saint-John. Il est charmant d'entendre parler d'un homme de lettres par la charmante femme d'un autre.
— Ah! ]e pourrois vous en dire sur leur compte, continua la loquace dame. Qui pensez-vous que le capitaine ait ramassé maintenant ? Un petit bossu, un petit poucet qu'il appelle un poëte, un petit nabot de papiste.
— Chut! Il y en a deux dans sa chambre, dit tout bas son compagnon.
— Oh! je l'appelle papiste parce que son nom est Pope 1 , dit la dame. C'est seulement que j'aime à plaisanter. Et ce petit nain a écrit une pastorale, un poème où il n'est question que de bergers et de bergères, vous savez.
— Et le berger est fait comme sa houlette, » dit ma maîtresse, riant à son bout de table.
Sur quoi mistress Steele dit qu'elle ne savait pas, mais que le capitaine avoit ciiïiene a la maison ce drôle de petit être quand elle étoit au lit de son premier garçon, et que c'étoit une bénédiction qu'il ne fût pa3 venu plus tôt; et que Dick étoit comme un fou pour son génie, et qu'il étoit toujours comme un fou pour une bêtise ou pour une autre.
c Lequel des Tatlers préférez-vous, mistress Steele? demanda M. John.
— Je n'en ai jamais lu qu'un, et je trouve que c'est un tas de drogues, monsieur, dit la dame. Un tel fatras au sujet de Bickerstaffe, et Distaff, et Quaterstaff, c'est là tout! Voilà le capitaine qui continue de sabler le bourgogne; je sais qu'il ne s'arrêtera que lorsqu'il sera gris.... Capitaine Steele 1
— Je bois à vos beaux yeux, ma chère, » dit le capitaine, qui avoit l'air de trouver sa femme charmante et de prendre pour argent comptant tous les compliments satiriques qu'elle recevoit de M. Saint-John. ,
Pendant tout ce temps la fille d'honneur avoit essayé de faire causer M. Esmond , et sans doute elle le déclara un ennuyeux
f . Pope veut dire pape. (Note dv traducteur.)
personnage ; car, par.suke de quelque méprise» juste au; moment où, il allait se glisser sur le siège vide, al fut .placé .bien loin de la chaise de Béatrix, qui s'assit entre Sa Grâce et.nulord Ashburnham, et .haussasses adorables épaules - blanches, et jeta un regard a son cousin, comme pour aire : « PlaignezH»oi. .*VMilord duc et sa jeune voisine furent bientôt en conversation, tr&r animée et très-intime. Mistress Béatrix ne^pouvoit pas pins s'empêcher de faire usage de ses yeux, que le soleil ne ^peut s'empêcher de luire et de mettre en feu ceux sur lesquels il' luit. On a voit à peine achevé le premier service, que déjà le dîner sembloit bien long à Esmond ; la soupe ne faisoit que d'arriver, que déjà il croyoit avoir été des heures à table; et quant aux gelées, il crut qu'elles ne finiroient jamais,
Enfin les dames se levèrent, Béatrix lançant à son duc un regard de Parthe comme elle se retiroit; on apporta une autre bouteille et d autres verres, et des santés furent proposées. M. Saint-John demanda à Sa Grâce le duc de Hamilton , et à la compagnie, de boire à la santé de Sa Grâce le .duc de Brandon. Un autre lord porta la santé du général Webb : « Et puisse-t-il obtenir le commandement gue mérite le plus brave officier du monde! » M. Webb remercia la compagnie, complimenta son aide de camp, et combattit de nouveau son fameux combat.
« 11 est fatigant, dit tout bas en françois M. Saint-John, avec sa trompette ce Wynendael. ï
Le capitaine Steele, oui n'étoit pas de notre bord 1 , porta loyalement la santé du duc de Marlborough, le plus grand général du sitcle.
c Je bois au plus erand général de tout mon cœur, dit M. Webb; il n'y a pas a lui contester ce titre. C'est «au .général que je bois, et non pas au duc, monsieur Steele. »
Et le vigoureux vieillard vida son verre; à quoi Dick répondit en se versant et en buvant deux rasades, xune^pour. le général et l'autre pour le duc.
Et alors Sa Grâce de Hamilton , 3e levant avec des yeux: étincelants (nous avions tous bu passablement), proposa la santé de la charmante, de l'incomparable mistress Béatrix Esmond ; jious la bûmes tous avec acclamations, et milordAshburnham surtout, avec un cri d'enthousiasme.
« Quel dommage qu'il existe une duchesse de Hamilton ! » dit tout bas Saint-John, qui avoit bu plus de vin et cependant étoit plus de sang-froid que la plupart des autres ; et nous entrâmes au salon, où les dames prenoient leur thé.; Quant au pauvre Disk, nous fûmes obligés de le laisser seul à table, oû il débitoit avec force hoquets les vers de la Campagne, où le plus grand des poètes avoit célébré le plus grand des généraux , et Harrv Esmond, une demi-heure après, le trouva dans un état d'ivresse plus avancé, et pleurant sur la trahison de Tom Boxer.
Le salon fut tout sombre pour le pauvre Harry. en dépit de sa
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grande illumination. Béatrix lui parla à peine. Quand milord fat parti, elle se rabattit sur le second rang, et dirigea sur* mon jeune lord Ashburnham tout le feu de ses yeux et toutes les séductions de son esprit. La plus grande partie de la compagnie se mit à jouer aux cartes, et M. Saint-John, après avoir bâillé au nez de mistress Steele, qu'il ne se soucioit plus de taquiner, et après avoir entretenu avec tout le brillant et tout l'entrain qui le caractérisoient lady Castlewood, qu'il proclamoit belle d'un genre de beauté bien supérieure à celle de 3a fille, prit bientôt congé et se retira. Le reste de la compagnie le suivit promptement, milord Ashburnham le dernier, jetant des regards de feu sur la souriante jeune tentatrice, qui avoit fait tomber dans ses fers d'autres cœurs que le sien.
% Sans doute comme étant d*la famille, M.Esmond crut devoir être le dernier à se retirer; il resta après que les carrosses furent partis , après que la chaise et les flambeaux de sa tante la douairière se furent mis en marche dans les ténèbres vers Chelsea, et que se furent couchés les gens de la ville qui a voient été attirés dans le square par la curiosité de contempler cet assemblage inusité de chaises et de voitures, de laquais et de porteurs de torches. Le misérable attendit encore quelques minutes pour voir si mademoiselle daigneroit au départ lui accorder un sourire ou un mot de consolation. Mais son enthousiasme du matin étoit tout à fait éteint, ou il lui convenoit d'être d'humeur différente. Elle se mit à plaisanter sur la mauvaise tournure de lady Betty, et contrent les manières vulgaires de mistress Steele ; puis elle porta sa petite main à sa bouche et bâilla, alluma un flambeau, et haussa les épaules; et, faisant à M. Esmond une impertinente révérence, elle alla se mettre au lit.
c La journée avoit si bien commencé, Henry, que j'espérois qu'elle finiroit mieux, » fut toute la consolation que la tendre maîtresse du pauvre Esmond put lui donner ; et tout en se traînant seul et à pied chez lui à travers l'obscurité , il pensa avec une rage amère au cœur, et un sentiment de qua3i-révolte contre le sacrifice qu'il avoit fait : <r Elle voudroit de moi, pensa-t-il, si j'avois un nom à lui donner; Sans ma promesse à son père, j'aurois mon rang et ma maîtresse aussi. »
Je suppose que la vanité d'un homme est plus forte qu'aucune autre passion en lui; car je rougis, même à présent, quand je me rappelle l'humiliation de ces jours éloignés , dont le souvenir méfait souffrir encore, quoique la fièvre du désir déçu soit passée depuis plus de vingt ans. Quand les descendants de l'auteur viendront à lire ces Mémoires, je me demande s'ils auront éprouvé dans leur vie une défaite et une honte semblables. Auront-ils été aux genoux d'une femme qui les aura écoutés, qui aura joué avec eux et ri avec eux; qui, les attirant par ses amorces et ses caresses, et avec des yeux souriants qui vous disent oui , se sera moquée d'eux , et , les voyant à genoux , leur
aura tourné le dos et les aura laissés là? Toute cette honte, M. Esmond eut à la subir; et il se soumit, et il se révplta, et revint bientôt ramper pour recevoir d'autres soufflets. Après cette fête, le carrosse du jeune lord Ashburfinam ne fit
?[u'aller et venir dans Kensington-square ; madame sa mère vint aire visite à la maîtresse d'Esmond, et à chaque assemblée de la ville, où la fille d'honneur faisoit son apparition , vous pouviez être sûr de voir le jeune gentilhomme dans une toilette nouvelle chaque semaine, et paré de tout ce que son tailleur et son brodeur a voient pu trouver de plus beau. Milord étoit toujours à adresser des compliments à M. Esmond, l'invitant à dîner, lui offrant des chevaux à monter, et lui donnant mille marques étranges d'égards et de bon vouloir. Enfin, un soir au café, où milord étoit très-rouge et très-animé à force de boire , il se précipite sur M. Esmond, et s'écrie :
c Félicitez-moi, mon très-cher colonel, je suis le plus heureux des hommes.
— Quand on est le plus heureux des hommes, on peut bien se passer de félicitations , dit M. Esmond. Quelle est la cause de cette félicité suprême ?
— Ne l'avez-vous pas appris? dit-il. Ne savez-vous pas? Je croyois que la famille vous disoit tout : l'adorable Béatrix a promis d'être à moi.
— Quoi! s'écria M. Esmond, quiavoit passé d'heureuses heures avec Béatrix le matin même, qui avoit fait pour elle des vers qu'elle avoit chantés au clavecin.
— Oui, dit-il , j'ai été chez elle aujourd'hui. Je vous ai vu qui alliez vers Knightsbridge, comme je passois dans ma voiture ; et elle avoit l'air si aimable et elle m'a parlé avec tant de bonté, que je n'ai pu m'empêcher de tomber à ses genoux, et.... et.... enfin je suis le plus heureux de tous les hommes, et je suis très-jeune ; mais elle dit que je vieillirai, et vous savez que je serai majeur dans quatre mois ; et il y a fort peu de différence entre nous; et je suis si heureux! Je voudrois bien régaler la compagnie. Faisons venir une bouteille, une douzaine de bouteilles, et buvons à la santé de la plus jolie femme d'Angleterre. »
Esmond laissa le jeune lord vider rasade sur rasade, et s'en jflla à Kensington demander si la nouvelle étoit vraie. Elle n'étoit que trop positive : l'air triste et compatissant de sa maîtresse le lui apprit ; puis elle lui raconta ce qu'elle en savoit, et comme quoi mon jeune lord avoit fait son offre, une demi-heure après (ju'Esmond étoit parti le matin, et dans la chambre même ou étoit encore sur le clavecin la chanson qu'Esmond avoit composée et que Béatrix et lui avoient chantée ensemble